• Rav Uriel Aviges

Souccot 5772

Les ruines comme fondation de la vie

(vidéo en 2 parties)

Il y a deux points qui semblent contradictoires dans les lois de la soucah. D’une part, la torah nous dit que l’homme doit se sentir confortable dans la soucah. Si un homme se sent gêné en restant dans la soucah, il peut rentrer dans sa maison. Cette dérogation est exceptionnelle dans la torah, on ne la trouve qu’au sujet de la soucah. Le talmud dit « mitstaer patour min hassoucah » « celui qui souffre est exempt de la l’obligation de la soucah ».


Cependant, le commandement d’habiter dans la soucah, est interprété par le talmud comme une injonction à sortir d’une habitation permanente, pour aller habiter dans une résidence temporaire. La soucah doit nous rappeler l’errance de nos patriarches dans le désert. 

Le talmud interprète la mitsvah de la soucah en disant « tseh midirath kevah veleh ledirat arai » « sort d’une résidence fixe pour aller dans une habitation temporaire ». Or, l’errance et la précarité sont diamétralement opposées à l’expérience du confort physique, pourtant exigée pour rester dans la soucah. Comment résoudre cette contradiction.

Il semble qu’à travers la soucah la torah veuille opposer deux rapports possibles au confort physique. Un certain type de rapport au confort pourrait permettre à l’homme d’atteindre une plénitude spirituelle et un véritable épanouissement intérieur, mais d’autre part, il faudrait fuir un autre type de confort néfaste et destructeur.

Le confort qu’il faut chercher c’est le confort provisoire exceptionnel qui peut disparaitre, alors qu’il faudrait fuir le confort reproductible, que l’on peut reproduire indéfiniment.

Le plaisir qu’un homme éprouve en achetant un nouvel iPhone provient du fait qu’il sait que dans deux ans il pourra répéter ce plaisir en achetant à nouveau « le nouvel iPhone ». Il en va de même lorsque l’on achète de nouveau habits. Le plaisir provient du fait que l’on sait que la saison prochaine on pourra revivre ce plaisir. En répétant une expérience heureuse on cherche à nier la conscience de la mort et du passage du temps. Les femmes sont plus sensibles à la mode que les hommes par ce qu’elles sont plus sensible au passage du temps et elles ont une conscience plus aigue de la mort que l’homme, elles ont donc plus besoin de s’en protéger. Ce désir de nier la mort par la reproduction du bonheur c’est aussi une négation de la vie, puisque ce désir enferme l’individu dans un mécanisme de répétition infini.

Ce rapport néfaste au confort que le talmud décrit comme la « dirat kevah », « la résidence pérennante » est opposée à la « dirat arai » résidence temporaire. Dans la soucah le bonheur est lié à la conscience du passage du temps, il est vécu comme un événement unique, fragile, dépendant de circonstances indépendantes de notre volonté. Dans la soucah, chaque joie est une expérience qui ne se reproduira peut être plus.

Cette idée est illustrée dans un passage de la fin de la prophétie de Jonas.

A la fin de la prophétie de Jonas on peut lire les versets suivants : « Jonas en conçut un grand déplaisir et se mit en colère. 2 Et il adressa à l'Eternel cette prière: "Hélas! Seigneur, n'est-ce pas là ce que je disais étant encore dans mon pays? Aussi m'étais-je empressé de fuir à Tharsis. Car je savais que tu es un Dieu clément et miséricordieux, plein de longanimité et de bienveillance, prompt à revenir sur les menaces. 3 Et maintenant, ô Eternel, de grâce, ôte-moi la vie; car la mort pour moi est préférable à la vie." 4 L'Eternel répondit: "Est-ce à bon droit que tu t'affliges?" 5 Jonas, étant sorti de Ninive, s'était établi à l'orient de la ville; là il s'était dressé une soucah sous laquelle il s'était assis à l'ombre, dans l'attente de ce qui se passerait dans la ville Or, le Seigneur Dieu fit pousser un ricin qui s'éleva au-dessus de Jonas pour ombrager sa tête et le consoler de sa douleur. Jonas ressentit une grande joie au sujet du ricin. 7 Mais dès l'aube du lendemain, ce même Dieu suscita un ver qui rongea le ricin, de sorte qu'il se dessécha. 8 Puis, quand le soleil fut levé, Dieu fit souffler un vent d'Est étouffant, et le soleil darda ses feux sur la tête de Jonas, qui en fut accablé. Alors il se souhaita la mort à lui-même, et il dit: "La mort vaudrait mieux pour moi que la vie." 9 Et Dieu dit à Jonas: "Est-ce à bon droit que tu te chagrines à cause de ce ricin?" Il répondit: "Je m'en chagrine à bon droit, au point de désirer la mort." 10 L'Eternel répliqua: "Quoi! tu as souci de ce ricin qui ne t'a coûté aucune peine, que tu n'as point fait pousser, qu'une nuit a vu naître, qu'une nuit a vu périr: 11 et moi je n'épargnerais pas Ninive, cette grande ville, qui renferme plus de douze myriades d'êtres humains, incapables de distinguer leur main droite de leur main gauche, et un bétail considérable!" Dans ce passage le rôle de la soucah est tout à fait énigmatique. Car dans le verset 3 Jonas désir la mort il dit « Et maintenant, ô Eternel, de grâce, ôte-moi la vie; car la mort pour moi est préférable à la vie. » on a l’impression que Jonas va mettre sa vie en danger en s’exposant à la chaleur du soleil. Pourtant, ce n’est pas ce qu’il fait, il construit une soucah et il se met à l’hombre de la soucah, le verset dit : « là il s'était dressé une soucah sous laquelle il s'était assis à l'ombre, dans l'attente de ce qui se passerait dans la ville ». Si Jonas voulait mourir pourquoi a-t-il construit une soucah pour se protéger du soleil ?

De plus, le texte indique que Jonas est protégé du soleil par l’hombre de la soucah. Pourtant D fait pousser un ricin pour protéger Jonas de la chaleur « Or, le Seigneur Dieu fit pousser un ricin qui s'éleva au-dessus de Jonas pour ombrager sa tête et le consoler de sa douleur. Jonas ressentit une grande joie au sujet du ricin ». Il est difficile de comprendre pourquoi Jonas a besoin d’être protégé par le ricin puisqu’il est déjà protégé par la soucah, de plus on ne comprend pas pourquoi Jonas se réjouit du ricin, puisque le ricin ne servait a rien. La suite du texte est encore plus problématique, puisque lorsque le ricin meurt le soleil frappe Jonas et il se retrouve en danger de mort, mais qu’est il arrivé à l’ombre de la soucah? (ces questions ont été posées par Jonathan Gueiss). (Le Radak et le Malbim et le Metsudoth disent que le scah de la soucah avait séché, ou que le scah ne couvrait pas entièrement la surface de la soucah.)

Il semble qu’à travers ce texte et la parabole du ricin le prophète Jonas veut nous livrer l’essence même de la mitsvah de la soucah et la joie qu’elle doit procurer.

Au début du texte Jonas est déprimé, il pense que sa vie n’a pas de sens et qu’elle est un éternel recommencement. Jonas sait qu’un jour ou l’autre la ville de Ninive sera détruite, il sait que toutes les civilisations sont vouées à la destruction. Alors, il se demande à quoi bon aller prophétiser pour sauver cette ville puisqu’un jour ou l’autre le destin s’accomplira immanquablement.

Si la mort est inévitable, alors la vie humaine ne vaut pas le coup d’être vécue. D veut montrer à Jonas, à travers le ricin, que c’est justement par ce que la vie de l’homme est courte et fragile qu’elle vaut le coup d’être vécue. L’expérience du confort du ricin était une expérience unique pour Jonas, quand le ricin meurt le bonheur procuré par le ricin ne reviendra jamais. A travers l’expérience de la précarité du ricin Jonas comprend ce qui donne gout à la vie. On désir vivre par ce que l’on sait que chaque expérience de bonheur est unique. Jonas, n’avait pas compris que la soucah symbolisait l’expérience du bonheur que l’on ne peut pas revivre, il était incapable de sentir la joie que la soucah doit procurer. Dans un deuxième temps, il comprend que la fête de soucoth doit être pour nous une invitation à rentrer dans la ville, à vivre l’expérience unique qu’est la rencontre de l’autre.

Par la mitsvah de soucah, la torah condamne une tendance à l’enfermement casanier inhérent à la venue de l’hiver.

Si l’homme accepte le fait que les expériences heureuses de la vie n’ont pas pour vocation de se renouveler, et qu’elles sont toutes uniques et imprévisibles, alors le confort peut donner un sens à la vie et lui procurer une véritable joie.

La fête de soucoth est marquée par le sceau du cycle. La fête est appelée « le hag », étymologiquement le mot hag veut dire « ronde », ou cercle. On tourne autours de la torah à hoshanah rabah, et à simhat torah on recommence la torah. A soucoth l’homme prend conscience qu’une année s’est écoulée, c’est la fin de l’été, et l’hiver n’est pas loin. La torah nous demande d’être joyeux à cette occasion par ce que la sensation du temps qui passe ne doit pas être pour nous une source de tristesse mais plutôt une source de bonheur. Si le passé ne peut pas revenir, cela implique que le futur sera radicalement nouveau et exceptionnel.

Si soucoth est la fête du cycle elle est aussi la fête du recyclage. Les versets disent que la soucah devait être construite avec les déchets provenant de la récolte (traitée soucah 12a). Il y a beaucoup de minhagim en ce qui concerne l’utilisation du loulav et de l’etrog lorsque la fête est finie. Certains utilisent le loulav dans le scah de la soucah, d’autres le mettent la aravah sur le Aron Hakodech pour décorer la synagogue, d’autre utilise le loulav pour bruler le hamets.

Le talmud (soucah 9a) déduit des versets qu’il y a une sainteté intrinsèque attachée aux murs de la soucah, ils sont sanctifié au même titre qu’un sacrifice. Les murs de la soucah représentent la présence divine, on n’a pas le droit de les toucher pendant les sept jours de la fête. Ce phénomène peut paraitre étonnant car dans le judaïsme le sacré est rarement attaché à un objet matériel déterminé. En règle générale, pour le judaïsme, conférer une sacralité transcendante à un objet matériel c’est en faire une idole.

Même si il faut respecter les livres de la torah et les tefillin, il n’est jamais dit que le parchemin avait une sainteté intrinsèque et qu’il représentait D lui-même. Pourtant, selon le talmud, la soucah représente la présence divine elle-même.

On retrouve cette notion exceptionnelle dans un autre passage du talmud (Megilah 29) au sujet d’une synagogue en Babylonie, la synagogue de « shaf veyativ ». Cette synagogue avait été construite avec les débits recueillis à Jérusalem après la destruction du temple. Le talmud décrit les phénomènes para normaux que l’on pouvait ressentir dans cette synagogue, le talmud en déduit que la chehinah résidait dans cette synagogue au même titre qu’elle résidait dans le temple de Jérusalem.

Or, si les juifs avaient pris les débris du temple et qu’ils les avaient mis dans l’arche sainte de la synagogue, cela aurait été considéré comme de l’idolâtrie. Ce qui permet à la chehinah de résider dans la synagogue c’est le recyclage de l’objet sacré pour une autre utilisation. Les babyloniens utilisent les pierres du temple pour construire une synagogue, (ils utilisent les ruines de la Mishna pour construire le talmud), comme dans la soucah on utilise les déchets de la récolte pour construire une cabane, on utilise le loulav pour bruler le hamets etc.

La démarche du recyclage est pensée par la torah comme l’opposée de l’idolâtrie. Pour le talmud le recyclage c’est l’ultime degré de sacralité réalisable dans le monde. Dans le rapport idolâtre l’objet est fétichisé, c’est un symbole transcendant qui doit procurer un pouvoir ou une jouissance par ce qu’il évoque, par contre l’objet recycle n’échappe pas à sa condition d’objet.

Par le recyclage, le passé est vécu comme quelque chose d’irrémédiablement perdu, on ne peut récupérer que des débris et c’est en dévoyant les objets de leurs utilisations passées que l’on crée un nouveau rapport avec le temps. L’idolâtre cherche à revivre le passe et à nier la mort. Alors que celui qui recycle admet le passage du temps et il cherche à construire le futur sur les débris du passé.

Pour Freud le travail de deuil consiste trouver un objet ou une personne de substitution qui nous permettent de revivre la jouissance que nous donnait l’être disparu. Dans cette otique, la personne disparue est considérée par Freud comme un objet que l’on utilisait pour son confort au même titre que la personne ou l’objet qui la remplace. Pour Freud les personnes sont des fétiches qui nous procurent une jouissance.

Le talmud propose un autre rapport au temps et à l’autre. Le temps laisse des débris et les débris doivent être perçus comme des cadeaux que D nous laisse. Redonner vie aux débris (spirituels ou matériels) par le recyclage, c’est s’associer à l’œuvre divine, c’est donc faire résider la présence de D dans la matière.

Étant construite à partir d’une récupération, la soucah, évoque par son retour cyclique un nouveau rapport au temps, où la mort est intégrée a la vie.

Le débris présent dans la construction renouvelée de la soucah ouvre également une nouvelle perspective sur l’espace. C’est le débit et la fissure qui permettent de retrouver l’originalité d’un espace et son unicité. Tous les cubicules se ressemblent, mais vu de prés ils sont tous uniques, chacun est marqué différemment par le passage du temps.

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Grâce à l’emprunte laissé par le temps l’homme devient capable de se repérer dans l’espace. C’est la marque du temps et de l’histoire qui permettent à l’homme de donner un sens à l’endroit où il vit. Pour se sentir bien dans un endroit, l’homme a besoin d’y trouver des marques d’un vécu, en fait, si on aime le confort de sa maison c’est par ce que l’on y retrouve la fragilité de sa soucah.



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