• Rav Uriel Aviges

Vayeshev 5774

Dans ce cours nous parlons de la signification de l'exil dans le judaisme. Pourquoi le peuple juif est-il le seul peuple a avoir une terre promise, alors qu'il n'est pratiquement jamais dessus? Ce cours est dedié a la memoire de Nathanael Menahem Ben Aaron Hardi z"l.


Exil et étrangeté


1- L’exil et la tradition

La parasha commence avec les versets suivants : « Jacob demeura dans le pays des pérégrinations de son père, dans le pays de Canaan.2 Voici l'histoire  de Jacob. Joseph, âgé de dix sept ans, menait paître les brebis avec ses frères.3 Passant son enfance avec les fils de Bilha et ceux de Zilpa, épouses de son père, Joseph débitait sur leur compte des médisances à leur père. »

Il ya deux points remarquables dans ces versets. Premièrement, dans le premier verset, la torah met en exergue le fait que Jacob a demeuré de manière permanente dans le pays ou ses ancêtres étaient restes exilés et étrangers. Deuxièmement, dans le deuxième verset, la torah commence par annoncer le récit de Jacob et elle se met à raconter la vie de son fils, Josef.

 Rashi cherche à interpréter ces deux points en citant le midrash : 

« Quant au Midrach (Beréchith raba 84, 6), il explique que la Tora a entendu lier l’histoire de Ya‘aqov à celle de Yossef, et ce pour diverses raisons. En premier lieu, le seul but qu’avait Ya‘aqov, lorsqu’il a travaillé pour Lavan, était d’épouser Rachel, [la mère de Yossef, la naissance de ses autres enfants ne constituant qu’une conséquence de cette intention première]. En deuxième lieu, Yossef avait les mêmes traits de visage que Ya‘aqov. Enfin, tout ce qui est arrivé à Ya‘aqov est arrivé à Yossef : Le premier a été haï, le second aussi. Le frère du premier a voulu le tuer, les frères du second aussi. Et l’on trouve bien d’autres similarités dans Beréchith raba (chap. 84). Autre explication du Midrach sur « Ya‘aqov demeura » : Ya‘aqov aspirait à demeurer en paix, mais des tourments l’assailliront venant de Yossef. Les justes rêvent de vivre dans la tranquillité, mais le Saint béni soit-Il leur rétorque : « Pourquoi les justes ne se contentent-ils pas de ce qui leur est réservé dans le monde à venir, et veulent-ils aussi jouir de la paix dans ce monde-ci ? » (Beréchith raba 84, 3). »

Rashi explique donc que Jacob a voulu s’installer en Israël, il ne voulait plus se considérer comme un exilé errant, mais, D n’était pas d’accord avec Jacob. D voulait que Jacob continue à vivre dans l’instabilité de l’exil, c’est pour cela qu’il a provoque la haine des frères de Josef, en lui communiquant les rêves. Cette haine finira par se traduire par la vente de Josef  qui va forcer Jacob  à s’exiler en Égypte. 

De plus, rashi explique que si le deuxième verset annonce le récit de l’histoire de Jacob et qu’il finit par la suite par raconter l’histoire de Josef, c’est pour nous dire que Josef a été la continuation de Jacob, et que tout ce qui est arrivé a Jacob est arrive a Josef.

Il semble qu’il existe un lien entre ces deux idées puisque la torah les a juxtaposées dans ces versets.  Pour que le chemin d’un homme soit transmis à ses descendants, il faut que l’homme vive comme un exilé, un errant. Lorsqu’un homme décide de s’enraciner physiquement à une terre, même lorsqu’il s’agit de la terre d’Israël, il devient, d’une certaine manière, incapable de prolonger son propre cheminement a travers les générations suivantes.

Il semble que, l’enracinement géographique s’oppose à l’enracinement familiale et historique. Il faut être déraciné géographiquement pour être suivi par ses enfants. 

Cette idée peu paraitre surprenante. On aurait tendance à penser, au contraire, que le fait de s’enraciner dans un endroit aiderait à créer un héritage culturelle familiale fort. Au Maroc, les rabbins étaient fils de rabbins de générations en générations, l’exil des juifs du Maghreb semble voir causé  une perte de la tradition  et la brisure de la continuité de l’héritage familiale.

 Comment se fait-il donc que la torah pense que  le déracinement géographique est garant de la transmission de l’héritage familiale ?

Le talmud dans le traité de chekalim (page 7a) dit : « il est interdit de construire un mausolée sur la tombe des justes, car leur souvenir est perpétué par leur paroles ». A priori les parole du talmud peuvent paraitre étonnantes, car même si « les paroles des justes sont leur souvenir », on ne voit pas pourquoi, on ne pourrait pas, pour les honorer,  construire  un mausolée sur leur tombe. Ce n’est pas par ce que Victor Hugo est enterré aux Panthéon que l’on ne lit plus aujourd’hui les misérables !

 Alors, pourquoi la torah pense t elle que construire un mausolée à l’effigie d’un juste c’est amoindrir son message ? Pourquoi la torah pense t elle que localiser le corps d’une personne c’est perdre le contacte avec  son ame ?

On peut répondre a ces questions a  partir d’un midrash, Le midrash « chochar tov »   en commentant le verset des psaumes 20 « Nous allons célébrer ta victoire, arborer comme un drapeau le nom de notre Dieu. Que l’Eternel comble tous tes vœux! », Dit : « Car dans ce monde chaque homme reconnait son drapeau grâce a sa couleur. Comme le dit verset « le drapeau du camp de Ruben »  et grâce a son drapeau un homme reconnait son clan, et en reconnaissant son clan, il connait sa famille. Mais dans les temps messianiques ce ne sera plus le cas,  il faudra au contraire « arborer comme un drapeau le nom de notre Dieu ». 

Le midrash explique que naturellement un homme ne connait pas vraiment la nature profonde de sa famille ou de ses parents. L’homme identifie ses parents comme les représentants d’une  catégorie socioculturelle. L’enfant reconnait d’abord la couleur de son drapeau, ensuite, il reconnait  son clan, ensuite seulement, sa famille.

 Naturellement, l’enfant n’arrive pas connaitre ses parents ou ceux qui lui sont proches, car il est habitué à les percevoir a travers des repères qu’il a créé  pour pouvoir s’orienter dans le monde.  La perception d’un homme reste piégée par ces repères, et pour cette raison il est incapable de reconnaitre ceux qui lui sont proches. Ce n’est qu’a travers l’exil que l’homme peut se débarrasser de ce masque qu’il fait porter a ces proches pour pouvoir les voir tels qu’ils sont.

Si les juifs du Maghreb se sont éloignés de la torah en arrivant en France, ce n’est pas par ce que l’exil leur avait fait perdre le lien qu’ils avaient avec leur parents, c’est par ce que le lien avec le judaïsme avait déjà été rompue par les générations précédentes. Les gens ne faisaient que copier superficiellement le comportement de leur parents sans que ces pratiques leur permettent de progresser de manière fondamentale.

 La pratique religieuse était avant tout une appartenance sociale. Or, l’enracinement dans une pratique culturelle, c’est la perte de l’héritage familiale réel. Il a fallu que Josef grandisse comme un égyptien pour qu’il ressemble à son père. L’exil permet de faire tomber le masque que l’on met sur le visage des autres et sur son propre visage, pour retrouver la nature unique et original de ses véritables racines.

Rester fidele a un héritage ce n’est pas copier les actions de ses parents, c’est en comprendre la signification profonde, comprendre ce qui est un vernis et ce qui est l’essence de leur personnalité.

Faire un mausolée sur la tombe d’un juste c’est l’enraciner géographiquement et historiquement, alors que la parole d’un juste doit rester universelle et intemporelle. Dire qu’un rav a dit tel ou tel chose par ce qu’il était séfarade ou ashkénaze, vivant a telle ou telle époque, c’est trahir la parole du juste, c’est contester le fait que l’homme peut se détacher de tous ces conditionnements culturels pour atteindre une vérité plus profonde, plus originale et plus universelle.

2- La terre promise 

Le maharal remarque que le peuple d’Israël est le seul peuple à avoir une terre promise, et que pourtant c’est le seul peuple qui vit depuis des millénaires en en exil. Pour le maharal, l’exil du peuple d’Israël n’est pas accidentel.

 Rachel est d’une certaine manière la matriarche la plus fondamentale du peuple d’Israël, elle est enterrée sur le chemin.

 La femme et la mère sont constamment associées dans le talmud à la maison, et la maison semble être ce qui s’oppose au chemin. Pourtant, Rachel est enterrée sur le chemin pour pleurer ses enfants en exil. Rachel symbolise la construction par le cheminement. 

Le maharal dit : « Ce midrash, (expliquant que Rachel a été enterrée sur le chemin pour pleurer sur ses enfants en exil), cache un message profond. Car la femme est appelée la maison, comme le dit le talmud : « rabi Yossi appelait sa femme sa maison ». Et  Rachel était la partie principale de la maison de Jacob, comme le dit le midrash ailleurs. Car la maison est ce qui unifie tout, car la maison unifie tout ce qui est à l’intérieur d’elle, c’est pour cela que Rachel a été enterrée sur le chemin, car, si elle avait été enterrée dans la grotte de Mahpelah, elle n’aurait pas été proche de son mari Israël, (bien que le corps de Jacob soit dans la grotte de Mahpelah, l’essence de l’esprit de Jacob se réalise dans l’exil) car Israël (Jacob) est en exil. Il fallait donc que la force unificatrice de la maison soit en exil avec Israël, pour que l’unité persiste, même si cette unité ne persiste que de manière potentielle et pas de manière factuelle. Mais la maison d’Israël existe vraiment dans le cheminement. »

Se construire dans le cheminement, c’est avoir la capacité de garder son identité tout en s’ouvrant à des influences extérieures. Pour le maharal, la venue du messie, ce n’est pas un retour a une origine pure, les juifs n’ont pas pour vocation de revivre  l’époque de Salomon. Si l’époque du royaume de Salomon était l’époque messianique, l’histoire aurait du s’arrêter la. A l’époque messianique, les juifs vont garder les traces des influences qu’ils auront subies à travers les différents exils. Il restera à l’époque messianique des juifs français ou des juifs marocains et des juifs lituaniens.  

Reste à comprendre le sens de la terre promise. Si la réalisation d’Israël s’effectue en exil, si avram Isaac et Jacob devaient vivre en exil, pourquoi est il si important que D de leur promettre la possession d’une terre ? 

  L’exil ne peut exister que  par ce que l’on attend le retours à une terre promise. Il ne pourrait pas y avoir de sentiment d’étrangeté sur la terre, si on n’attendait pas le retour vers une terre perdue.

 Ulysse est en voyage uniquement par ce qu’il cherche à rentrer chez lui, s’il n’avait pas d’attache, il serait partout chez lui. Le peuple juif n’a pas pour vocation de s’établir sur la terre promise, il a pour vocation de la désirer. Pour  désirer la terre promise, le peuple d’Israël doit être convaincu qu’un jour il l’atteindra, mais évidemment le désir en lui même est plus important que la réalisation du désir dans la réalité.

Le scenario de la chose promise échappant éternellement est récurant dans la bible. Le talmud dit (sanhédrin 107)  que bat cheva été la femme promise de David depuis les six jours de la création. Alors comment expliquer que David la   retrouve mariée avec un autre? C’est justement pour nous montrer qu’en général ce qui est prédit ne se réalise pas. David aurait du continuer à désirer bat cheva sans chercher à réaliser son désir. Ce qui est prédit doit être désiré, alors que le réel doit être sublimé par le désir.

C’est aussi la symbolique de Rachel qui se fait remplacer par sa sœur le jour de son mariage. Rachel était le véritable zivoug de Jacob, pourtant elle a pour vocation de lui échapper.  D’une certaine manière pour que l’amour soit réel il faut qu’il soit irréalisable. Le juif en exil est a la recherche d’un terre promise inatteignable qui s’éloigne de lui a mesure qu’il cherche à s’en rapprocher. Rachel est la matriarche de l’étrangeté, elle reste étrangère a son mari, (elle préfère recevoir les fleurs de sa sœur plutôt que de passer une nuit avec son mari) elle garde une distance face a lui.

 Dans le quantique des quantiques, les deux amants se poursuivent sans jamais se retrouver. Le talmud dans le traite de ketouvoth 111 a compare la relation des deux amants a la relation du peuple d’Israël avec la terre d’Israël. Le verset dit « Je vous en conjure, ô filles de Jérusalem, par les biches et les gazelles des champs: n'éveillez pas, ne provoquez pas l'amour, avant qu'il le veuille. » le talmud interprète ce verset comme une injonction au peuple d’Israël a ne pas aller  massivement en Israël. Pour le talmud la volonté d’aller en Israël doit rester un fantasme qui ne peut se réaliser que de manière surnaturelle. La terre promise permet au juifs de se sentir en exil et de garder leur identité en exil.

Dans la prière rituelle nous disons un texte appelle « la kedoucha », la sainteté de D. dans ce texte on commence par dire « saint, saint, saint est le D Cebaot, toute la terre est remplie de sa gloire » dans un deuxième temps on répond a cette phrase en disant « béni soit la gloire de l’eternel a partir de son endroit ». Le rav  Jonathan ben uziel (2 Emme siècle) traduit « son endroit », comme le temple de Jérusalem. Le talmud dans le traite de taanith (5a) explique que la ville dont il est question n’est pas la Jérusalem terrestre, c’est la Jérusalem céleste, construite en hauteur, juste en face de la Jérusalem terrestre.

 Maimonide explique que l’endroit de D, c’est l’espace qui contient l’espace. Un espace ne peut exister que si il est lui même contenu dans un autre espace, l’endroit de D c’est l’espace qui contient l’espace cosmique. Maimonide pense que les 4 visages de la merkavah sont les 4 direction existants dans l’univers, le trône de D, se trouvant dans la dimension spatiale qui rend les autres espaces possibles en les contenant. 

Pour Maimonide lorsque l’on parle du temple de Jérusalem, on parle d’un espace indéfinissable qui rend les autres espaces viables. 

Jérusalem serait comme un point de fuite permettant l’unification de la perspective des autres endroits. On ne peut vivre dans un endroit que si on peut lui donner un sens, que si on peut le lire, ou l’interpréter comme un texte ou une partition de musique. Un endroit absurde est inhabitable. (L’absurde c’est l’ininterprétable.)

 Or, paradoxalement, pour interpréter un endroit il faut sentir une sorte de détachement et d’étrangeté par apport à lui. L’étrangeté n’est pas synonyme d’absurdité comme le pensait camus, elle est synonyme de liberté. L’étranger peu réinterpréter l’endroit ou il vie a sa guise. Il faut se sentir étranger au monde pour être un artiste, et seul l’artiste est libre, seul l’artiste peut sentir toute les facette d’un endroit ou d’un pays.  On ne peut se sentir étranger que si on se sent destinée a une terre promise idéale lointaine. La terre promise est la ligne d’horizon lointaine qui donne sens a la réalité présente de l’espace.

 De même en amour, on ne peut aimer que si on peut interpréter l’autre, c’est a dire si on le sent étranger, or cette étrangeté n’est possible que lorsque l’on se sent promis à un autre idéal lointain. Il se trouve donc que le fantasme de l’adultère est une nécessitée fondamentale a l’amour du conjoint. La relation fantasmagorique de Jacob avec Rachel avait pour but de créer l’amour de Jacob  pour Leah. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre le sens de l’histoire de bat cheva avec David. Le fantasme de bat cheva aurait du rester un idéal rêvé qui aurait permis a David d’aimer authentiquement ses autres femmes. Au lien de cela, en succombant a la tentation et en se mariant avec bat cheva, David a été haï et trahi par tous les membres de sa famille.

©2018 by Uriel Aviges.