©2018 by Uriel Aviges.

  • Rav Uriel Aviges

Toldot 5771

La parasha de la semaine nous raconte la naissance et la jeunesse de Jacob et Esaü. Esaü vend sont droit d’aînesse à Jacob pour un plat de lentilles. La torah dit « Un jour Jacob faisait cuire un potage quand Ésaü revint des champs, fatigué. Ésaü dit à Jacob: "Laisse-moi avaler, je te prie, de ce rouge, de ce mets rouge, car je suis fatigué." C'est à ce propos qu'on le nomma Édom. Jacob dit: "Vends-moi d'abord ton droit d'aînesse." Ésaü répondit: "Certes! Je marche à la mort; à quoi me sert donc le droit d'aînesse?" Jacob dit: "Jure le moi dès à présent." Et il lui fit serment et il vendit son droit d'aînesse à Jacob. Jacob servit à Ésaü du pain et un plat de lentilles; il mangea et but, se leva et ressortit. C'est ainsi qu'Ésaü dédaigna le droit d'aînesse. »

Esaü dit qu’il n veut pas du droit d’aînesse, il pense que c’est une responsabilité trop lourde a porter. Il dit «Je marche à la mort; à quoi me sert donc le droit d'aînesse?». Rashi rapporte un midrash selon lequel le droit d’aînesse symbolise la prêtrise. En effet avant la faute du veau d’or c’était les premier nés qui étaient consacrés au service de D. Pour ce midrash Esaü a eu peur de s’impliquer dans le service de D par ce que lorsque le prêtre fait une erreur dans son service, il peut être passible de peine de mort. Esaü s’est dit « si je risque la mort à cause de ce service pourquoi je vais m’y risquer ? ». Rashi cite le midrash « En outre Esaü a demandé : « Quelle est la nature de ce culte ? » Jacob lui a répondu : « Il y a tant de précautions à prendre, il comporte tant de sanctions qui peuvent aller jusqu’à la mort ». Comme l’enseigne la Michna (Sanhédrin 22b) : ceux-là méritent la mort, ceux qui pénètrent dans le sanctuaire en état d’ivresse ou la tête découverte. Esaü dit alors : « jusqu’à la mort ! ». S’il en est ainsi, qu’en ai-je besoin ? ».

Les sages du midrash condamnent le comportement d’Esaü. Pourtant on pourrait s’interroger sur le fondement de cette condamnation. En effet la Mishna dans le deuxième chapitre de Pirkei Avoth dit au nom de Hillel « dans un endroit où il n’y a pas d’homme, essaie de devenir un homme ». Ce qui veut dire que dans le cas ou il n’y a pas de leader, il faut essayer de devenir soi même un leader. Pour la Mishna, il faut essayer de prendre des responsabilités uniquement si personne d’autre ne veut les prendre.

Or, ici, il est évident que Jacob était une personne digne d’être un leader, si Jacob voulait prendre l’initiative du service à D pourquoi Esaü aurait-il du s’y opposer? S’il y en a un dans l’histoire qui semble enfreindre le principe de Hillel c’est plutôt Jacob ! Par ce que c’est Jacob qui cherche à se mettre en avant.

Avant de répondre à cette question je voudrais en poser une autre. Dans la suite de la parasha Esaü regrette d’avoir vendu son droit d’aînesse à Jacob. En effet, après que Jacob a été béni par Isaac, le verset dit :" 36 Ésaü dit alors: "Est ce parce qu'on l'a nommé Jacob qu'il m'a supplanté deux fois déjà? II m'a enlevé mon droit d'aînesse et voici que maintenant il m'enlève ma bénédiction!" Et il ajouta: "N'as tu pas réservé une bénédiction pour moi?" 37 Isaac répondit en ces termes à Ésaü: "Certes! Je l'ai institué ton supérieur, j'ai fait de tous ses frères ses serviteurs, je lai gratifié de la moisson et de la vendange: pour toi, dès lors, que puis je faire, mon fils?" 38 Ésaü dit à son père: "Ne possèdes-tu qu'une seule bénédiction, mon père? Mon père, bénis moi aussi!" Et Esaü éclata en pleurs. » Ensuite Esaü essaie de tuer Jacob. Il est difficile de comprendre pourquoi Esaü a change d’avis. Dans un premier temps Esaü ne voulait pas prendre la responsabilité d’être le grand prêtre, par ce qu’il ne voyait pas l’intérêt de devenir un leader, puis dans un deuxième temps Esaü est prêt à tuer son frère pour prendre le pouvoir. Comment comprendre ce changement dans le comportement d’Esaü ?

On retrouve ce même phénomène ailleurs dans la bible, au début du livre de Samuel, chez le premier roi d’Israël Saül. La haftarah que nous allons lire cette semaine nous parle de la relation entre David et Saül. Saül essaie de tuer David, et David est obligé de s’enfuir. Saül cherche à tuer David par ce qu’il pense que David va prendre sa place. Saül est prêt à tout pour garder le pouvoir, pourtant au début de son règne Saül ne voulait pas prendre la responsabilité de régner. Dans la cérémonie où Saül est élu roi, il cherche à s’enfuir pour ne pas être désigné responsable. Lorsqu’une partie du peuple refuse de lui être loyal, il dit à ceux qui l’ont choisi, de ne pas tenir rigueur à ceux qui ne veulent pas de lui. Au début de son règne Saül est donc décrit comme quelqu’un qui cherche à fuir les responsabilités. Comment comprendre que par la suite, Saül n’écoute pas le prophète Samuel lorsqu’il lui demande de passer le pouvoir à David ?

Il semble que l’explication de ces passages tienne au fait que c’est justement par ce qu’Esaü et Saül n’assument pas leur responsabilité qu’ils deviennent par la suite complètement dépendants de leur rôle social. Reprenons le cas d’Esaü pour commencer. Esaü était le premier né, c’était l’élu, non seulement par ce que le hasard avait fait qu’il était né le premier, mais aussi, et surtout, par ce qu’il était supérieur à Jacob physiquement et mentalement. Esaü aurait du être le leader par ce qu’il était supérieur à son frère. Mais Esaü n’assume pas cette supériorité, il veut s’en décharger, il ne veut pas prendre de responsabilité, il se dit « Jacob peut faire aussi bien que moi », mais en disant ça, Esaü se ment à lui-même. Pourquoi Esaü se ment-il à lui-même ? Pourquoi est ce qu’il n’assume pas sa supériorité ? Pourquoi Esaü pense-t-il qu’il na rien de spécial en lui, et qu’il est un homme commun, quel est l’intérêt pour Esaü de se nier lui même (mis à part la paresse) ?

C’est par ce qu’il pense que la chose qui le rend spécial, ce don qui le différencie des autres, c’est une chose qu’il doit garder pour lui-même. En fait, Esaü s’identifie à son don, il se dit « si j’utilise ce don dans un rôle politique, dans une interaction avec le monde, alors je me perds moi-même ». Esaü, (comme Saül) ne s’identifie pas à la totalité de lui-même. Esaü s’identifie à ce qui le différencie des autres. Cette identification partiale l’oblige d’une part à nier socialement sa supériorité. Par ce que si il ne la nie pas, il se perd lui-même, il se dissout dans le groupe. Et d’autre part, cette identification partiale l’oblige à idolâtrer cette supériorité comme la donnée fondamentale qui définie l’essence de son être.

Ainsi, dans un premier temps Esaü n’assume pas socialement sa supériorité, il vend son droit d’aînesse, il ne veut pas assumer ce qui le rend spécial, il veut le garder pour lui. Mais, dans un deuxième temps il devient complètement esclave de ce qui le rend supérieur, il est prêt à tuer pour que cette supériorité soit reconnue, par ce qu’il pense qu’il n’est que cette supériorité et rien d’autre.

Dans le cas de Saül on peut identifier le même phénomène. La bible dit que Saül est choisi par D lui-même par ce qu’il est supérieur à tout les juifs de son époque. « Sa tête et son torse dépasse le reste du peuple » dit le prophète. Mais Saül n’assume pas cette supériorité, il cherche à fuir. La raison pour laquelle Saül ne veut pas mettre à l’épreuve sa supériorité dans des rapports sociaux, c’est par ce qu’il s’identifie à cette supériorité. Saül se voit lui-même uniquement comme ce qui le fait dépasser du reste de la communauté. Si Saül acceptait de prendre la mesure de ce qu’il est, et s’il était prêt à faire réagir ce qui le sépare des autres dans une interaction sociale, alors Saül pense qu’il se perdrait complètement, qu’il n’aurait plus de conscience de lui-même en tant qu’individu.

C’est pour cela que Saül préfère se cacher, et s’enfuir. Mais dans un deuxième temps Saül devient l’esclave de ce qui le rend supérieur, il n’écoute plus le prophète lorsqu’il doit détruire Amalek. Il ne veut pas lâcher le pouvoir, il est prêt à tuer pour le garder, par ce que, pour Saül, la conscience de sa supériorité c’est la conscience qu’il a de lui-même. Si cette supériorité est remise en question, alors il n’existe plus.

La torah met en relation la naissance des jumeaux Jacob et Esaü à la naissance d’autres jumeaux Perets et Zarah. Perets et Zarah était les enfants de Tamar et de son beau père Juda. En effet, les versets disent : « Or il se trouva, lors de son enfantement, qu'elle portait des jumeaux dans son sein. 28 Au moment de sa délivrance, l'un d'eux avança la main; la sage femme la saisit et y attacha un fil d'écarlate, pour indiquer que celui ci était né le premier. 29 Comme il retirait sa main, voici que son frère vint au monde. Elle dit: "Avec quelle violence tu te fais jour!" Et on lui donna le nom de Perets. 30 Ensuite naquit son frère, dont la main portait le fil d’écarlate. On lui donna le nom de Zarah. » L’expression « et voici qu’elle portait des jumeaux en son sein » ne se retrouve que deux fois dans la torah, une foi au sujet de Jacob et Esaü et la deuxième foi au sujet de Perets et Zarah. Dans le cas de Perets et Zarah il y a aussi une lutte pour savoir qui sera l’ainé. On sait que le messie descend de Perets. Nahmanide explique que Zarah symbolise le soleil, (Zarah cela veut dire le rayonnement), alors que Perets symbolise la lune, (Perets veut dire une brèche, la lune ouvre une brèche sur le soleil, puisque la lune peut apparaitre même en journée). Le roi David est lié au mazal de la lune, (c’est pour cela que lorsque l’on fait la bénédiction de la lune on dit « David meleh Israël Hay vekayam », David le roi d’Israël est encore vivant).

La dialectique lune-soleil est aussi représentative de Jacob et Esaü, puisque Esaü compte les jours par le soleil, alors que Jacob compte le temps en rapport à la lune. La lune est entièrement réactive elle ne fait que recevoir la lumière du soleil, la lune ne représente pas l’autonomie, c’est le soleil qui représente l’autonomie. Jacob et David prennent le pouvoir d’Esaü et de Saül. Saül et Esaü représentent la volonté de se représenter soi même de manière autonome, la volonté de fuir sa responsabilité sociale pour s’assumer soi même dans sa différence, comme le soleil qui rayonne par lui même.

Par opposition Jacob et David sont réactifs, comme la lune, ils pensent qu’ils ne peuvent se réaliser que socialement, ils ne s’identifient pas à une supériorité innée en eux. Ils se réalisent dans le mouvement d’ouverture sociale et par l’action.

Dans le livre de Samuel on peut lire le dialogue suivant entre David et sa femme Michal la fille de Saül : « Comme l'arche du Seigneur entrait dans la Cité de David, Michal, fille de Saül, regarda par la fenêtre, vit le roi David sautant et dansant devant le Seigneur, et elle en conçut du dédain pour lui…David rentra pour bénir sa famille; Michal, fille de Saül, vint à sa rencontre et dit: "Combien s'est honoré aujourd'hui le roi d'Israël, se donnant en spectacle aux servantes de ses serviteurs, comme eût pu le faire un homme de rien!" 21 David répondit à Michal: "C'est devant l'Eternel, qui m'a élu de préférence à ton père et à tous les siens, en m'instituant prince du peuple de Dieu, prince d'Israël, c'est devant l'Eternel que j'ai dansé et danserai encore; 22 et volontiers je m'humilierai davantage et me ferai petit à mes propres yeux; pour ces servantes dont tu parles, c'est auprès d'elles que je me glorifierai!" 23 Michal, fille de Saül, n'eut pas d'enfant jusqu'au jour de sa mort. »

Il semble que David dise à Michal que Saül était un orgueilleux qui se considérait supérieur au gens du petit peuple, alors que lui, David, il se sent l’égal du peuple et il n’a pas peur de se mêler à la masse.

Cette assomption de David peut paraitre étonnante, car Saül ne s’est jamais fait bâtir un palais, Saül n’a jamais eu de harem, Saül n’a jamais accepter d’être payé par le peuple ou de recevoir un impôt quelconque. Saül a continué à vivre de l’élevage de son troupeaux tout son règne, Saül n’avais qu’un seul général et qu’un seul ministre, et un seul cheval. Alors que David est beaucoup plus bling-bling, il a un harem de 18 femmes légitimes et un nombre inconnu de femmes non légitimes, un palais, une cinquantaine de généraux et de ministres, il n’a travaillé que jusqu'à l’âge de 14 ans, à partir de la, il vit sur les impôts qu’il prélève en échange de la protection de son armée. Lorsqu’il dit à la fille de Saül que lui il est modeste et proche du peuple alors que Saül était un orgueilleux, c’est vraiment l’hôpital qui se moque de la charité. Comment comprendre cette phrase de David ?

Ce passage s’explique suivant ce que l’on a dit plus haut. Le fait d’assumer un rôle social et de s’ouvrir entièrement à l’autre, c’est une preuve de modestie. Même si David n’est pas aussi humble que Saül à l’extérieur il est beaucoup plus humble que lui à l’intérieur. Par ce que celui qui veut être un saint c’est en fait un orgueilleux. Celui qui s’isole cherche à se démarquer de la masse.

La réaction de Michal montre bien cette manière de se sentir supérieur aux autres. Elle demande A David de ne pas se laisser aller en publique et de ne pas se laisser transporter par ses sentiments. Elle en veut à David d’avoir dansé avec trop d’euphorie. David explique à Michal qu’un roi doit être entièrement ouvert à l’autre s’il veut être un leader. Le leader a une conscience de lui-même qui dépasse ses propres attributs, il sait qu’il existe indépendamment de ce qui le sépare des autres, il ne doit pas avoir peur de s’ouvrir complètement et de se laisser aller. On peut rester un individu autonome tout en étant extraverti. La conscience de soi ne se limite pas a la conscience des ses attributs propres.

La torah pense que tout les leaders et les révolutionnaires étaient des hyper sensibles. C’est par la sensibilité réactive à l’autre que le leader peut changer l’autre. C’est par ce que David est sensible au regard de l’esclave qu’il peut changer la personnalité de l’esclave. On ne peut être un soleil que si on est d’abord une lune.

Le talmud dit qu’en ce qui concernait la halacha David prenait toujours la bonne décision halachique alors que Saül se trompait toujours. David était capable de regarder les problèmes de halacha de manière objective, il n’avait pas à se justifier ou à justifier une idéologie lorsqu’il prenait une décision. Ceci s’explique du fait que David assumait la globalité de son être.

Alors que Saül ne s’identifiait qu’à ce qui le différenciait des autres, à la partie cachée de lui-même. Cette partie, était pour lui une idolâtrie, à chaque foi qu’il prenait une décision il était obligé de la justifier, il ne pouvait donc pas atteindre le niveau d’objectivité de David.

Le talmud explique que lorsque David rendait une décision, il débâtait publiquement du raisonnement qui soutenait sa décision alors que Saül gardait secret le motif de sa décision.

Dans la littérature ou la peinture et la musique on retrouve aussi ces deux types de créateurs. Dans la plus part des cas on peut identifier une ligne de fuite chez un auteur. Cette ligne de fuite structure toute son œuvre. On peut presque toujours identifier la clef, le mouvement, qui permet l’ouverture et le développement de l’œuvre. Toute ces œuvres sont organisées autours d’une subjectivité unique. Chez d’autres artistes beaucoup plus rares, on n’arrive pas à identifier une ligne de fuite précise, l’œuvre ne se laisse pas englober dans une perspective unique, je pense à Mozart ou à Léonard de Vinci, comme si l’auteur réussissait à garder un recule face à sa création, comme si il savait la recadrer dans une perspective objective. On peut parier ces auteurs étaient plus extravertis que les premiers.