• Rav Uriel Aviges

Vayeshev 5769


1- La torah semble culpabiliser la recherche du bien être et de la stabilité dans ce monde

Le premier verset de la parasha dit que “Jacob s’est installé dans la terre où ses parents ont séjourné”. Rashi explique que ce verset met en opposition Jacob à ses parents, car Jacob réside et se fixe (yoshev, il s’installe), alors que ses parents séjournent, (gar veut dire résider temporairement, en restant étranger). Jacob voulait résider c’est à dire se stabiliser, contrairement à ses parents qui se sentaient étrangers sur la terre.

 Le midrash reproche à Jacob cette volonté de se stabiliser et il dit “ et il s’est installé” “Jacob a voulu s’installer dans le “bien être” (“chalvah”), D a dit “n’est il pas suffisant pour les tsadikim d’avoir le bien-être dans le monde futur, pour qu’ils désirent en plus avoir le bien être dans ce monde aussi? C’est pour cela qu’il a fait sauter sur lui la colère de Josef”. Le midrash veut expliquer que dès que Jacob a voulu se stabiliser et se reposer, Josef a été haï par ses frères, puis vendu comme esclave, justement pour empêcher Jacob de s’installer dans le bien être.

2- Le commentaire de mon rav (rnm Wachtofoygel z”l) sur ce midrash

Il est évident que ce midrash nécessite une explication, mon rav le rav Wachtofoygel z”l demandait plusieurs questions sur ce midrash. Pourquoi le midrash reproche à Jacob d’avoir voulu se reposer après toutes ses années de travail acharné chez Lavan? Pourquoi ce n’est que maintenant que Jacob veut se reposer et s’arrêter, pourquoi pas plus tôt? Enfin pourquoi est il puni par la vente de Josef et pas par quelque chose d’autre?

Pour expliquer le Rashi précédent mon rav zal, rapporte un autre midrash que voici.

3- Jacob ne peut pas détruire Esaü, il n’est qu’une étincelle, c’est Josef la flamme qui peut détruire Esaü.

Le midrash Rabah remarque que juste avant ce verset, qui dit que Jacob a voulu s’installer et se reposer, la torah a fait la liste des 12 tribus qui descendent d’Esaü, le midrash se demande quel est le lien entre ces deux passages. Le midrash répond par une parabole il dit “cela ressemble à un homme qui marche dans la rue et qui se retrouve entouré par des chiens qui lui tournent autours, ainsi, lorsque Jacob a vu tous les descendants d’Esaü, il a eu peur, rabbi Levi dit cela ressemble a un forgeron qui a une forge et dont le fils est orfèvre en face de chez lui, un jour ils ont vu des quantités énormes de ronces entrer dans la ville, le forgeron s’est demande: “que va t il arriver a la ville avec toutes ces ronces?”, il y avait la bas un homme intelligent qui a dit au forgeron “n’ais pas peur, une étincelle de toi et une flamme de ton fils peuvent bruler toutes ces ronces,” c’est pour cela que le verset dit après avoir énuméré les myriades d’Esaü, et juste après avoir dit que Jacob voulait se reposer, “voici les descendants de Jacob, Josef “, c’est en référence à ce verset que le prophète Ovadia a dit et “la maison de Jacob sera du feux et la maison de Josef une flamme et la maison d’Esaü de la paille”, une étincelle de Jacob et une flamme de Josef pourront détruire tous ces milliers d’Esaü”.

 Le midrash montre bien que ce n’est que grâce à Josef que Jacob peut battre Esaü, car Jacob n’est qu’une étincelle, qui ne peut pas bruler une quantité importante de paille, c’est Josef la flamme qui peut embraser une grande quantité de paille.

4- Jacob pense avoir atteint la phase limite de son combat avec Esaü, il pense donc que sa mission est terminée et qu’il peut se reposer.

Nous avons déjà dit qu’avant sa naissance Jacob se battait déjà contre Esaü dans le ventre de sa mère. Tout le but de la vie de Jacob c’était ce combat, Jacob et Esaü sont morts le même jour car leur raison d’être c’etait leur bataille.

Ainsi nous pouvons comprendre que, lorsque Josef est né avec les douze tribus, Jacob a senti qu’il avait rempli sa mission, car en engendrant Josef, Jacob avait créé l’arme qui pouvait détruire Esaü et ses 12 descendants.

 Jacob savait que grâce à son fils Josef le combat était gagné dans le long terme, c’est pour cela qu’il pouvait maintenant se reposer. Jacob pensait que, puisque Josef était né, il avait accompli sa mission, maintenant, il ne restait plus à Jacob qu’à prendre sa retraite à Elath . (Il pensait, peut être, que c’est a Elath qu’il fallait aller d’abord, pour ne pas se trouver trop dépaysé dans le monde futur qui l’attendait.)

 Jacob savait que son rôle était de se battre contre Esaü, il savait aussi que la victoire définitive contre Esaü ne pouvait être que l’œuvre de Josef, que c’était Josef la flamme, alors qu’il n’était lui même que l’étincelle. Jacob pensait qu’il pouvait se reposer, et que c’était à son fils, Josef, de prendre le relais.

5- L’erreur de Jacob. La cause de l’incapacité de Jacob à détruire Esaü, c’est son incapacite à unir sa famille.

Nous avons vu que le midrash critique durement le comportement de Jacob, il faut donc maintenant comprendre pourquoi le raisonnement de Jacob est vu comme une erreur de sa part.

 Pour cela il faut comprendre pourquoi Jacob ne peut pas infliger des dommages sévères à Esaü, pourquoi il n’est qu’une étincelle, et comment se fait il qu’il n’y a que Josef qui puisse vraiment détruire Esaü?

Or, si on fait une recherche dans les midrashim et dans le talmud on se rend compte que d’une manière récurrente nos maitres expliquent que si le peuple d’Israël est uni alors il peut détruire ses ennemis, par contre lorsque le peuple d’israel est désuni il est incapable de gagner militairement face à ses ennemis.

Il semble donc que Josef soit capable de faire l’union dans le peuple d’Israël et c’est pour cela qu’il peut le guider à la victoire alors que Jacob, lui est incapable de créer cette union et c’est pour cela qu’il ne peut pas guider le peuple à une victoire.

Ce qui apparait clairement dans la parasha de cette semaine, lorsqu’elle nous raconte comment les frères ont vendu Josef, c’est que les enfants de Jacob ne s’entendent pas entre eux. Pourtant, à ce moment Jacob cherche à se reposer, on a l’impression que Jacob n’est pas conscient de l’ampleur de la désunion qui règne dans sa famille. Ceci explique qu’il ne peut pas faire l’union, puisqu’il n’est même cas conscient des conflits. De plus la gemarah Chabat dit très clairement que c’est Jacob la cause première de la haine des frères contre Josef, car c’est lui qui a fait des différences entre les enfants, et que c’est lui qui a offert à Josef un habit spécial, pour montrer aux frères ouvertement que Josef était son fils préféré.

(Jusqu’ici je n’ai fait que citer le cours de mon rav sur Vayeshev dans le tome 6 de ses cours).

6- Pourquoi Josef est il incapable d’unir sa famille, alors que Jacob ne le peut pas ?

Ce qui est difficile à comprendre c’est la raison pour laquelle Jacob n’arrive pas à unir sa famille.

 D’autre part percevoir Josef comme l’homme de l’union et de la cohésion peut paraitre étonnant. En effet, le verset nous montre Josef comme disant du mal de ses frères à son père, ensuite Josef raconte des rêves à travers lesquels il s’auto proclame roi de ses frères et supérieur à eux. On ne comprend donc pas pourquoi c’est justement Josef qui peut assurer la cohésion du peuple.

Pour comprendre pourquoi Josef est l’homme de l’union, alors que Jacob ne l’est pas il faut chercher à travers les textes les différences qui existent entre Jacob et Josef.

A première vue il semble que Jacob et Josef ont plus de points communs que de différence. Le deuxième verset de la parasha dit “et voici la descendance de Jacob: Josef,” le verset ne mentionne pas du tout les autres frères. Le midrash (rapporté par Rashi) explique que Josef est la suite de Jacob, et que Jacob a eu la même destinée que Josef: Jacob a été attaqué par son frère, Josef a été attaqué par ses frères, Jacob a du fuir de chez lui, Josef aussi a du partir de chez lui… de plus le midrash dit que Josef avait le même visage que Jacob, (qui avait lui même le même visage que le premier homme). Il semble que Jacob et Josef soient pratiquement identiques, d’une certaine manière.

Pourtant, si on compare la jeunesse de Jacob à celle de Josef on découvre une grande différence entre eux. Il y a une grande opposition entre Jacob et Josef, Josef est décrit dans la torah comme “un jeune” qui fait très attention à son aspect extérieur et à ses habits, et qui s’occupe des enfants des esclaves, alors que Jacob est decrit comme “un homme simple qui reste dans les tentes”.

 Le midrash dit que les tentes où Jacob restait c’était les tentes où il étudiait la torah, Jacob “s’enterre” à la yeshivah pendant 12 ans, selon le midrash, par la suite on voit que Jacob est constamment en train de voir des anges et d’avoir des visions prophétiques, alors que Josef n’en a jamais aucune. Jacob est un solitaire qui aime se replier dans sa tente, alors que Josef est extraverti.

7- Jacob contrairement à Josef est introverti.

Si on reprend le midrash que nous avions cité au début qui dit que “Jacob a voulu se reposer,” on peut en déduire que Jacob voyait le fait de faire une famille comme un devoir, une mission à remplir. Car ce n’est qu’après avoir fini une mission, ou un devoir, que l’on veut se reposer. Ceci veut dire que Jacob ne se réalisait pas vraiment dans sa famille, sa famille s’était comme un job, une mission à accomplir, mais il ne s’épanouit pas vraiment dans sa relation aux autres.

 Si ce n’était pas le cas, si Jacob s’exprimerait vraiment pleinement dans son rapport à sa famille, il n’aurait jamais senti qu’il avait besoin de repos ou d’un arrêt, il n’aurait jamais voulu s’arrêter.

 En fait Jacob vit reclus dans sa bulle, dans sa tente, c’est là ou il se retrouve avec lui même, lorsqu’il est avec D ou lorsqu’il étudie. Dans son rapport à sa famille ou aux autres, il se voit comme un missionnaire qui doit remplir une mission. Il doit construire l’histoire d’Israël, il doit transmettre l’héritage de ses parents. Et pour cela Jacob fait bien attention de ne pas s’exprimer pleinement, même avec sa famille il joue un rôle.

Puisque Jacob ne veut pas être un fardeau pour les autres, et qu’il ne veut que leur apporter du bien être, il ne s’exprime pas, il laisse aux autres toute la place dont ils ont besoin pour s’exprimer. C’est grâce à cela que les enfants de Jacob s’épanouissent tous pleinement dans douze directions différentes, et qu’ils sont tous des justes parfaits.

8- Jacob se sent porteur d’une mission et d’un héritage à transmettre, c’est ce qui l’oblige à se refermer sur lui même.

Mais pourquoi Jacob prend-il ce chemin du repli sur lui même, pourquoi est ce qu’il ne s’exprime pas vraiment dans sa vie?

 La torah nous raconte que Jacob a pu vaincre l’ange d’Esaü et le contraindre à la fuite, pourtant lorsque Jacob rencontre Esaü juste après, Jacob se prosterne 7 fois à terre devant Esaü, pourquoi?

Bien qu’il soit victorieux de l’ange d’Esaü, Jacob ne tente même pas d’affronter l’“Esaü humain”, il laisse ce rôle à Josef pourquoi? Pourquoi Jacob n’a-t-il pas combattu Esaü lui même?

Le midrash apporte une explication sur ce point, Jacob avait peur de tuer son frère Esaü. Jacob ne voulait pas se salir les mains. Jacob sait qu’’il ne peut pas tuer un ange, c’est pour cela qu’il n’a pas peur de l’attaquer, mais il ne veut pas tuer son frère, il préfère se prosterner devant lui.

Mais, alors, pourquoi Jacob espère t il que son fils Josef tues Esaü?

Ici on peut cerner une différence entre Jacob et Josef. Jacob ne peut pas exprimer sa personnalité pleinement, par ce qu’il est un patriarche, c’est à dire qu’il doit laisser un symbole de pureté idéal à sa postérité, dans ce sens il ne peut pas commettre de crime, même si le crime aurait pu être justifié. Jacob représente un idéal de pureté, comme tous les patriarches. Par contre Josef, a plus de liberté face à l’idéalisme pur par ce qu’il est un fils.

9- La fidélité au message de ses parents oblige Jacob à créer un fossé avec sa famille.

Lorsque Jacob a fait le rêve de l’échelle, la torah dit qu’il a pris plusieurs pierres qu’il a mises sous sa tête, pourtant, à son réveil le verset dit qu’il a pris “la pierre (unique) qu’il avait mise sous sa tête et qu’il l’a désignée comme autel”.

 Comment comprendre le fait qu’avant de dormir Jacob avait plusieurs pierres sous sa tête, et qu’à son réveil il n’en avait qu’une seule, le midrash raconte que Jacob a pris douze pierres qu’il a posées sous sa tête avant de dormir, et il a dit: ” je sais par prophétie que le peuple d’Israël doit être composé de 12 tribus (qui correspondent aux 12 mois de l’année et aux douze signes du zodiaque) Avraham n’a pas réussi a les engendrer, Isaac n’a pas réussi non plus, si un miracle arrive et les 12 pierres deviennent une seule pierre a mon réveil, cela sera un signe que j’aurais le mérite d’avoir ces 12 tribus.”, un autre midrash dit que Jacob a pris trois pierre, il a dit, “D a unifié son nom a celui d’Avraham, il a aussi unifié son nom à celui de Isaac, je vais prendre trois pierres, si à mon réveil elles ne font plus qu’une c’est un signe que D va unifier son nom sur moi aussi.”

Il ressort du midrash que Jacob est déchiré entre deux sortes d’unités, et qu’il doive faire un choix entre l’unité de ses enfants, d’une part, et l’unité de ses parents d’autre part.

 Jacob est devant un dilemme, soit il peut unir ses enfants, soit il peut unir ses parent Avraham et Isaac, en respectant l’intégrité de leur héritage spirituel.

Il semble qu’il y a une incompatibilité pour Jacob entre son rôle de patriarche garant d’un héritage ancestral, et son rôle de chef de famille, qui doit guider dans le présent.

L’incompatibilité consiste dans le fait que D a unifié son nom sur celui des patriarches, c’est à dire que de la même manière que D reste inatteignable, ainsi les patriarches restent inatteignable.

Par opposition Josef est appelé “la pierre d’Israël”, le mot pierre “even” est formée du mot “av” père et “ben” qui veut dire fils, Josef est un des fils, mais il peut être aussi patriarche (puisqu’il a deux tributs qui descendent de lui). Dans les psaumes le verset appelle les juifs “les enfants de Jacob et de Josef”. Josef est le seul qui peut résoudre la contradiction entre l’héritage spirituel ancestral et le présent.

Le fait d’être un patriarche, oblige Jacob à s’effacer car il veut que ses enfants soient le début de quelque chose. Le midrash que nous avons cité qui parle des 3 pierres et des 12 pierres qui s’unissent, montre bien que Jacob est déchiré entre sa responsabilité en tant que patriarche représentant ces propres ancêtres, auxquels il doit se fondre, et le fait de créer l’unité entre ses enfants. Ces deux rôles de guide moral et d’homme d’action s’oppose en lui, finalement il va choisir d’être patriarche, c’est à dire un guide moral plus qu’un homme politique.

 10- Josef ne peut pas vivre sans les autres, il voit D a travers les autres.

Par opposition à Jacob, qui vit dans l’effacement de lui même, Josef est complètement narcissique, il passe des heures devant la glace et chez le tailleur, si il parle au nom de D et qu’il se fait messager de la prophétie, c’est uniquement pour dire que tout le monde doit se prosterner à lui.

 Pourtant c’est lui qui peut assurer l’unité du peuple, pourquoi? Par ce que Josef, contrairement à Jacob, ne peut pas vivre sans les autres.

Lorsque la femme de Putiphar veut avoir des rapports avec Josef, Josef lui dit “comment pourrais je faire cette faute après tout les bien faits que ton mari a fait pour moi?, si je faisais cela je fauterais envers D pour l’éternité”.

 Josef aurait du finir sa phrase en disant “le fauterais envers ton mari pour l’éternité”, pourquoi dit il je fauterais envers D? Par ce que pour Josef la morale envers l’autre c’est la morale envers D. (comme pour Levinas.) On voit bien que Josef a du mal à considérer un D qui serait au dessus et détaché du monde des vivants, alors que Jacob voit des anges partout.

11- Malgré leurs différences Jacob et Josef ont le même visage, car ils sont deux faces du meme narcissisme.

Il peut paraitre étonnant que le midrash nous dise que Jacob et Josef avaient le même visage, puisque nous avons vu qu’ils avaient des natures totalement opposées.

A mon avis ce que ce midrash veut nous dire ici, c’est que de la même manière que Josef est narcissique puisqu’il passe des heures devant la glace, et qu’il pense que tout le monde doit se prosterner a lui, de la même manière Josef est narcissique.

Dans le rêve de l’échelle le midrash dit que l’image de D en haut de l’echelle c’est l’image de Jacob lui même, Jacob ne fait que se voir lui même dans sa prophétie. Jacob comme Josef devant sa glace ne fait que voir sa propre image dans les visons prophétiques, et dans son étude.

 Josef est peut être plus envahissant, et moins pure dans son rapport aux autres, mais par le fait qu’il ne s’assume que socialement, dans un groupe, il peut créer l’union. Même si cette union ne se fait pas en un jour, même si cette cohésion passe par des conflits. Josef va prendre des baffes et il va donner des bafes, mais à la fin il va créer un peuple.

C’est ce que le midrash veut dire en disant qu’en fait Jacob et Josef ont le même visage. Les deux comportements, l’effacement de soi pour s’accomplir dans un rôle idéal, ou la lute pour le pouvoir sont deux faces de la même médaille narcissique.

La torah veut montrer que moralement on ne peut pas condamner le comportement d’un homme s’il est centré sur lui même, par ce que la recherche de la perfection morale est en soi une recherche qui se centre sur l’individu.

12- L’application de la morale absolue dans le monde réel.

Les attributs moraux qui se rapportent à Jacob dans la cabale se sont la vérité la perfection et la droiture.

 Les attributs moraux de Josef se sont la justice et la paix, la justice et la paix sont envisage par le Maharal comme des compromis. Josef c’est l’homme du compromis, alors que Jacob c’est l’homme de la recherche de l’absolu.

A travers les personnalités de Jacob et Josef la torah veut montrer comment gérer le rapport entre l’étude de la torah (et la morale) et son application dans le monde reel.

Le rapport à la morale dans la torah est fondamentalement différent au rapport à la morale dans la société moderne laïque.

 Dans la société moderne laique, un homme se doit de posséder un idéal moral défini qu’il cherche à mettre en pratique du mieux qu’il peut dans le monde de l’action reel. La morale et l’éthique sont des valeurs absolues qui doivent être appliquées à la société. Cette vision de la morale est structurellement inefficace, comme on peut le voir tous les jours dans les journaux.

 Dans ce système, quoi qu’il arrive, l’homme moderne est condamné à l’échec, car il est condamné à faire des concessions à son idéal moral, s’il veut réussir dans la pratique. Si l’homme moderne ne veut rien concéder à son idéal moral, alors, il est condamné à l’échec dans la pratique. L’homme moderne ne peut faire que des compromis, et finalement de compromis en compromis la morale ne veut plus rien dire.

L’erreur dans ce système c’est qu’on veut court-circuiter une interface et cette interface c’est l’individu.

La torah propose une approche totalement différente. La torah ne pense pas que la morale s’adresse à la société, la morale s’adresse à l’individu lui même, dans son rapport narcissique. Ceci est le premier temps de la morale, c’est le temps Jacob, où l’homme s’identifie à un idéal parfait et irréalisable.

La morale s’applique à la société uniquement dans un deuxième temps, le temps de Josef. Josef n’a aucun agenda il ne pense pas qu’il y a un idéal à réaliser pour la société, il n’est pas communiste, il n’est pas sioniste, il n’est pas capitaliste, il n’est pas tiers mondiste, il croit en D et il pense être le centre du monde. C’est très bien nous dit la torah, ce sont des gens comme ça qui sauvent le monde, pourquoi? Par ce que Josef a le même visage que Jacob, par ce qu’il y a eu un moment où il a cherché à s’identifier lui même à un idéal.

L’éthique dans la torah est basée sur un mouvement de balancement. L’homme doit avoir des moments où il recherche le dépassement de lui même et l’absolu irréalisable, puis lorsqu’il intègre ces idées en lui. Il peut rentrer dans le monde de l’action en cherchant la justice et la paix. La justice et la paix ne sont pas la mise en pratique d’un idéal, mais plutôt l’expression spontanée de son moi et de son intérêt propre en conflit avec l’intérêt des autres. Dans cette stratégie l’homme risque de se tromper et de faire le mal comme Josef, au moins au début, mais dans le long terme, il risque de devenir un juste.

La volonté de faire le mal chez l’homme est souvent le fruit d’une révolte face au sentiment de l’effacement de soi devant une loi morale figée. Une manière d’éviter cette révolte destructrice de l’individu c’est d’utiliser sa volonté d’exister et d’en faire le centre de la morale.

©2018 by Uriel Aviges.