• Rav Uriel Aviges

Toldot 5772

Ce cours est dédié à la mémoire de mon rav le rav Nathan Meir Ben Yom Tov zihrono livraha. Ce cours est divisé en deux partie, la première partie cherche à donner une cohérence au texte de la parasha, la deuxième partie essai d’expliquer les implications morales de la première partie.

1ère Partie

La parasha de Toledot nous raconte deux péripéties de la relation entre les frères jumeaux Jacob et Esaü. Le premier événement est la vente du droit d’aînesse et le second la réception des bénédictions de leur père Isaac. La torah relate ce deuxième épisode de la manière suivante.

« II arriva, comme Isaac était devenu vieux, que sa vue s'obscurcit. Un jour, il appela Ésaü̈, son fils aîné́ et lui dit: "Mon fils » II répondit: "Me voici." 2 Isaac reprit "Vois, je suis devenu vieux, je ne connais point l'heure de ma mort. 3 Et maintenant, je te prie, prends tes armes, ton carquois et ton arc; va aux champs et prends du gibier pour moi. 4 Fais m'en un ragoût comme je l'aime, sers-le moi et que j'en mange afin que mon cœur te bénisse avant ma mort. 5 Or Rebecca entendit ce qu'Isaac disait à Ésaü̈ son fils. Ésaü̈ alla aux champs pour chasser du gibier et le rapporter. 6 Cependant Rebecca dit à Jacob, son fils: "Écoute; j'ai entendu ton père parler ainsi à Ésaü̈, ton frère: 7 ‘Apporte-moi du gibier et apprête moi un ragoût que je mangerai et je te bénirai devant le Seigneur avant de mourir.’ 8 Et maintenant, mon fils, sois docile à ma voix, sur ce que je vais t'ordonner: 9 va au menu bétail et prends moi deux beaux chevreaux et j'en ferai pour ton père un ragoût tel qu'il l'aime. 10 Tu le présenteras à ton père et il mangera; de sorte qu'il te bénira avant de mourir." 11 Jacob dit à Rebecca sa mère: "Mais Ésaü̈, mon frère, est un homme velu et moi je ne le suis pas. 12 Si par hasard mon père me tâte, je serai à ses yeux comme un trompeur, et, au lieu de bénédiction, c'est une malédiction que j'aurai attirée sur moi!" 13 Sa mère lui répondit: "Je prends sur moi ta malédiction, mon fils. Obéis seulement à ma voix et va me chercher ce que j'ai dit." 14 Il alla le chercher et l'apporta à sa mère. Celle ci en fit un mets selon le goût de son père. »

Dans ce passage de la parasha, Rébecca demande à Jacob de se faire passer pour Esaü son grand frère afin de recevoir les bénédictions de son père Isaac. Rébecca fait cette demande a Jacob par ce qu’elle avait reçu une prophétie lorsqu’elle était enceinte. Cette prophétie disait que c’était le plus jeune frère qui allait dominer le plus âgé. La prédiction avait été annoncée à Rebecca en ces termes : « Le Seigneur lui dit: "Deux nations sont dans ton sein et deux peuples sortiront de tes entrailles; un peuple sera plus puissant que l’autre et l’aîné obéira au plus jeune." ». Jacob a peur d’être puni s’il commet cette imposture. Sa mère lui promet qu’il ne le sera pas, elle dit « Je prends sur moi ta malédiction, mon fils. ».

Pourtant, Jacob a effectivement été puni pour avoir prix les bénédictions de son frère. Jacob a du endurer la haine d’Esaü, la malhonnêteté de Laban et la vente de son fils Josef. Les malheurs accablent Jacob au point qu’il décrit sa vie à pharaon par des mots brefs qui en disent long « II a été court et malheureux, le temps des années de ma vie et il ne vaut pas les années de la vie de mes pères ».

Mais, si Rébecca ne cherchait qu’à faire advenir la prophétie qu’elle avait reçue, alors pourquoi son fils, Jacob, est il puni pour l’avoir écouté ?

La punition de Jacob montre qu’il aurait du attendre passivement l’accomplissement de la prophétie, sans chercher activement à la faire advenir. Cette pensée peut être approfondie à partir d’un autre passage de la parasha.

Au début de la parasha, lors de la nomination de Jacob et Esaü on peut lire les versets suivants. « Le premier qui sortit était roux et tout son corps pareil à une pelisse; on lui donna le nom d'Ésaü. Ensuite naquit son frère tenant de la main le talon d'Ésaü et il le nomma Jacob. »

Rashi remarque une dissymétrie entre la conjugaison du verbe nommer lorsqu’il est employé à propos d’Esaü et lorsqu’il est utilisé pour la nomination de Jacob. A propos de Jacob le verbe est conjugué à la 3ème personne du singulier, alors qu’au sujet d’Esaü le verbe est au pluriel. Pour interpréter le sens de cette dissymétrie Rashi cite le midrash. « Il appela son nom Jacob : C’est le Saint béni soit-Il qui l’a appelé ainsi (Midrach Tanhouma Chemoth 4) : Il a dit à ceux qui avaient nommé Esaü : « Vous venez de donner un nom à votre premier-né ! A moi maintenant de donner un nom à mon fils premier-né ! » (Voire Chemoth 4, 23). Voilà pourquoi il est écrit : « Il appela son nom Jacob ». (Ce midrash fait écho à un verset des psaumes où D dit à propos de David « moi aussi j’en ferais un premier né ».)

Ce passage de la torah indique que c’est D, lui-même, qui devait déclarer Jacob son premier né, et pas Isaac. Or, puisque Jacob devait être élu « behor » (« premier né ») par D lui-même, il était déplacé de sa part de chercher à être béni comme premier né par Isaac. On comprend donc pourquoi il est puni pour avoir écouté sa mère.

Dans cette optique, il semble légitime de penser que Jacob aurait du attendre passivement d’hériter les bénédictions de son père grâce à une intervention divine, comme nous l’avions vu précédemment. Mais, pourquoi fallait il que cela soit D qui désigne Jacob son premier né et pas Isaac ? Pourquoi fallait-il que le premier né de l’homme ne soit pas le premier né choisi par D ?

Avant de répondre à cette question, il est nécessaire de faire un détour par deux autres passages de la bible. Le premier passage se trouve dans la parasha de Vayeshev et l’autre est l’histoire de David dans le livre de Samuel.

La parasha de Vayeshev, nous raconte la naissance de deux jumeaux, Perets et Zarah enfants de Juda. Un des deux frères, « Perets », est le patriarche de la lignée de David. Le nom de Perets est interprété comme une référence à la lune, (Nahmanide Midrash) alors que le nom de Zarah fait allusion au soleil.

L’ancêtre de David est celui qui est associé à la lune, parce que David prend la part des autres à l’image de la lune qui prend la lumière du soleil. David prend le royaume des mains de Saul et il va prendre possession des territoires des peuples environnants Israël. David prend aussi les femmes des autres (Abigail et Batsheva). La naissance de Perets et Zarah est mise en parallèle par le texte de la bible et par les midrashim à celle de Jacob et Esaü. On peut déduire cette mise en parallèle que la dialectique soleil-lune est l’essence de la relation entre Jacob et Esaü. Il est évident que Jacob cherche à prendre ce qui appartient à Esaü comme la lune cherche à capter la lumière du soleil. De plus Jacob va se marier avec Leah, alors que cette femme était destinée à son frère Esaü, tout come David épouse les femmes qui ne lui sont pas destinées.

La lune symbolise le « behor » (le premier né). En effet, le premier né prend la part de son frère, tout comme la lune capture la lumière du soleil. D’autre part, la lune symbolise la passivité car c’est un astre qui reçoit la lumière mais qui ne la crée pas, l’analogie faite entre la lune et le behor nous indiquerait donc aussi que l’on ne peut devenir « behor » qu’en restant passif. Cette constatation corrobore les observations précédentes.

Passons maintenant à l’histoire de David telle qu’elle est décrite dans le livre de Samuel. Dans ce livre David ressemble beaucoup à Esaü, David est roux comme Esaü, selon le midrash David prend les femmes des autres à l’image d’Esaü qui passe son temps à séduire les femmes mariées. De plus, David se déplace constamment avec une troupe de 400 hommes exactement comme Esaü, qui est lui aussi toujours accompagne de 400 hommes. Pour tromper Saül, la femme de David, Michal, fait passer une statue pour son mari en lui enveloppant la tête avec des peaux de chevreaux, exactement comme Rebekka fait passer Jacob pour Esaü en l’enveloppant de peaux de chevreaux. Évidemment, ce parallèle parait étonnant, puisque selon la tradition rabbinique Esaü est un « mauvais » un Racha, alors que David est un juste et même le précurseur du messie.

Le Midrash explique que le mérite qui a permis à David de devenir roi à la place de Saül c’est sa docilité et son obéissance envers le message prophétique.

Lorsque Saül devait livrer sa première bataille, il était convenu qu’il devait attendre le prophète Samuel pour apporter des sacrifices et ensuite seulement lancer le premier assaut contre les ennemis. Mais, lorsque Saül voit l’attroupement de l’armée ennemie, il prend peur et il n’attend pas la venue de Samuel, Saül lance l’assaut de manière prématurée. Saül manque de passivité et de confiance envers le message prophétique. Par contre, lorsque David doit livrer sa première bataille en tant que roi d’Israël, le prophète lui dit qu’il ne peut commencer à attaquer que lorsque le vent soufflera sur les pins. Les ennemis arrivent à deux mètres de l’armée d’Israël et David oblige ses soldats à rester figés et immobiles malgré leurs protestations et leur crainte. Lorsque D constate la foi de David et sa docilité, il fait un miracle et les juifs gagnent la bataille. (Yalkouth Shimoni)

David est confiant dans la prophétie qui lui a été donnée et il ne fait rien pour en hâter la réalisation. Lorsque Samuel oint David comme roi, à plusieurs reprises, David a l’occasion de tuer Saül et de prendre sa place, mais il ne le fait jamais. David attend passivement que la prophétie s’accomplisse d’elle-même en son temps. (On retrouve cette confiance en la justice divine et en la destinée lorsque David épargne Naval, le mari d’Abigail par ce qu’il est certain que D punira Naval à sa place. C’est ce qui arrive, puisque Naval tombe dans le comma le lendemain même).

Cette passivité devant l’accomplissement de sa destinée, c’est la force lunaire du roi David. C’est par ce que David attend passivement l’accomplissement de la prophétie qu’il est capable de prendre la part de l’autre. Il y a un lien entre la passivité et la capacité de prendre la part de l’autre. Le « behor » c’est celui qui reçoit une part double de l’héritage, c’est celui qui est capable de prendre la part de son frère grâce à sa passivité, à l’image de la lune qui peut capter la lumière du soleil du fait qu’elle n’émet pas de lumière.

Rébecca aurait du avoir la foi en sa prophétie et elle aurait du attendre passivement qu’elle s’accomplisse. Si Jacob ne s’était pas fait passer pour Esaü il aurait reçu les bénédictions d’une autre manière par ce que c’était la destinée annoncée par la prophétie. Le fait d’avoir voulu prendre les devants pour faire advenir la destinée, démontre un manque de passivité.

Celui qui ne sait pas rester passif ne peut pas prendre la part de l’autre. Celui qui ne reste pas passif ne peut pas être un premier né. Le droit d’aînesse doit venir directement de la main de D. C’est D, qui doit nommer Jacob son premier né, pas Isaac. Il n’y avait pas lieu de chercher à tromper Isaac. Chercher à devenir actif dans l’accomplissement de sa destinée c’est perdre la possibilité de capter l’énergie de l’autre. Comme le midrash le dit « moi D je vais nommer Jacob comme étant mon premier né », Jacob sera désigné par D le premier né, justement par ce qu’il ne va pas être nommé premier né par son père. David avait compris cette idée mais Rébecca ne l’avait pas comprise.

Jacob doit être puni pour avoir écouté Rébecca parce qu’en l’écoutant il a perdu la capacité de prendre la part d’Esaü, il a perdu une partie du droit d’aînesse. Il faudra attendre mille ans, pour que David soit capable de réussir là où Jacob avait échoué. Seul David sera capable d’hériter de la force d’Esaü, c’est pour cette raison que dans le livre de Samuel David est décrit comme ressemblant à Esaü.

La passivité devant le destin permet de recevoir l’énergie de l’autre, c’est étant passif et confiant en son futur que l’on peut capter à l’intérieur de soi des énergies qui nous sont naturellement étrangères.

Il y a deux aspects dans l’héritage du premier né, d’une part le premier né prend la part de son frère et d’autre part, il hérite les biens de son père. Jusqu’ici nous avons parlé du premier né comme celui qui prend la part de son frère, maintenant nous allons parler du deuxième aspect du « behor », celui qui hérite de son père. Le premier né d’Isaac devait hériter de la spiritualité de son père et de son frère. Le premier né prend « une double » part, dans le sens où il prend la part de son père et celle de son frère. Hériter de son père revenait pour Jacob à être le disciple de son père.

Pour féconder l’héritage spirituel d’un maitre, le disciple doit se savoir porteur d’une destinée qui s’accomplira de manière inéluctable. Le disciple doit être passif en attendant l’accomplissement de cette destinée. La métaphore du soleil et de la lune est reprise dans la littérature rabbinique au sujet du rapport maitre élève. Moshe est comparé à un soleil alors que Josué est compare à la lune. L’élève qui hérite du maitre ne devient pas soleil, il devient lune, c'est-à-dire qu’il devient le récipient de la lumière de son maitre pour la féconder.

Moshe ne pouvait pas faire rentrer les juifs en Israël, Moshé ne pouvait pas finaliser sa prophétie. Du fait même que le message de Moshé était l’expression d’un travail personnel il avait pour vocation de rester inachevé et infini. Les mots et les choses ne seront jamais assez nombreux ni assez précis pour exprimer la profondeur d’une âme solaire. Il fallait un élève lunaire pour faire aboutir le message abstrait de Moshé et le féconder. Cet élève devait être fondamentalement différent de Moshé, il devait capter la lumière de Moshé et non pas la reproduire. Cet élève devait vivre passivement dans la certitude de l’accomplissement de sa destinée.

Le midrash dit qu’un autre prophète, contemporain de Josué, Otniel Ben Kenaz était plus à même que Josué de recevoir la torah si elle avait été oubliée du peuple juif. Mais c’est Josué qui a été élu comme successeur de Moshé. Pour faire progresser l’histoire il fallait un guide qui soit capable de féconder le message de Moshé, une lune, pas un soleil. Un nouveau soleil aurait été synonyme de retour en arrière ou de stagnation dans l’histoire, même si ce soleil été capable de reproduire exactement le message de Moshé.

Le midrash dit ailleurs, qu’Isaac aimait Esaü par ce qu’il lui ressemblait énormément. Esaü et Isaac étaient guidés par l’attribut moral de la rigueur et de la logique, alors que Jacob était plus miséricordieux.

Paradoxalement, la proximité entre Esaü et Isaac rendait impossible un héritage entre le père et le fils. Esaü était trop semblable à son père pour pouvoir l’hériter, il ne pouvait être que la copie de son père. Le rapport entre Isaac est Esaü était comparable à celui de Moshé avec Otniel Ben Kenaz. C’est pour cela qu’inexorablement l’héritage spirituel d’Isaac devait fatalement revenir à Jacob.

Dans le plan divin, Jacob aurait du hériter d’Isaac par l’intermédiaire d’Esaü. Selon le plan idéal, Esaü aurait du copier Isaac et recevoir ses bénédictions, ensuite dans un deuxième temps, Jacob aurait du prendre la part d’Esaü en faisant preuve de patience et de passivité. Ainsi Jacob aurait hérité du même coup de la force d’Esaü et de la spiritualité de son père Isaac.

Mais le manque de patience de Rebecca a créé une situation bloquée. Esaü ne peut plus hériter d’Isaac puisque la haine d’Esaü l’empêche de devenir un soleil spirituel comme son père et Jacob ne peut plus hériter d’Esaü parce qu’il a perdu la passivité lunaire qui lui aurait permis de recevoir la lumière d’Esaü. La situation ne pourra se débloquer que par l’avènement messianique par l’intermédiaire de la dynastie de David.

2ème Partie

Identité et désir mimétique

Lorsque Staline est mort tous les russes ont pleuré, lorsque Napoléon est mort tous les français ont pleuré, et ils pleurent encore. Lorsque Sarkozy mourra je ne pense pas que beaucoup de gens pleureront. Pourtant, il est évident que Sarkozy aura été moins meurtrier et destructeur que Napoléon ou Staline, alors pourquoi tout le monde admire Napoléon et déteste Sarkozy ?

L’explication de ce phénomène tient au fait que Napoléon et Staline se réalisaient totalement dans leurs rôles de leader, alors que Sarkozy ou Obama ne font que mimer le rôle d’un leader.

Napoléon était un soleil, tous les français pouvaient donc être ses lunes. Sarkozy ne fait que mimer le désir d’un autre, ceux qui le regardent ne peuvent le regarder que comme un imposteur.

René Girard pense que tous les désirs sont mimétiques. Nous désirons ce que les autres désirent. Les publicités nous montrent les objets de désir d’un autre et nous n’avons pas d’autre choix que de nous identifier au désir de l’autre. Pour cet auteur, l’homme ne peut pas se dégager de sa volonté d’imiter l’autre. Les désirs le plus personnels ne sont que les reproductions du désir des autres. Pour René Girard l’apprentissage et l’éducation sont aussi des comportements mimétiques. L’élève désir ce que son maitre possède, il veut devenir comme son maitre, c’est pour cela qu’il reçoit le savoir de son maitre. Dans cette optique le désir ne peut être que source de haine et de violence, puisque, en définitive, tout le monde désire la même chose ; tout le monde désire prendre la place de l’autre.

L’exemple de Staline ou de Napoléon nous montre les limites de la théorie girardienne. Tout le monde est jaloux de Sarkozy, mais personne n’était jaloux de Napoléon ou de Staline. Le désir n’est mimétique que si celui nous que imitons ne fait lui-même qu’imiter quelqu’un d’autre, par contre lorsque notre model se réalise pleinement dans son désir, alors son exemple éveille en nous un désir propre complémentaire à celui que nous observons chez le model.

C’est Napoléon qui a inséminé le génie chez Musset ou Beethoven. Beethoven n’a jamais été jaloux de Napoléon, Beethoven n’a jamais voulu être un homme politique. Girard a raison de penser que tous les désirs sont provoqués par le désir que nous observons chez un model, mais il a tort de penser que, de ce fait, tous les désirs sont mimétiques. Il y a des désirs mimétiques et il ya des désirs propres.

Par exemple, lorsque nous regardons une publicité ou Jo-Wilfried Tsonga mange des Kinder Bueno, on sent très clairement que Tsonga n’est pas spécialement un fanatique des Kinder Bueno. Et c’est justement par ce que Tsonga ne désire pas vraiment les Kinder Bueno que nous nous sentons obligé de désirer les Kinder Bueno à sa place. Dans le cas de la publicité des Kinder Bueno, le désir éprouvé par le spectateur est totalement mimétique.

Dans cette publicité tsonga est un imposteur, il fait semblant de désirer des Kinder Bueno. Comme nous ne supportons pas son imposture, alors nous nous identifions à lui pour désirer réellement les Kinder Bueno et prendre sa place. C’est la falsification de Tsonga qui nous oblige à nous mettre à sa place pour posséder ce qu’il fait semblant de désirer. (En fait dans la pub des Kinder Bueno la falsification est explicite, puisque Tsonga est intéressé par la fille qui fait la queue derrière lui et pas par les Kinder Bueno).

Par contre, si on analyse le cas de l’identification de Beethoven avec Napoléon lorsqu’il écrit la troisième symphonie, on constate que l’identification à un modèle n’entraine pas nécessairement l’envie de l’imiter. Lorsque Beethoven écrit la troisième symphonie, il exprime l’enthousiasme qu’il éprouve devant les victoires de Napoléon. Lorsqu’il écrit cette symphonie Beethoven se met à la place de Napoléon. Beethoven s’identifie à Napoléon pour vivre toute les émotions héroïques que l’empereur a ressenti sur le champ de bataille. Beethoven est capable de retranscrire les émotions de Napoléon en musique uniquement par ce qu’il est capable de vivre ces émotions à l’intérieur de son propre corps.

Mais, malgré cette identification, à aucun moment, Beethoven ne désire devenir général ou empereur. L’expression du désir de Napoléon éveille chez Beethoven un désir propre qui fait écho à celui de Napoléon. En écrivant la troisième symphonie Beethoven devient la lune de Napoléon, comme Josué devient la lune de Moshé.

La puissance de Beethoven réside dans le fait qu’il est capable de vivre à travers son corps les émotions de Napoléon. Paradoxalement, puisque Beethoven peut vivre intensément les émotions de Napoléon en écrivant sa musique, il n’a pas besoin de l’imiter.

Celui qui regarde la publicité des Kinder Bueno éprouve le désir d’en manger parce qu’il ne peut pas vivre intensément les émotions de Tsonga.

Beethoven n’avait pas besoin de gagner des batailles pour devenir Napoléon, par ce que Napoléon les avait déjà gagnées pour lui. Beethoven était capable de vivre les victoires de Napoléon sans bouger de sa table d’écriture. De la même manière que Beethoven n’avait pas besoin de gagner des batailles pour devenir Napoléon, Josué n’avait pas besoin de recevoir la torah pour hériter de la force de Moshé, parce que Moshé avait déjà reçu la torah pour lui.

Pour hériter de la rigueur d’Isaac, Jacob n’avait pas besoin d’être rigoureux lui-même, puisqu’Isaac avait déjà été rigoureux à sa place. Il fallait simplement que Jacob face résonner l’âme d’Isaac ou d’Esaü dans son corps, tout comme Beethoven faisait résonner l’âme de Napoléon dans son corps. Avoir la force de la lune c’est être capable de faire résonner en soi l’âme de celui que l’on hérite, que ce soit l’âme de son maitre ou l’âme de son frère. (Cependant, l’homme ne peut être une lune que lorsqu’il est en face d’un vrai soleil et pas en face d’un imposteur.)

Cette force lunaire c’était l’essence même du roi David, David pouvait faire résonner en lui le chant de toutes les créations, (le midrash dit que toutes les couleurs de l’univers se reflétaient dans les yeux du roi David). La force lunaire est décrite comme la capacité à intégrer les émotions d’un autre à travers son corps dans l’épisode de la vente du droit d’aînesse.

A priori, l’affaire de la vente du droit d’ainesse est très difficile à comprendre. En effet, il est flagrant qu’un Cohen ne peut pas vendre sa « kehounah » pour de l’argent. Si un goy dit à un juif « vend moi ton identité juive ! », même si le goy paye au juif tout l’argent du monde, le juif restera juif et le goy restera goy. On ne peut pas vendre son identité.

Alors comment se fait-il que Jacob pense pouvoir acheter le titre de « behor » (titre qui correspond à la prêtrise d’Israël et des kohanim) à Esaü pour de l’argent? Jacob est il complètement idiot ?

Ce problème a beaucoup fait réfléchir les commentateurs depuis le 13ème siècle. Le Maharal de Prague propose une explication, il pense que Jacob ne voulait pas acheter l’identité d’Esaü, il voulait vivre la prêtrise à travers le corps d’Esaü, ou plutôt, Jacob voulait qu’Esaü accomplisse la fonction sacerdotale à travers son corps. Jacob voulait que son corps soit une partie du corps d’Esaü et vice versa.

Pour le Maharal, le fait que Jacob attrape le talon d’Esaü à la naissance et symptomatique du fait que Jacob n’accepte pas la séparation d’avec son frère jumeau. Par l’achat du droit d’aînesse, Jacob essaie de se fondre dans le corps d’Esaü, Jacob cherche à fusionner avec Esaü pour faire résonner l’âme d’Esaü à travers son corps.

L’incident de la cession du droit d’aînesse montre que la force lunaire de Jacob avait pour nature le « savoir vivre à travers l’autre. »

Conclusion

Il est maintenant nécessaire de comprendre la corrélation organique qui existe entre le fait d’être capable de vivre à travers l’autre et le fait d’être confiant en l’accomplissement inéluctable de son destin. Pourquoi l’homme ne peut faire résonner l’autre en lui que si il est certain que sa destinée se réalisera quoiqu’il fasse ? Si l’homme pense qu’il réussira uniquement si il prend la bonne décision au bon moment, alors il aura toujours tendance à mimer les actions antérieures de ses modèles et de ses maitres. L’observation sociologique montre bien qu’il y a une corrélation entre le conditionnent publicitaire et la morale de la méritocratie dans la société moderne. Pour que le conditionnement mimétique de la publicité existe il a fallu d’abord dire à l’individu social « si tu prends les bonnes décisions, alors tu réussiras, sinon tu échoueras ». 

 L’homme est incapable d’inventer une nouvelle définition du bien s’il pense que son futur dépend uniquement de ses choix, car dans cette optique, l’individu a besoin de se rassurer en copiant les idées des autres. Or mimer l’action de son inspirateur c’est stériliser son message. Ne pas croire en la réalisation inéluctable d’une destinée, c’est se condamner à recommencer l’histoire passée. La confiance en l’avenir permet au disciple de féconder le message de son maitre en s’émancipant de répétition mimétique. C’est la peur de l’avenir qui empêche l’homme de capter le surgissement phénoménal de l’autre qui résonne en lui. Dans la littérature rabbinique la femme est liée a la lune (les femmes ne travaillent pas le jour du renouveau de la lune selon la halacha etc.). La force lunaire d’un homme c’est la partie féminine qu’il y a en lui. Sarah et Rébecca commettent la même erreur, elles manquent de confiance en leurs destiné, Sarah reste incrédule lorsqu’on lui annonce la réalisation de la promesse qui lui avait été faite, et Rébecca pense qu’elle doit agir pour que la prophétie s’accomplisse.

 De même que la lune a une partie claire et une partie obscure, la féminité a une partie lumineuse et une partie maudite. Dans notre parasha la torah nous décrit très précisément la partie maudite de la féminité à travers le discours de Rébecca. Rébecca dit à son fils « déguise toi et tu vas réussir ! », ce qui donne dans le langage moderne « mets des faux ongles et des faux cils, des implants mammaires et tu réussiras à tromper les hommes». Cette face maudite rend les femmes jalouses et manipulatrices, tout en les laissant dociles devant les injonctions d’un pouvoir hiérarchique. La partie maudite de la féminité c’est la force du désir mimétique décrite par René Girard.

La partie lumineuse de la féminité est décrite comme la capacité à faire résonner l’autre à travers son corps. Comme nous l’avions vu dans le cours de la semaine dernière, Sarah comprend mieux qu’Abraham lui-même la nature exacte de son désir profond.

Ce qui permet le basculement entre la partie maudite et la partie fécondante de la féminité, c’est la foi en la destinée. La peur de l’avenir et la conscience de la mort entraine la féminité dans la pente mimétique du déguisement et du copiage. Alors que la confiance dans le futur permet à l’âme féminine de résonner à la lumière de l’autre en le fécondant.

Dans le cours sur le Léviathan nous avions dit que tout être humain a une partie féminine et une partie masculine à l’intérieur de lui. (Je parle beaucoup plus de la féminité que de la masculinité du fait que je suis un homme, et que j’ai de ce fait la distance nécessaire pour envisager la partie féminine qu’il y a en moi, alors que je n’ai pas la distance nécessaire pour définir la masculinité qu’il y a en moi). La symbiose entre ces deux parties de l’être se réalise dans la Kabale à travers « la majesté », « la malhut ». Nous reparlerons plus tard sur la signification de la majesté pour l’homme.

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