©2018 by Uriel Aviges.

  • Rav Uriel Aviges

Toldot 5775

Instinct criminel et sensibilité religieuse

1- La haine et la religion

Pour le talmud, l'histoire de Jacob et Essav, c'est l'histoire d'une haine fratricide. Les frères se bâtaient pour obtenir le privilège de construire le temple et d'exercer le sacerdoce. Lorsqu'Ésaü vend son droit d'ainesse contre un plat de lentille, il dit « "Certes! Je marche à la mort; à quoi me sert donc le droit d'aînesse?" et Rashi interprète, en citant le talmud : « Je marche à la mort : Ésaü a demandé : « Quelle est la nature de ce culte ? » Ya'aqov lui a répondu : « Il y a tant de précautions à prendre, il comporte tant de sanctions qui peuvent aller jusqu'à la mort ». Comme l'enseigne la Michna (Sanhèdrin 22b) : ceux-là méritent la mort, ceux qui pénètrent dans le sanctuaire en état d'ivresse ou la tête découverte. 'Essav dit alors : « jusqu'à la mort ! ». S'il en est ainsi, qu'en ai-je besoin ? »

Selon ce commentaire, Jacob et Essav ne se battent pas pour des biens matériels, ils se battent pour un héritage spirituel, pour avoir le privilège de servir D. Ce combat parait à première vue absurde, pourquoi faudrait-il que le service au temple soit réservé à un seul des deux frères ? Tous les êtres humains devraient avoir le droit, si ce n'est le devoir de servir D, alors, comment comprendre que Jacob et Essav se battent pour avoir l'exclusivité du rapport a D ?

Ce combat fratricide, semble être la répétition d'un autre combat décrit au début de la genèse entre Cain et Abel. Dans le texte même de la genèse, il apparait clairement que Cain et Abel, les deux premiers frères de l'humanité, se battent pour obtenir l'exclusivité d'une élévation spirituelle, pour expérimenter un rapport privilégié avec D.

Les versets disent en effet : « or, l'homme s'était uni à Ève, sa femme. Elle conçut et enfanta Caïn, en disant: "J'ai fait naître un homme, conjointement avec l'Éternel!" 2 Elle enfanta ensuite son frère, Abel. Abel devint pasteur de menu bétail, et Caïn cultiva la terre. 3 Au bout d'un certain temps, Caïn présenta, du produit de la terre, une offrande au Seigneur; 4 et Abel offrit, de son côté, des premiers-nés de son bétail, de leurs parties grasses. Le Seigneur se montra favorable à Abel et à son offrande, 5 mais à Caïn et à son offrande il ne fut pas favorable; Caïn en conçut un grand chagrin, et son visage fut abattu. 6 Le Seigneur dit à Caïn; "Pourquoi es-tu chagrin, et pourquoi ton visage est-il abattu? 7 Si tu t'améliores, tu pourras te relever, sinon le Péché est tapi à ta porte: il aspire à t'atteindre, mais toi, sache le dominer!" 8 Caïn parla à son frère Abel; mais il advint, comme ils étaient aux champs, que Caïn se jeta sur Abel, son frère, et le tua. » Selon le midrash, Cain et Abel comme, Jacob et Essav, se bâtaient pour avoir le privilège de construire le temple.

Ces combats paraissent étonnants, d'autant plus qu'ils perdurent jusqu'à ce jour. 

Un autre sujet d'étonnement, c'est l'issue de ces combats, a chaque fois on a l'impression que c'est le mauvais qui gagne. Cain est un assassin, il tue son frère Havel, et pourtant il est pardonne par D, Il n'est pas condamné a mort, il est simplement condamné selon le pirkei derabi Eliezer, a partir en exil et a porter les phylactères.

De même, Jacob hérite des bénédictions en trompant son père et son frère, en se faisant passer pour Essav. Lorsqu'Essav rentre affamé de la chasse, Jacob refuse de nourrir son frère, et il ne lui donne a manger qu'après l'avoir forcé à vendre son droit d'ainesse. Jacob hérite du privilège de la prêtrise par la tromperie et grâce à une certaine cruauté. 

Il est déjà difficile de penser que c'est par la malhonnêteté et la cruauté que l'on atteint la réussite matérielle, mais il parait encore plus difficile de croire que c'est par la cruauté que l'on atteint aussi la reussite spirituelle. C'est pourtant ce que le texte de la bible semble montrer, si on le lit honnêtement et sans préjugés.

Un autre passage de la bible va dans la même veine, la tribue de Levi hérite du privilège de servir dans le temple, par un acte de cruauté. Les versets disent explicitement après la faute du veau d'or, « et Moïse se posta à la porte du camp et il dit: "Qui aime l'Éternel me suive!" Et tous les Lévites se groupèrent autour de lui. 27 Il leur dit: "Ainsi a parlé l'Éternel, Dieu d'Israël: 'Que chacun de vous s'arme de son glaive! Passez, repassez d'une porte à l'autre dans le camp et immolez, au besoin, chacun son frère, son ami, son parent!' 28 Les enfants de Lévi se conformèrent à l'ordre de Moïse; et il périt dans le peuple, ce jour-là, environ trois mille hommes. 29 Moïse dit: "Consacrez-vous dès aujourd'hui à l'Éternel, parce que chacun l'a vengé sur son fils, sur son frère et que ce jour vous a mérité sa bénédiction." » Les lévites sont consacres au service du temple par ce qu'ils ont été les seuls capables de tuer leurs proches a la gloire de D. C'est par ce massacre que les lévites sont consacrées pour l'éternité à servir au temple.

A la fin de la torah Moshé confirme explicitement l'élections des lévites par leur capacité a immoler les membres de leur propres famille a la gloire de D. Les versets disent « Sur Lévi, il s'exprima ainsi: "Tes toummîm et tes ourîm à l'homme qui t'est dévoué; que tu as éprouvé à Massa, gourmandé pour les eaux de Meriba; 9 qui dit de son père et de sa mère: "Je ne les considère point ", qui n'a pas égard à ses frères et ne connaît pas ses enfants. Uniquement fidèle à ta parole, gardien de ton alliance, 10 ils enseignent tes lois à Jacob et ta doctrine à Israël; présentent l'encens devant ta face, et l'holocauste sur ton autel. 11 Bénis, Seigneur, ses efforts, et agrée l'œuvre de ses mains! Brise les reins de ses agresseurs, de ses ennemis, pour qu'ils ne puissent se relever! ». Comme c'est charmant !

Or, il est évident que tout ces passages qui lient le privilège exclusif de construire et de servir au temple, avec un certain niveau de cruauté et de malhonnêteté, semble contredire, la morale prêchée par la torah qui demande d'aimer son prochain comme soi même, d'aider les pauvres, de défendre les étrangers et les orphelins. Comment peut-on dire que Jacob a aime son frère comme lui-même, lorsqu'il se déguise pour lui prendre ses bénédictions ?

Comment dire que les lévites aiment leurs prochains lorsqu'ils massacrent tous ceux qui on servi le veau, comment comprendre que les autres juifs qui refusent de tuer leur frères sont déchus de leur droit de servir au temple a cause de leur compassion ? (Dans la même veine, on peut encore donner l'exemple de pinhas qui devient grand prêtre, par ce qu'il tue un juif cohabitant avec une non juive.)

Il y a un seul passage dans la bible ou le privilège de la prêtrise n'est pas corrélé à un degré de cruauté mais au contraire à l'empathie et à la sensibilité, c'est le passage qui relate l'élection d'Aharon. Lorsque Moshé est élu pour sauver le peuple d'Israël, il est aussi choisi pour servir dans le temple, mais Moshé a peur de faire de la peine a son grand frère et pour cette raison il refuse la mission.

Les versets disent « Il repartit: "De grâce, Seigneur! Donne cette mission à quelque autre!" 14 Le courroux de l'Éternel s'alluma contre Moïse et il dit: "Eh bien! C'est Aaron ton frère, le Lévite, que je désigne! Oui, c'est lui qui parlera! Déjà même il s'avance à ta rencontre et à ta vue il se réjouira dans son cœur. » Rashi explique en citant le midrash : « La colère de Hachem s'enflamma. Rabi Yehochou'a ben Qor'ha a enseigné : Toutes les fois que, dans la Tora, « s'allume la colère » de Hachem, cela comporte des conséquences, sauf ici. Rabi Chim'on bar Yo'haï a enseigné : Ici aussi elle comporte des conséquences, car il est écrit : « N'est-ce pas Aharon ton frère le léwi ». « Aharon était destiné à être un léwi, et non un kohen, et c'est à toi que je me proposais de conférer le sacerdoce. Désormais, c'est lui qui sera kohen, et toi léwi, ainsi qu'il est écrit : "Et Mochè, homme de Eloqim, ses fils seront nommés dans la tribu de Léwi" » (II Divrei Hayamim 23, 14) (Zeva'him 102a). Il te verra, se réjouira dans son cœur. Contrairement à ce que tu pensais, il ne s'offusquera pas de ton accession à une haute dignité. C'est cette attitude qui vaudra à Aharon la faveur de porter les ornements du pectoral, qui est placé sur le « cœur » (Midrach tan'houma 27 ; Chabath 139a) »

Dans ce passage Moshé perd le privilège de la prêtrise par ce qu'il pense que son frère est jaloux de lui. Moshe se méprend sur la nature de son frère, il pense que son frère le déteste, alors qu'en fait son frère n'est animé d'aucune haine à son égard. Et, justement par ce qu'Aharon est capable d'empathie, qu'il sait être heureux pour Moshé sans être jaloux de lui, justement pour cette raison, Aharon est choisi pour devenir le grand prêtre, qui porte les ornements du pectoral sur son cœur.

Ce passage semble s'opposer aux autres passages de la bible, puisque dans le cas d'Aharon et moïse, celui qui hérite du privilège de la prêtrise, c'est le plus gentil, celui qui fait passer son frère avant lui. La relation d'Aharon avec Moise est diamétralement opposée à celle de Jacob avec Ésaü. Jacob et Ésaü sont prêt a s'entretuer pour hériter du privilège de la prêtrise, alors que Moshé et Aharon, cherchent tous les deux à faire passer l'autre avant eux, et finalement. Dans le passage de l'exode, c'est le plus modeste des frères qui est élu. Alors que dans la genèse, c'est le plus rusé qui gagne.

Pour comprendre ces passages étonnants, il faut comprendre le sens du temple et de son service.

2- Le désir mimétique et les sacrifices

Dans la théorie du désir mimétique (René Girard), les sacrifices servent à préserver l'unité d'une communauté. Dans l'acte sacrificiel, tout le groupe communie dans un acte cruel exercé sur sacrifice.

Dans la théorie mimétique, les individus n'ont pas de désir propre, ils cherchent qu'à copier les désirs qu'ils observent chez les autres. Ainsi les individus sont condamnés à être jaloux les uns des autres et a se battre ensemble, puisque chacun veut posséder ce que l'autre possède. 

Les êtres humains sont les seuls animaux capables de tuer par pure jalousie. Les loups se battent pour diriger la meute, mais lorsqu'un loup perd, il montre sa jugulaire au gagnant qui se contente de la mordre légèrement pour montrer qu'il est le vainqueur, mais le vaincu n'est pas mis a mort.

La race humaine est la seule race qui va jusqu'à tuer ou à mourir par pure jalousie. L'homme est prêt à mourir ou à tuer pour prendre ce qui appartient à l'autre.

Or, si l'homme est naturellement jaloux puisqu'il désir ce que l'autre possède, et que d'autre part, il est prêt a tuer ou a mourir par jalousie, il devient difficile de comprendre comment la race humaine a pu survivre a sa propre violence.

Pour René Girard, la race humaine n'a pu survivre à sa propre agressivité que par le rite des sacrifices. Grâce aux sacrifices, toute la société fusionne dans un acte de violence ou tout le monde participe.

Par le rite des sacrifices, le désir mimétique peut se matérialiser tout en fédérant le groupe. Dans le rite sacrificiel, chacun désir la même chose, tuer le sacrifice. Le groupe communie par ce désir commun. 

Le sacrifice sublime la jalousie et la concurrence qui opposent normalement les individus du groupe. Grace aux holocaustes la société peut continuer à exister sans s'autodétruire.

Bien qu'elle paraisse logique, cette théorie ne semble pas être confirme par la bible ou par l'histoire recente, puisqu'il apparait, au contraire dans la bible, que le service sacrificielle crée la jalousie.

Le service sacrificiel ne permet pas de rétablir le lien entre Cain et Abel, il est au contraire la cause de la haine fraternelle. Cain veut tuer Abel, par ce que son sacrifice n'a pas été accepte.

Depuis 3000 ans, Les musulmans les juifs et les chrétiens se battent par ce qu'ils veulent l'exclusivité de la propriété de Jérusalem. Le temple n'a pas l'air d'être fédérateur et créateur d'unité, mais bien plutôt générateur de haine et de jalousie.

En réalité pour comprendre le sens du service du temple, il faut aller plus loin et être plus radical dans l'analyse du lien qui unit la religion a la haine.

3- La haine, la raison et la religion.

On peut définir la religion comme une manière de gérer, et de créer une relation avec ce qui parait irrationnel et surnaturel. Or, pour définir ce qui est irrationnel, il faut d'abord comprendre ce qui est rationnel. 

Il est tres difficile de definir la rationalité. Les logiciens ont déjà démontré que le principe de non contradiction n'est pas suffisant pour justifier la rationalité. Il peut exister une rationalité qui admettrait des propositions qui se contredisent. (Paradoxe de Russel, principe de complémentarité chez Bohr, etc.)

Alors, si la logique ne peut pas définir la rationalité, qu'est ce qui peut la définir ? 

À mon avis, la rationalité n'est pas un concept qui peut être envisage en lui même. On ne peut envisager la rationalité, qu'en l'opposant au concept d'irrationalité. On ne peut pas vraiment définir ce qui est rationnel, mais on peut définir ce qui est irrationnel, et tout ce qui n'est pas irrationnel est rationnel par défaut. (Après avoir pense ca, je me suis rendu compte que Bachelard disait la même chose, dans la théorie qu'il appelle « la philosophie du non »  - La Philosophie du non: essai d'une philosophie du nouvel esprit scientifique - 1940)

Pour Bachelard ce qui est irrationnel, c'est ce qui fait illusion, personnellement je pense qu'en réalité, ce qui est irrationnel, c'est la jalousie et la haine. Cain n'a rien gagné en tuant Abel, Jacob n'a, en fait, rien gagné en se faisant passer pour son frère.

La rationalité, est une construction mentale que l'homme produit pour subjuguer sa jalousie et sa haine. 

Puisque l'homme est avant tout mimétique, la présence de l'autre excite naturellement la jalousie et la haine. Pour survivre a sa propre haine, l'homme n'a pas inventé le service sacrificiel, il a inventé la raison.

Cependant la raison ne parvient pas à sublimer la haine, elle ne fait que créer une étrangeté face a elle. Grâce à la raison, l'homme ne ressent plus la haine comme une pulsion destructrice dont il est l'instigateur, il ressent la haine comme une force extérieure, aussi dangereuse pour lui que pour l'autre.

L'homme s'identifie à la raison, et par ce mouvement, il confère à la haine le statut d'une force extérieur à laquelle il est astreint.

Cette conscience d'une puissance extérieure chaotique et incontrôlable, c'est la racine du sentiment religieux. 

Le sentiment religieux est ce qui reste du sentiment de haine, après l'identification du « moi » à la raison.

En s'identifiant à la raison, l'homme confère un statut divin à la haine. Puisqu'elle devient une force étrangère effrayante exerçant une emprise sur lui.

Le rite sacrificiel, se développe chez l'humain parallèlement à la raison. Il permet de convertir une conscience religieuse malsaine, où dieu est mauvais, en un sentiment positif.

Contrairement à ce que dit Girard, le sacrifice religieux n'est pas un acte de haine envers l'animal immolé. (Dans le rite sacrificiel de la torah, la mise a mort de l'animal ne fait partie de l'acte sacrificiel, c'est pour cette raison, qu'il n'est pas nécessaire que l'abattage soit accomplie par un prêtre.)

Le sacrifice religieux sert à transformer le sentiment de haine, (ou plutôt, ce qu'il en reste lorsqu'il a été extériorisé par la raison) en un sentiment positif de reconnaissance a D et a l'autre.

En agréant le sacrifice, la divinité montre qu'elle est l'amie de l'homme et de sa raison, elle n'est plus une entité cruelle et irrascible. Par le rituel, la divinité dangereuse devient une divinité aimante et previsible. Avec l'aide des sacrifices, la haine est transformée en amour.

Pour la torah, le service du temple sert à sublimer le sentiment de haine. C'est pour cette raison que, presque toujours, c'est le plus haineux qui va hériter de la charge sacerdotale. Plus un homme est capable de haïr, plus il est capable d'être proche de D, plus sa conscience religieuse sera forte.

Surtout, plus il est haineux, plus il a besoin de créer un rapport positif avec D a travers les sacrifices.

La torah admet que la haine est la cause du sentiment religieux, mais elle pense aussi, que la religion est la seule manière de supprimer la haine. 

La raison, comme la religion est une réaction à la haine. La raison peut condamner la haine et l'objectiver, elle peut rejeter la haine hors du "moi", mais elle ne peut pas l'anéantir. La raison a besoin de la religion pour transformer la haine en amour.

Les crimes religieux ne montrent pas l'obscurantisme des fanatiques, ils montrent plutôt l'incapacité de ceux qui les commettent à aimer D.