• Rav Uriel Aviges

Vayigash 5769


1- Pourquoi les égyptiens acceptent ils si facilement d’être dépossédés de leurs terres?

La torah nous raconte comment Josef aide Pharaon à acquérir tout le pays d’Egypte. Pendant les 7 années d’abondances qu’il y a eu en Egypte, Josef collecte 20 % des récoltes des égyptiens, qui étaient alors les propriétaires de leurs terres, pendant ces 7 années, la récolte est tellement abondante, l’excédent de blé est si grand, que les égyptiens ne semble pas objecter cette imposition. De plus les égyptiens connaissent le rêve de Pharaon qui avait annoncé 7 années de famines après les 7 années d’abondance, les égyptiens pensent donc qu’il est prudent de faire des réserves. Jusque là, tout est normal, mais la suite de l’histoire parait incompréhensible. Lorsque la famine arrive, au lieu de redistribuer gratuitement le blé qui avait été prélevé avec l’accord des paysans égyptiens, Josef revend le blé confisqué à ses propriétaires. On pourrait s’attendre à une révolte des paysans égyptiens, mais pas du tout, les égyptiens vont donner tout leur argent pour racheter le blé qu’ils avaient donné de leur plein grés, ensuite il vont devoir vendre leurs animaux à Pharaon, puis leurs terrains aussi, ensuite il vont se vendre eux même en tant qu’esclave à Pharaon. On pourrait penser que les égyptiens se dépossèdent de leurs terres contraints pas la force de l’armée, mais pas du tout, ils sont heureux de le faire, lorsque Josef propose aux égyptiens de se vendre comme esclave à Pharaon ils disent à Josef “tu nous as fait revivre par tes paroles!” (Je suis sur que cette histoire doit donner envie aux PDG d’Unilever d’ouvrir son usine en Egypte). il faut chercher à comprendre quel est le sens du comportement des paysans égyptiens, de plus, il faut comprendre pourquoi la torah nous fait le récit de cette dépossession avec tant de détails et de longueur, pourquoi la torah précise-t-elle que les prêtres de l’idolâtrie les cohanim égyptiens, eux, ne sont pas dépossédés de leurs terres, pourquoi Pharaon n’a t il pas dépossédé les prêtres? (Pourtant lorsque les juifs arriveront plus tard en Israël, les cohanim juifs, eux, n’auront ils pas le droit de posséder la terre d’Israël.)

2- Pourquoi Pharaon est-il persuadé du génie politique de Josef?

Mon rav zal avait l’habitude de poser cette question. Josef interprète le rêve de Pharaon (au nom de D), avec les 7 vaches grasses et les 7 vaches maigres, et les épis de blé. Josef explique à Pharaon que ce rêve décrit les 14 années à venir en Egypte. Josef conseille à Pharaon de faire des réserves et de nommer quelqu’un qui soit préposé à la gestion des réserves de blé du pays. Pharaon répond a Josef “après tout ce que D t’a dévoilé, il n’y a pas d’homme aussi sage et intelligent que toi dans toute l’Egypte!, c’est toi qui va gérer la finance de mon pays, c’est toi qui va décider quand nous partons en guerre, et qui va rendre la justice!”. Ce raisonnement de Pharaon est étonnant, en français d’aujourd’hui on pourrait le traduire, “puisque Josef est un bon psychanalyste, cela veut dire qu’il n’a pas besoin de faire l’ENA”. Quel rapport! Même si l’on veut dire que Pharaon reconnait un niveau de prophétie à Josef et une intelligence surnaturelle , cela ne veut pas dire qu’il doit gérer l’argent du pays, dans la bible le prophète est rarement l’administrateur du pays, même au temps messianique, le prophète c’est Eliaou, et le roi c’est le Mashiah, ce sont deux rôles distincts. De plus comment Pharaon peut-il être si sûr que l’interprétation de Josef est véridique, pour qu’il lui fasse tellement confiance, avant même la réalisation du rêve. Qu’est ce qui pousse Pharaon à dire que personne n’est plus performant que Josef dans n’importe quel domaine quel qu’il soit, pourquoi dit il de Josef “tous les secrets de l’univers lui sont dévoilés!”

On peut aussi poser la même question en ce qui concerne Jacob. La torah dit au début de la parasha de Vayeshev que Jacob préfère Josef à tous ses autres fils “par ce qu’il est le plus vieux”, ce qui veux dire “le plus intelligent”, selon Unkelos et Rachi. Or, si on regarde le verset précédent, on nous dit que Josef est un “jeune”, ce qui veut dire selon Rashi et le midrash: “un imbécile” qui ne pense qu’à s’habiller et à dire du mal de ses frères. Alors, pourquoi Jacob est-il persuadé que Josef est un sage ?

3- L’interprétation des rêves comme l’essence même de la connaissance

On peut déduire de ces passages de la torah que Jacob et Pharaon pensent que Josef est intelligent par ce qu’il sait rêver et par ce qu’il sait interpréter les rêves. On veut nous apprendre dans la torah que l’interprétation des rêves c’est l’essence même de l’intelligence.

Le talmud dans Chabath 127a dit: “le fait de recevoir des invités est plus important que le fait d’étudier à la yeshivah, ensuite le talmud continue en disant que le fait de recevoir des invités est plus important que le fait de parler à D ou de recevoir une prophétie”.

Il est évident que l’on ne peut pas comparer deux mitswoth si elles sont de natures différentes. En effet, on ne peut pas dire, qu’une banane c’est mieux qu’une orange, puisque chacun des fruits a une qualité que l’autre n’a pas, ils ne sont pas comparables de manière absolue. Donc, lorsque le talmud veut dire que l’on peut comparer l’étude de la torah à la yeshivah et le fait de recevoir des invités, le talmud veut dire qu’essentiellement l’étude dialectique de la torah possède la même essence que le fait de recevoir des invités. Parallèlement, le talmud veut dire que le fait de recevoir la prophétie de D se confond aussi dans son essence au fait de recevoir des invites.

Cette deuxième comparaison du talmud, qui compare la révélation de l’autre à la révélation de D, a été très largement commentée par le maharal, qui explique que D se révèle à travers la face de l’étranger. Cette idée a été ensuite reprise par Levinas, qui utilise ce passage du talmud pour montrer qu’il y a une révélation du divin à travers la création matérielle elle même, et en particulier dans la révélation de l’existence de l’autre, (contrairement à ce que semble dire Maimonide dans le Guide des égarés). (On peut même voir un jeu de mot du talmud sur “mephanim” qui veut dire vider (une grange, pour recevoir des invites), et le mot panim qui veut dire face, pour expliquer la phénoménologie du rapport à l’autre, qui passe par le fait qu’on se vide de l’être pour recevoir l’autre).

Par contre, la première comparaison du talmud entre le fait d’étudier de manière dialectique la torah et le fait recevoir des invités, est très peu commentée. Pour expliquer cette comparaison, il faut savoir deux axiomes qui règlent l’étude dialectique de la torah et qui se complètent l’un l’autre. Les deux axiomes se trouvent dans le Rosh, un commentaire de la fin du moyen âge, ils sont ensuite repris dans les décisionnaires de la halacha très souvent (ceux qui rapportent le plus souvent ces axiome sont le Hatam Sofer et rav Ovadia Yossef, ce qui est excessivement comique si on connait les deux auteurs).

Le premier axiome est “il n’existe pas de question sur laquelle il n’y a pas de réponse, on ne peut donc rien prouver par une question”. Le deuxième axiome dit “ne cherche pas à vaincre le sage, car en faisant cela tu ne pourras pas rajouter de la sagesse à celle que tu possède déjà”. Qu’est ce que cela veut dire?

Cela veut dire que lorsque l’on étudie un texte on doit partir avec un préjugé, ce préjugé est “l’auteur que l’on étudie a absolument raison, ce qu’il dit c’est pratiquement de la prophétie et une révélation de la parole divine, c’est D qui parle à travers sa gorge”, alors quel est le sens de la critique de l’étude dialectique? L’étude critique a pour but de permettre de saisir le génie de l’auteur, elle permet de se mettre à sa place, de jouer le rôle de l’auteur, pour comprendre quel est l’essence de la vérité absolue qu’il y a dans son âme. L’étude critique est un mouvement d’identification, on se met à la place de l’autre, ou bien on place la parole de l’autre dans notre contexte. Par ce mouvement d’identification, je ne peux pas saisir l’autre, mais je peux me saisir moi même en face de l’autre. L’étude c’est avant tout recevoir l’âme de l’autre dans son âme. C’est l’argumentation logique et le raisonnement qui permettent de recevoir cet invité sans se confondre à lui.

Si, par contre on nie la vérité absolue qu’il y a dans l’âme de l’autre, on est condamné à tourner en rond et on ne peut pas rajouter de la sagesse à sa propre sagesse.

C’est uniquement lorsque l’on pense que l’autre peut exprimer la parole divine, et qu’il y a en lui l’expression de la divinité, que l’on est condamné à devenir plus sage, et à tout comprendre, et à s’enrichir toujours au contacte des autres, à “apprendre de tous les hommes”.

C’est pour cela que Josef est considéré par Jacob et Pharaon, comme l’homme le plus sage, par ce qu’il est “le maitre des rêves”, c’est à dire qu’il pense qu’il y quelque chose d’absolument divin dans l’homme.

4- Les égyptiens qui ne savent pas interpréter les rêves sont par contre condamnés à l’esclavage

Les égyptiens qui ne savent pas voir la divinité dans l’âme de l’autre, car ils ont été incapables d’interpréter le rêve de Pharaon, nient la subjectivité de l’autre, et nient du même coup leurs propres subjectivités, car on ne peut prendre conscience de sa propre subjectivité qu’en regard de la subjectivité de l’autre. Ils sont donc heureux de se vendre à Pharaon comme esclave. Lorsque l’on a nié la divinité de l’âme on a créé l’asservissement du sujet envers un idéal, (“la société” “le désir” “le bien” ou “la justice”).

Si on nie la divinité de l’homme, de manière mécanique on l’oblige à justifier son existence par un but ou un idéal, ce qui est l’essence de l’esclavage.

L’homme libre pour la torah c’est l’homme qui sait recevoir, (de D ou des autres). Pour apprendre à recevoir il faut être conscient de la divinité qu’il y a en l’autre et de la divinité qu’il y a en soi. Les cohanim sont les seuls qui ne sont pas soumis à l’esclavage, par ce qu’ils savent recevoir, ils vivent uniquement de la teroumah, et aucun non juif n’a le droit d’en consommer avec eux. (Bien que ce prélèvement provient de la récolte des juifs, eux même). C’est par le fait que les cohanim mangent la teroumah, que l’on décrit l’essence même de la sainteté du Cohen, et sa supériorité par rapport au reste du peuple. Il peut être un réceptacle du don divin car il sait que son âme n’est pas ce qu’il reçoit ou ce qu’il produit.

5- Le rêve à l’image de l’âme existe de la manière dont on y croit

Le rêve suit l’interprétation qu’on lui donne, (talmud Berahot ~50) le rêve est comme une masse de glaise à laquelle on donne forme par l’interprétation, et par la foi que l’on met en lui, (c’est l’explication du rêve de Salomon ou D donne le choix à Salomon de l’interpréter comme il veut, soit pour recevoir la sagesse, soit la richesse etc.). De la même manière l’âme existe et s’interprète de la manière à laquelle nous y croyons. Si on pense que l’âme n’est que le reflet de l’animalité et du désir (Freud), ou le fruit du conditionnement social, alors on sera un animal ou un objet social. Si on pense que l’âme est divine et transcende le matériel, alors elle transcendera le monde matériel. C’est ce qui explique que des mitswoth peuvent être transformés en averoth si on change d’avis à la fin de sa vie has veshalom, ou que des averoth puissent devenir des mitswoth, si on fait techouvah, puisque tout dépend du point de vue, et de la lecture que l’on fait de ses actions, comme tout dépend de la lecture que l’on fait d’un rêve. (Mon rav zal)

©2018 by Uriel Aviges.