• Rav Uriel Aviges

Vayetse 5771


La parasha de la semaine nous parle de la sortie de Jacob d’Israël et de son séjour en Mésopotamie dans la maison de Laban.

Les versets disent : « Jacob sortit de Béer Shiva et se dirigea vers Haran. 11 Il arriva dans un endroit où il établit son gîte, parce que le soleil était couché. II prit une des pierres de l'endroit, en fit son chevet et passa la nuit dans ce lieu. 12 Il eut un songe que voici: Une échelle était dressée sur la terre, son sommet atteignait le ciel et des messagers divins montaient et descendaient le long de cette échelle. 13 Puis, l'Éternel apparaissait au sommet et disait: "Je suis l'Éternel, le Dieu d'Abraham ton père et d'Isaac; cette terre sur laquelle tu reposes, je te la donne à toi et à ta postérité. 14 Elle sera, ta postérité, comme la poussière de la terre; et tu déborderas au couchant et au levant, au nord et au midi; et toutes les familles de la terre seront heureuses par toi et par ta postérité. 15 Oui, je suis avec toi; je veillerai sur chacun de tes pas et je te ramènerai dans cette contrée, car je ne veux point t'abandonner avant d'avoir accompli ce que je t'ai promis." 16 Jacob, s'étant réveillé, s'écria: "Assurément, l'Éternel est présent en ce lieu et moi je l'ignorais." 17 Et, saisi de crainte, il ajouta: "Que ce lieu est redoutable! Ceci n'est autre que la maison du Seigneur et c'est ici la porte du ciel." 18 Jacob se leva de grand matin; il prit la pierre qu'il avait mise sous sa tête, l'érigea en monument et répandit de l'huile à son faite. 19 Il appela cet endroit Béthel; mais Louz était d'abord le nom de la ville. 20 Jacob prononça un vœu en ces termes: "Si le Seigneur est avec moi, s'il me protège dans la voie où je marche, s'il me donne du pain à manger et des vêtements pour me couvrir; 21 si je retourne en paix à la maison paternelle, alors le Seigneur aura été un Dieu pour moi 22 et cette pierre que je viens d'ériger en monument deviendra la maison du Seigneur et tous les biens que tu m'accorderas, je veux t'en offrir la dîme. »

Ce passage est difficile, car dans les versets 13 à 17 D promet à Jacob de lui donner une grande descendance et des richesses et même toute la terre d’Israël. Alors que dans les versets 20 à 22, Jacob demande simplement à D de lui donner de quoi manger jusqu'à ce qu’il retourne chez lui. Il y a un grand décalage entre la promesse faite par D et la prière de Jacob. Si Jacob part en Mésopotamie c’est pour se marier et fonder une famille, pas pour revenir aussi seul qu’il est parti, il aurait été plus logique que Jacob demande à D de revenir avec une femme. De plus, on ne comprend pas vraiment pourquoi Jacob prie à ce moment, puisque D vient de lui faire une promesse qui dépasse toute ses demandes.

(Le Maharal de Prague cherche à répondre à cette dernière question en disant que Jacob avait peur de faire des fautes, Jacob avait peur de perdre les mérites qui justifiaient la promesse. Selon le Maharal, Jacob prie pour que D l’empêche de faire des fautes. J’ai du mal à comprendre cette réponse, puisque l’on sait que les actions de l’homme sont le fruit du libre arbitre, il est difficile donc difficile d’expliquer que Jacob prie D pour qu’il l’empêche de fauter.)

Nous allons répondre à ces questions plus tard avec l’aide de D avant je veux m’arrêter sur un autre passage difficile du texte. Le premier verset de la parasha dit « Jacob sortit de Béer Shiva et se dirigea vers Haran ». Or, si Jacob se dirige vers Haran on sait qu’il sort de Béer Sheva. Le début du verset « et Jacob sorti de Béer Sheva » parait superflu. Rashi répond à cette question en citant un midrash: « Il alla : Il aurait suffi d’écrire simplement : « il alla à ‘Haran ». Pourquoi mentionner son départ de Béer Sheva’ ? C’est pour nous apprendre que le départ d’un juste laisse une emprunte dans l’endroit qu’il quitte. Aussi longtemps que le juste se trouve dans une ville, c’est lui qui en est la beauté, c’est lui qui en est l’éclat, c’est lui qui en est la majesté. Lorsqu’il la quitte, finie sa beauté, fini son éclat, finie sa majesté, comme dans : « elle sortit de l’endroit » (Ruth 1, 7) à propos de Naomi et Ruth (Beréchith raba 68, 6). »

Arrêtons-nous un instant sur les paroles de Rashi. Ce qui est difficile a comprendre dans ce Rashi c’est l’idée que c’est « la sortie du juste laisse une empreinte », ce n’est pas le juste qui laisse une emprunte, c’est le fait qu’il parte qui laisse une emprunte. Si le juste laissait lui-même une emprunte dans la ville, alors même lorsqu’il quitterait la ville, son emprunte serait encore la, ce serait comme si il n’était pas vraiment parti. Ici, par contre, la torah nous dit que le juste ne laisse pas d’emprunte c’est son absence qui laisse une emprunte, un vide qu’il faut combler. C’est l’emprunte de l’absence qui reste, pas l’emprunte de la personne elle-même.

Ce midrash semble dire que tant que le juste est présent tout le monde se décharge sur lui. Les gens de la ville ne voient pas la nécessite de devenir juste tant que le Tsadik réside dans la cité. Pourquoi être un pieu, puisque le pieu prie pour nous ? Pourquoi organiser des cours de torah, puisque quelqu’un d’autre le fait déjà ? C’est lorsque le juste part que les gens de la ville sentent un vide qu’il faut combler. C’est l’absence qui laisse une emprunte. La présence du juste elle-même, au contraire, est d’une certaine manière une limite au message du Sadik.

En approfondissant cette idée on se rend compte que le midrash implique une mise en opposition entre la communication d’une part et le rapport à la présence physique d’autre part. Lorsqu’une personne est physiquement présente pour un autre, le message n’est pas central, ce que l’individu cherche chez l’autre c’est principalement de se faire « objectiver ». L’homme a une vie intérieure propre, mais cette vie subjective, invisible à l’autre, terrorise le sujet. L’homme a besoin de la présence de l’autre, pas pour être compris, pas même pour être entendu, uniquement pour être considéré comme un objet « réel ». C’est à travers le regard de l’autre que l’individu arrive à sentir l’unité qu’il y a entre sa pensée et ses sentiments et son corps et son existence objective.

Sans la présence de l’autre, l’individu n’arrive pas à s’identifier à sa propre pensée. La présence de l’autre n’a donc pas comme premier but l’échange du contenu d’un message, mais plutôt, l’acceptation de soi même.

On peut en lisant un livre ou en écoutant une vidéo apprendre des idées tout aussi clairement que si on assistait à une conférence en « live ». Le contenu d’un message peut se transmettre indépendamment de la présence physique.

La présence physique et le lien social n’ont rien à voir avec la communication d’un message. Le lien social et la présence de l’autre permettent à l’individu d’intégrer la partie de lui-même que l’on ne communique pas. La présence de l’autre ou du groupe permettent à l’individu d’intégrer en lui-même la partie qu’il ne peut pas dévoiler de lui-même.

Ainsi la présence physique s’oppose à la communication, car la communication est avant tout l’ouverture au message de l’autre, cette communication implique la volonté de se dépasser soi même, afin de s’abandonner au message de l’autre, alors que dans le lien social physique on cherche avant tout à se retrouver soi même.

Lorsqu’un homme lit une idée dans un livre, en lisant, il s’oublie lui-même, il sort de son corps, il perd conscience de lui même. Par contre, la présence physique de l’autre permet à l’auditeur d’être conscient de lui même. La présence physique de l’émetteur permet à l’auditeur de s’objectiver en tant qu’individu indépendant. La présence de l’autre permet à l’individu de prendre conscience de lui-même. La présence sociale permet à l’individu de justifier son individualité.

Ainsi, on peut comprendre ce que Rashi veut dire, c’est l’absence du juste qui laisse une marque, plus que sa présence. La présence du juste limite son message aux autres, les non justes se sentent déchargés de leur devoir moral par la proximité du juste. Tant que le juste est présent, les autres ne cherchent pas à être comme lui, les non justes cherchent au contraire à « se retrouver eux même » face au juste. Les non juste trouvent une justification d’eux même par la proximité physique du juste. Par contre, dans l’absence, le message du juste redeviens perceptible, puisque les autres ne peuvent trouver maintenant une justification d’eux même que s’ils s’identifient au contenu du message du juste.

Dans la torah le rapport à l’absence et au souvenir est primordial. La torah ordonne de se souvenir de la sortie d’Egypte constamment. On prie trois fois par jours au D d’Abraham de Isaac et de Jacob. On étudie avec dévotion la parole de nos ancêtres. Tous les commandements sont un souvenir de quelque chose, Chabath est un souvenir de la création du monde et de la sortie d’Egypte, il en est de même avec les tefillin.

Le rapport à l’absence et au souvenir est géré dans la torah par la répétition rituelle. On commémore chaque année l’anniversaire de la date de la mort des proches. La répétition rituelle n’a pas pour but de nous faire revivre le passé, ce n’est pas un simulacre. La répétition rituelle a pour but de nous faire vivre l’éternité. Par la répétition cyclique l’homme prend conscience du passé comme si il était présent. La répétition rituelle a pour but de nous faire prendre conscience de « la marque de l’absence ».

Dans une de ses psychanalyses, Freud raconte l’histoire d’un enfant. Cet enfant a un jouet fétiche, à chaque fois que sa mère part il jette le jouet en disant une syllabe et lorsque sa mère revient il reprend le jouet en disant une autre syllabe. Lorsque l’enfant est sans sa mère pendant une longue période, il prend le jouet et il le rejette et il le reprend à nouveau. L’enfant répète ce rituel tout le temps de l’absence de sa mère. L’enfant tire plaisir de cette répétition, il revit à chaque fois en jetant son jouet et en le reprenant le départ et l’arrivé de sa mère. Dans cette répétition symbolique l’enfant ne revit pas vraiment, le départ de sa mère, car si c’était le cas il serait triste. Il n’aimerait pas le faire. Si l’enfant tire plaisir de cette répétition symbolique c’est par ce qu’il sait qu’à la fin sa mère va revenir, par cette répétition, l’enfant vit le retour de sa mère même dans son absence.

Dans la même veine, les gens qui ont été pris en otage, ou les rescapés des camps aiment répéter le récit de leur captivité et ils en tirent plaisir, par ce qu’ils revivent leur libération et pas leur captivité. En fait, les rescapés savent que la catastrophe peut recommencer, la répétition de leur récit leur permet de croire que même si has vechalom, la catastrophe se renouvelle, malgré tout, tout se terminera bien, puisqu’ils seront libérés à nouveau. Les fêtes juives ont le même rôle, elles commémorent des catastrophes passées et la libération, elles nous permettent de revivre la libération et d’avoir la foi dans le futur.

Ce rapport à l’absence et au passé par la répétition ouvre une nouvelle dimension dans le rapport au temps. L’homme apprend à vivre dans l’éternité. Par la répétition rituelle On ne cherche pas à revivre le passé ou à ressusciter les morts, on cherche à donner aux événements une nouvelle présence, on cherche à garder « la marque de l’absence » dont parle Rachi. Si on a perdu la présence physique de la chose, alors, on peut s’identifier au contenu de son message et le garder physiquement présent. Tout comme les gens de la ville ressentent la marque de l’absence de Jacob lorsqu’il part, ainsi nous pouvons ressentir la marque de l’absence de la sortie d’Egypte ou du miracle de hanoukka.

La torah ne parle de la marque de l’absence laissée par un juste qu’au sujet de Noémie et de Jacob et pas au sujet d’Abraham.

Dans les deux cas, les justes qui partent se sentent eux même dépositaire d’un héritage, ils portent en eux même la marque d’une absence. Jacob porte la marque de l’absence de son père, c’est pour cela qu’il demande uniquement à D de pouvoir retourner à la maison de son père. Jacob se définit dans sa prière comme « celui qui porte la marque de l’absence de son père ».

Or, puisque Jacob est lui-même la marque d’une absence, il peut laisser une marque d’absence chez les autres. La sortie de Jacob laisse une marque dans la ville. Jacob laisse un vide que les gens de la ville veulent combler.

Par contre, Abraham ne laisse pas de marque chez les autres dans son départ. Le midrash dit que tous les élèves d’Abraham sont retournés à l’idolâtrie après sa mort. Abraham ne portait pas la marque de l’absence de son père. Abraham a cru en D de lui-même, sans se sentir investi d’une mission envers ses pères. Si on ne porte pas en nous la marque de l’absence d’un autre, on ne peut pas laisser une empreinte chez les autres.

Le deuxième passage où on nous parle de la marque de l’absence c’est le passage de Noémie. La bible dit : « A l'époque où gouvernaient les Juges, il y eut une famine dans le pays; un homme quitta alors Bethléem en Juda pour aller séjourner dans les plaines de Moab, lui, sa femme et ses deux fils. 2 Le nom de cet homme était Elimélec, celui de sa femme Noémie; ses deux fils s'appelaient Mahlon et Kilion; c'étaient des Ephratites de Bethléem en Juda. Arrivés sur le territoire de Moab, ils s'y fixèrent. 3 Elimélec, l'époux de Noémie, y mourut, et elle resta seule avec ses deux fils. 4 Ceux-ci épousèrent des femmes moabites, dont l'une s'appelait Orpa et l'autre Ruth; et ils demeurèrent ensemble une dizaine d'années. 5 Puis Mahlon et Kilion moururent à leur tour tous deux, et la femme resta seule, privée de ses deux enfants et de son mari. 6 Elle se disposa alors, ainsi que ses brus, à abandonner les plaines de Moab; car elle avait appris dans les plaines de Moab que l'Eternel, s'étant ressouvenu de son peuple, lui avait donné du pain. 7 Elle sortit donc de l'endroit qu'elle avait habité, accompagnée de ses deux brus; mais une fois qu'elles se furent mises en route pour revenir au pays de Juda, 8 Noémie dit à ses deux brus: "Rebroussez chemin et rentrez chacune dans la maison de sa mère. Puisse le Seigneur vous rendre l'affection que vous avez témoignée aux défunts et à moi! 9 Qu'à toutes deux l'Éternel fasse retrouver une vie paisible dans la demeure d'un nouvel époux!" Elle les embrassa, mais elles élevèrent la voix en sanglotant, 10 et lui dirent: "Non, avec toi nous voulons nous rendre auprès de ton peuple." 11 Noémie reprit: "Rebroussez chemin, mes filles; pourquoi viendriez-vous avec moi? Ai-je encore des fils dans mes entrailles, qui puissent devenir vos époux? 12 Allez, mes filles, retournez-vous-en, car je suis trop âgée pour être à un époux. Dussé-je même me dire qu'il est encore de l'espoir pour moi, que je pourrais appartenir cette nuit à un homme et avoir des enfants, 13 voudriez-vous attendre qu'ils fussent devenus grands, persévérer dans le veuvage à cause d'eux et refuser toute autre union? Non, mes filles, j'en serais profondément peinée pour vous, car, IA main du Seigneur s'est appesantie sur moi." 14 De nouveau elles élevèrent la voix et sanglotèrent longtemps; puis Orpa embrassa sa belle-mère, tandis que Ruth s'attachait à ses pas. 15 Alors Noémie dit: "Vois, ta belle-sœur est retournée à sa famille et à son dieu; retourne toi aussi et suis ta belle-sœur." 16 Mais Ruth répliqua: "N'insiste pas près de moi, pour que je te quitte et m'éloigne de toi; car partout où tu iras, j'irai; où tu demeureras, je veux demeurer; ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu; 17 là où tu mourras, je veux mourir aussi et y être enterrée. Que l'Eternel m'en fasse autant et plus, si jamais je me sépare de toi autrement que par la mort!" 18 Noémie, voyant qu'elle était fermement décidée à l'accompagner, cessa d'insister près d'elle. 19 Elles marchèrent donc ensemble jusqu'à leur arrivée à Bethléem. Quand elles entrèrent à Bethléem, toute la ville fut en émoi à cause d'elles, et les femmes s'écrièrent: "N'est-ce pas Noémie?" 20 Elle leur dit: "Ne m'appelez plus Noémie, appelez-moi Mara, car l'Eternel m'a abreuvée d'amertume. 21 Je suis partie d'ici comblée de biens, et le Seigneur me ramène les mains vides. Pourquoi me nommeriez-vous Noémie, alors que l'Eternel m'a humiliée et que le Tout-Puissant m'a infligé des malheurs?" 22 C'est ainsi que Noémie était revenue des plaines de Moab, accompagnée de sa bru, Ruth la Moabite. Le moment de leur arrivée à Bethléem coïncidait avec le début de la moisson des orges. »

Le midrash cité par Rashi compare le départ de Noémie à celui de Jacob. Il semble que Noémie était un juste au même titre que Jacob au moment même où elle sort des plaines de Moav. Pourtant, lorsque l’on regarde les versets, Noémie n’apparait pas comme un juste lors de son départ des plaines de Moav. Premièrement on voit qu’elle laisse ses enfants se marier avec des femmes non juives après la mort de son mari. Elle ne rentre pas en Israël après la mort de son mari elle reste à Moav, même après la mort de ses deux enfants elle continue à rester à Moav. Ce qui pousse Noémie à partir dans les versets c’est uniquement le fait que l’économie en Israël est meilleure qu’à Moav. Le verset dit « Elle se disposa alors, ainsi que ses brus, à abandonner les plaines de Moab; car elle avait appris dans les plaines de Moab que l'Eternel, s'étant ressouvenu de son peuple, lui avait donné du pain. ». Ce verset semble dire qu’à Moav c’était encore la famine, et qu’en Israël la famine était terminée, et que ce n’est que pour cette raison que Noémie a décide de rentrer en Israël. On a donc du mal à comprendre comment Rashi peut dire que Noémie est un juste à l’égal de Jacob lorsqu’elle quitte les plaines de Moav.

Pour répondre à cette question, il suffit de réfléchir par l’absurde. Noémie a quitté Israël avec son mari. Les sages nous enseignent que son mari quitte Israël par ce qu’il est riche et qu’il ne veut pas soutenir financièrement les pauvres. Lorsque Noémie arrive à Moav, elle est continuellement frappée par des malheurs. Elle fait une fausse couche dès son arrivé, ensuite la famille perd toute se fortune, ensuite son mari meurt, ensuite ses enfants meurent. Malgré toute ces calamités, Noémie ne se culpabilise pas du tout d’avoir quitté Israël.

N’importe qui d’autre, s’il voyait qu’il perdait sa fortune en sortant d’Israël serait revenue aussi vite, car il aurait vu dans sa perte un signe du ciel, qui le punissait de son départ. Par contre Noémie, elle, se prend des coups les uns après les autres et elle ne se remet pas en question, Noémie ne voit la main de D que lorsqu’il apporte la pluie et les récoltes sur Israël. Comment est ce possible ? Est-ce une preuve de petitesse de la part de Naomi ou une preuve de grandeur ?

Celui qui voit des signes du ciel à chaque fois qu’un malheur s’abat sur lui, has vechalom, montre qu’il pense en fait que tous les biens faits lui reviennent de droit. Il doit à chaque fois chercher la justification de sa perte. Un homme qui pense que tout lui est du commence à se culpabiliser des que le moindre de ses désirs ne s’accompli pas.

Noémie, elle, sait que rien ne lui revient, elle a une perfection innée dans ses traits de caractère, elle ne se culpabilise pas lorsque des malheurs s’abattent sur elle, elle dit « c’est la vie ». Elle n’est capable de voir la main de D que lorsque les bénédictions arrivent. C’est la preuve d’une grande perfection morale, c’est ce que le midrash veut dire, bien que lorsqu’elle sort de Moav Noémie n’a pas fait techouvah, elle n’a pas encore accepté le fait d’avoir fait des erreurs, malgré tout c’est une juste par ce qu’elle est parfaite dans ces traits de caractère, elle a un cœur pur.

La preuve de cette perfection morale réside dans l’attachement de Ruth à Noémie. Normalement les belles filles haïssent leur belle mère, mais ici Ruth suit Noémie en Israël et elle se convertit uniquement par ce qu’elle ne peut pas se séparer de Noémie. Or on ne peut s’attacher à quelqu’un si fortement que si cette personne à un cœur pur.

Il semble que c’est ce que Rashi veut dire lorsqu’il parle de « la sortie de Noémie et Ruth », ce qui est étrange puisque grammaticalement dans le verset le verbe « et elle sortit » ne se réfère qu’a Noémie et pas à Ruth. (Et si Rashi choisit d’interpréter que le verbe « et elle sortit » comme se référant aussi à Ruth, il est obligé de dire qu’il parle aussi de Orpa, la deuxième belle fille, et Orpa n’était pas une tsadeketh). Rashi veut dire que c’est l’attachement de Ruth à Noémie qui prouve que Noémie était une juste et une femme parfaite dans ses traits de caractère. Rashi veut nous apprendre que Noémie était une juste, et que par conséquent, à l’image de Noémie un homme ne doit pas se culpabiliser lorsqu’il est has vechalom frappé par le destin.

(De plus il est certain que Rashi veut mettre en parallèle Noémie et Lavan dont il est question dans la suite de la parasha. Noémie n’a rien à donner à ses belles filles et pourtant elles ne peuvent pas se séparer d’elle. Puisque Noémie a un cœur parfait, tout le monde l’aime. Alors que Lavan lui est homme malhonnête et il est fuit comme la peste par ses propres enfants.)

Un commentateur de la Mégila de Ruth, Yossef Leibovitch, dans son livre « Nahalth Yossef » note la centralité du thème du devoir envers les ancêtres dans la livre de Ruth. Déjà, le premier verset nous parle de l’époque où « les juges jugeaient ». Cette période de l’histoire juive qui dura 400 ans est décrite comme une période de chute spirituelle et matérielle pour le peuple juif. Le talmud cherche à identifier la cause de cette chute, il dit que la cause du cette chute c’est le fait que les sages de l’époque n’ont pas fait un éloge mortuaire à Josué. Les juges n’ont pas su garder l’emprunte de l’absence de Josué.

Les juges ne se sentaient pas investis d’une mission envers leurs ancêtres. Le fait de ne pas se sentir porteur d’une mission entraine une chute irrémédiable. Seul le fait de se sentir investi d’une mission peut empêcher l’homme de s’enfoncer dans la médiocrité.

La rédemption du peuple commence avec l’histoire de Ruth puisque c’est d’elle que descend le roi David, et c’est le roi David qui va mettre fin à la période des juges. Or Ruth suis sa belle mère en Israël par ce qu’elle est fidele au souvenir de son mari. Le verset dit que Ruth fait le bien d’abord aux morts et ensuite aux vivants. Naomi dit à Ruth « Puisse le Seigneur vous rendre l'affection que vous avez témoignée aux défunts et à moi! ». L’affection est d’abord orientée vers le défunt. Ruth suit Naomi par ce qu’elle est fidele au souvenir de son mari, elle ne veut pas abandonner la mère de son mari. C’est pour cela qu’elle se convertit et qu’elle fait le « lévirat » le « yebum » en se mariant à quelqu’un de la famille de son mari pour perpétuer le souvenir de son mari. C’est d’autant plus touchant lorsque l’on sait que, selon le midrash, que lorsque Ruth s’est marié avec Mahlon, il est tombé malade d’une maladie incurable et qu’elle a du rester à s’occuper de lui pendant 10 ans.

Le fait que Noémie et Ruth représentent le fait d’être fidele au souvenir de quelqu’un, et qu’elles symbolisent le sentiment de sentir une mission à remplir en souvenir d’un défunt, est lié par les versets du livre de Ruth, au fait que Noémie est Ruth possèdent une perfection dans leurs traits de caractère, qu’elles ne se culpabilisent pas quand elles sont frappés par D.

Je vais tenter d’expliquer ce lien.

On peut servir D par ce que l’on pense que c’est l’unique but de sa vie. Quelqu’un peut penser que tout son être n’est qu’un instrument au service de D. Un homme peut penser que sa seule raison d’être c’est de servir D et de réaliser l’idéal messianique. Le problème de cette vision fondamentaliste de la religion réside dans le fait que même si l’on est honnête dans cette perspective et que l’on se considère véritablement soi même, comme l’instrument d’un idéal, on en vient à instrumentaliser les autres pour cet idéal. Pour les fondamentalistes, les autres ne sont plus que des ustensiles qui leur servent à réaliser leur idéal. Benny Levi c’est heurté toute sa vie avec ce paradoxe de l’idéalisme. En effet, on ne peut avoir un idéal que si on s’instrumentalise soi même et que l’on instrumentalise les autres du même coup. Les attentats suicide ne sont que le symptôme le plus visible du fondamentalisme religieux, mais, même lorsque la loi interdit le suicide ou le crime, il n’en demeure pas moins que, structurellement, pour le fondamentaliste « l’autre » n’existe pas, ce n’est qu’un outil.

Par contre si on ne se met pas au service d’un idéal, la vie parait absurde, on ne sait pas à quoi sert sa vie. Il semble que dans le rapport à l’idéal on se trouve devant une impasse binaire. Soit on devient l’esclave aveugle d’un idéal, dans ce cas on nie aussi l’existence de l’autre, soit on nie l’idéal et on se retrouve face au néant et à l’absurde.

Ruth, Noémie et Jacob montrent un autre rapport à l’idéal qui permet de sortir de cette logique binaire. Ces justes servent D par ce qu’ils se sentent investis d’une mission historique envers leurs ancêtres et leurs parents. Ils ne sentent pas l’instrument d’un idéal déterminé, transcendant et universel, ils se sentent investis d’une mission personnelle. Leurs vie ne sont pas conditionnées par un idéal déterminé, ils peuvent positionner leur vie en fonction de leurs missions. Cette mission est motivée par la volonté de combler le vide de « la marque de l’absence » de l’autre. Ce sentiment pousse à une marche infini vers une réalisation qui n’est pas écrasante ou définie, puisqu’elle ne se réalise que dans un avenir encore indéterminé.

C’est le sens du rêve de l’échelle de Jacob. Jacob sait qu’il part de la maison de son père, il sait qu’il doit combler le vide spirituel qu’il ressent, mais il sait aussi que cette mission ne peut se réaliser que dans un cheminement graduel, étape par étape. Chez Ruth et Noémie on retrouve le même cheminement progressif, Noémie commence par comprendre que D s’est souvenu de son peuple Israël, elle ne regrette pas ses fautes dans un premier temps, puis dans un deuxième temps elle finit par reconnaitre ses erreurs passées.

Ce cours est dédié a la mémoire de mon rav Nathan Meir ben Yom Tov.

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