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  • Rav Uriel Aviges

Tazria Metsora 5767

Et D crea la femme


La Parasha commence par énumérer les lois d’impureté d’une femme qui met au monde. Elle parle ensuite des lois du lépreux et de sa purification et enfin de la lèpre qui apparaît sur les maisons.

Le premier Rashi de la Parasha dit :

“Rabi Simlai dit : « de même que la création de l’homme se déroule après celle des animaux et des oiseaux, la loi concernant l’homme est donnée après celle des animaux et des oiseaux”.

Le Maharal pose la question suivante. Alors que dans la création du monde la Femme est créée après l’Homme (à partir d'une côte d’Adam), comment se fait-il que l’on nous apprenne d’abord les lois de pureté et d’impureté relatives à la femme?

Il donne la réponse suivante. Bien que dans la chronologie du texte la Femme a été créée après l’Homme à partir de sa côte, l’Homme a cependant été créé androgyne dans un premier temps selon le Midrash. Comme il est dit dans le verset : “Il les a créés mâle et femelle”. On peut donc aussi prétendre que la femme a été créée la première et l’homme tout à la fin. Ce qui selon Maharal serait logique puisque la création allant dans un ordre croissant de perfection, l’homme (i.e. l’être masculin) se retrouverait ainsi en bout de chaîne.

Or il est légitime de se poser deux interrogations sur ce commentaire.

Premièrement cette version de l’homme androgyne n’est qu’un midrash comme le dit Rashi dans Bereshit. Il pense tout simplement que le sens littéral du verset est qu’à la fin du sixième jour l’être masculin et l’être féminin ont été créés. Deuxièmement même si l’on admet la création de l’Homme androgyne au départ, pour quelle raison le Maharal affirme-t-il que la femme a été créée en premier puisque a priori les deux parties de l'être humain ont été créées en même temps. Qu’a donc voulu dire le Maharal?

Le Maharal pose avant cela une autre question sur le Rashi cité plus haut. On sait que l’Homme a été créé après les animaux pour qu’il ne s’enorgueillisse pas. Le moustique l’ayant précédé il n’a peut être été créé que pour le nourrir de son sang (Gemarah Sanhédrin). Or d’après le Maharal cette raison n’est pas valable lorsque les lois de Cacherout de pureté et d’impureté de l'animal précèdent celles relatives à l'homme dans le texte. Pourquoi alors le Rashi et le Midrash font-il un parallèle entre la création du monde et les lois de pureté?

Le Maharal répond que la Torah étant le but ultime de la création du monde, celui-ci n’aurait pu pas exister sans elle. Il est donc normal d’établir un parallèle entre l’ordre de la loi et l’ordre de la création du monde. Il semblerait donc que cette Parasha nous mette en évidence le rapport qui résiderait entre les lois d’impureté et du lépreux d’une part et la création du monde d’autre part et qu’il faille donc étudier ces deux passages en parallèle pour les comprendre.

Cependant il y a lieu de s’interroger sur cette idée du Maharal. En fait les Parashiot concernant les lois de Cacherout, de pureté et de la lèpre viennent dans le lévitique complètement séparées des autres lois de la Torah. Grosso modo si l’on suit la chronologie du texte, après la sortie d'Egypte il y a d’abord le don des Dix Commandements, puis les lois principales des interdits sexuels avec le droit pénal.

Ensuite sont relatés la faute du veau d’or, la construction du temple et les sacrifices et enfin seulement les lois de Cacherout, de pureté et d’impureté et les lois relatives à la lèpre. Or si ces lois sont si essentielles à la création du monde pourquoi sont-elles renvoyées si loin à la fin et séparées des autres lois?

Les toutes dernières lois sont celles relatives à la lèpre des maisons. Comme si la finalité du monde serait liée à l’idée de la maison ou du foyer. Le Mishkan (ou plus tard le Temple) c’est d’abord une maison que l’on construit à D. L’ordre semble logique puisqu’il fallait d’abord avoir un modèle de maison pour comprendre la finalité de toutes les lois qui seraient celles relatives à la maison. Le talmud dit également que la maison est une allégorie de la femme. Selon ce même Maharal cela signifierait donc qu’il y aurait une finalité du monde dans la femme, ou plutôt dans la femme-maison, ou encore dans la femme prise de la côte d’Adam. Qu’est-ce que ça veut dire?

Revenons à la création de l’Homme. Le verset dit que D a insufflé à l’Homme un souffle de vie, et le Targum précise qu’il s’agit d’une “âme parlante”. Mais avec qui Adam pouvait-il bien parler s’il était seul?

Les animaux ne pouvaient sans doute pas parler le langage de l'homme car lui seul était doté d’une “âme parlante”. Même si le serpent parle ensuite, on peut raisonnablement supposer que cela n’est pas le même type de parole dont il est question chez Adam. On ne le voit pas non plus parler aux anges, ni même réellement à D. C’est plutôt D qui lui parle. De plus rien n’indique a priori que D parle le même langage que l’homme. Force est donc d’imaginer qu’Adam se parlait à lui-même et cela justifie ainsi l’idée du curieux Midrash qui évoque la création de l’homme androgyne à deux faces.

L’inconscient de l'homme est structuré comme un langage d’après Lacan. Selon lui son essence première est le langage ou le récit. Cependant au départ le langage ou le récit n’est pas adressé à autrui puisque l’homme se parle en lui-même. Selon le Midrash il est même androgyne c’est-à-dire pluriel. L’homme prend ainsi conscience de lui-même par le langage et le récit. Sa propre conscience est une pluralité qui se parle dans un rapport introspectif. D’ou viendrait ce dialogue interne?

La Genèse nous éclaire sur ce point. C’est la Loi qui actionne le langage. Des que l’interdit “tu ne mangeras pas de l’arbre” apparaît le dialogue entre la partie male et femelle de l’homme peut s’instaurer. “Ai-je le droit d’exister? Et dans quelle mesure?” (Levinas). Dès que cette question se pose à l’homme, l’homme se parle en lui-même.

Pour revenir à la Parasha de la semaine, le metsorah (lépreux) doit en quelque sorte renaître pour se purifier. En effet il doit se raser entièrement comme pour rappeler la naissance d’un bébé (sans poil et sans cheveux). C’est aussi le sens du Mikveh et de la présence de l’eau dans le processus de purification. (L’eau faisant référence au liquide amniotique selon les kabbalistes). Le metsorah doit renaître c’est-à-dire repartir de zéro pour se purifier. Il doit également s’isoler pour revenir à l’état de solitude du premier homme. Isolement nécessaire car lui seul peut favoriser ce dialogue interne, cette introspection première, véritable essence de l’homme. Le lépreux est puni pour avoir été médisant. Sa techouva doit donc passer par le dialogue introspectif afin de renouer un rapport social saint. Hanah Arendt avait réalisé lors du fameux procès qu’Eichmann n’était pas capable d’autocritique c’est-à-dire de dialoguer intérieurement, de faire “le deux en un”. C’est ce qui expliquait pour elle son immoralité (c’est-à-dire la perte de son humanité). Elle pense cependant que l’homme dialoguant est d’abord social et politique.

La Bible semble nous montrer le contraire. L’homme est d’abord solitaire (sans lien social) mais en même temps pluriel et dialoguant. (Maimonide dit même que si l'on enfermait un enfant depuis sa naissance sans jamais lui adresser la parole il finirait par parler l'hébreu. Ne faites pas l’expérience mais il veut peut-être signifier par là qu’autrui n’est pas une condition nécessaire du langage.)

L’homme prend donc conscience de lui-même comme sujet grâce à la Loi. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il doive nécessairement se créer un rapport avec autrui pour que celui-ci donne l’injonction. Cela ne viendrait pas forcement de D ou du père comme le pense respectivement Levinas ou Lacan mais de l’individu lui-même du fait qu’il est composé de forces contradictoires.

Revenons-en à la femme. D’après le texte elle ne sert pas ni à la procréation, ni à assouvir un désir sexuel. On en parle qu’après la faute. Rashi commente le verset “ D dit : il n’est pas bon à l’homme de rester seul” de la façon suivante : il ne faut pas qu’il y ait deux maîtres, un D unique qui règne sur le ciel, et un homme unique qui règne sur la terre. Pourquoi alors ne pas avoir créé deux hommes? Il semble en fait que c’est par la femme, et uniquement dans le dialogue avec elle que l’homme commence à prendre conscience de l’unité de D et du fait qu’il n’est pas l’unique maître du monde.

Sacha Guitry avait dit une fois “la femme révèle l’homme à lui-même”.

Qu’est ce que cela peut bien dire?

Certains critiques littéraires en analysant la vie de Proust avaient remarqué que les personnages de son œuvre littéraire (un juif intellectuel, un arriviste, un snob aristocrate, un homosexuel,…) rappelaient certains aspects de sa vie. Proust était en effet tout ça à la fois. Les œuvres d’art ne sont en effet que l’expression du dialogue introspectif de l’homme-artiste. Ce dialogue devient un art dans la mesure où les personnages paraissent réels dans leurs rapports entre eux et dans leur rapport au monde. C’est la femme qui révèle à l’homme sa pluralité, ses contradictions. L’homme prend ainsi conscience du fait qu’il n’est pas unique, et en même temps de sa finitude puisqu’il n’est pas Un comme D’. Le verset disant que l'homme est créé par le sceau divin signifie que c'est au regard de la conscience qu’il a de lui-même que l’homme peut saisir en creux l’idée de D.

Nietzsche est persuadé que “l’homme ne peut pas savoir ce qu’il y a de meilleur en lui”. Ca vient peut-être du fait qu’il hait les femmes. Il est incapable de connaître ce qu’il y a de meilleur en lui car seule la femme peut le révéler. Elle se laisse séduire par le monde. C’est elle qui est tentée par l’idée du fruit défendu. L’homme, par contre, est par essence étranger au monde. Il n’y devient sensible que lorsque la séduction est activement orientée sur lui grâce à la femme.

C’est pour cela que le rapport homme-femme ne peut-être que conflictuel car l’homme doit se battre sur deux fronts. D’abord contre lui-même et contre ses contradictions. Il reste symboliquement encore androgyne (génétiquement x-y). Mais il se bat également contre sa femme et contre les tentations du monde. Il n’y a pas de perdant ou de gagnant dans cette bataille puisque c’est sans fin. C’est soi-même que l’on recrée dans cette lutte, dans ce dialogue incessant avec soi et avec le monde.

L’homme pousse la femme à résister au monde. En contrepartie elle lui donne le reflet de son intériorité dans le monde. C’est l’idée de femme-maison évoquée plus haut.

En japonais il y a deux idéogrammes distincts pour designer la maison qui se prononce “suhmo”. L’un est l’idéogramme mâle qui représente un homme maître de sa maison puisqu’il est dessus. L’idéogramme femelle représente un nid avec des oiseaux sur une branche. Le deuxième symbole illustre bien l’idée de la maison ouverte sur le monde extérieur. Le foyer féminin est ouvert comme un nid posé sur une branche. Le premier idéogramme exprime le concept de l’enclosure qui sépare et protège l’individu du monde extérieur pour qu’il se sente le maître chez lui.

Dans la Parasha on nous montre que la maison peut recevoir la tsaraat (la lèpre) si elle est fermée sur elle-même et refuse de s’ouvrir au monde en recevant des invités par exemple. C’est pour cela qu’en cas de lèpre on doit sortir tous les ustensiles de la maison pour bien montrer les biens que l’homme ne voulait pas prêter. La Torah partage donc la vision féminine de la maison ouverte au monde (tente d’Abraham ouverte de toute part) pour combattre l’idée masculine de protection et d’enfermement sur soi.

Ainsi la finalité de la création serait la femme-maison, c’est-à-dire la femme qui sort de la “côte de l’homme”. C’est elle qui permet l’extension du dialogue introspectif, mais non pas dans son rapport premier de séduite/séduisante qui n’est que la première étape de son développement. Cette étape doit être dépassée par la femme et l'homme dans une fécondation créatrice qui est le foyer. Ce serait l’ultime sainteté (dans le saint des saints se trouvait la statue d'un homme et d'une femme qui s'embrassaient (Yomah 54)).

Il faudrait finir avec le passage du Talmud le plus misogyne, où dans Yomah 66 une femme demande à Rabbi Eliezer à propos de la faute du veau d’or pour quelle raison certains juifs sont morts par l’épée, d’autres par la maladie et d’autres plus tard. Il lui répond : « ne voit-on pas que la science de la femme doit se résumer à la couture ? Car la Torah appelle sages les femmes qui savent tisser et coudre ». Il ne semble même pas répondre à la question. Quel est le sens de cette Haggadah? Les femmes n’ont pas participé à la faute du veau d’or. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles ne travaillent pas Roch Hodesh. Pourtant ce sont elles qui ont participé le plus à la construction du temple portatif en faisant les tentures et en donnant surtout tout leurs bijoux. (Les hommes avaient déjà tout donné pour fabriquer le veau d’or…). Or c’est encore plus surprenant quand on sait que la construction du Mishkan était destinée à réparer la faute du veau d'or. Rabi Eliezer semble signifier que les femmes étaient responsables également de cette faute.

Elles n’avaient pas été capables de créer un foyer pour leur mari et leurs enfants qui aurait pu les empêcher de commettre cette erreur. Ils ont en effet voulu fuir la réalité du monde dans la fiction idolâtre.

Bien que la tentation idolâtre soit étrangère à la femme (car trop conceptuelle), elle n’a cependant pas su construire une maison pour empêcher la dérive de l’homme. Il est intéressant de voir le parallèle entre la faute d'Eve où Adam n'est qu’une victime (selon le midrash il ne savait même pas ce qu'il mangeait…), et celle du veau d'or où c’est la femme qui est victime passive. La faute d'Eve est la passivité face à la séduction du monde. Celle du veau d'or est celle du refus du monde réel dans la fuite idolâtre. Dans les deux cas, femme et homme sont responsables. L’homme doit soustraire la femme de la tentation du monde, et elle doit l’aider en contrepartie à s’ouvrir sur le monde réel afin qu’il puisse s’épanouir.