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  • Rav Uriel Aviges

Pessah 5767

1 Trois questions sur la sortie d'Egypte selon Jérémie

A- Pourquoi le sacrifice pascal ne serait-il pas un sacrifice ?

La haftarah de la parasha de la semaine (Tsav) commence de manière étonnante, le prophète Jérémie dit cette phrase "arrêtez d'apporter les animaux en sacrifice, mangez les vous même, je n'ai pas demandé de sacrifice aux juifs le jour où je les ai sortis d'Egypte, car la seule chose que je leur ai demandée c'est "écoutez ma voix et je serai votre D, et vous serez mon peuple, et vous irez dans le chemin que je vous commanderai pour que je vous fasse du bien." (Ensuite Jérémie attaque les juifs sur le fait qu'ils sacrifiaient leurs propres enfants à D, alors que D n'avait jamais demandé cela).

Or, ceci est étonnant car lorsque l'on regarde les versets de l'Exode, où D parle aux juifs le jour de la sortie d'Egypte, la première chose qu'il leur demande c'est justement un sacrifice, le seul sacrifice que chaque juif est tenu d'apporter chaque année, quelque soit la circonstance, c’est le sacrifice de pessah. Quel est donc le sens de cette interjection du prophète Jeremie?

B- D aurait-il annoncé une éthique le jour de la sortie d'Egypte?

Deuxième question; il n'est nulle part question d'une morale à suivre ou d'un chemin à écouter dans le message d'Hashem aux juifs le jour de la sortie d'Egypte.

Le passage dans l'Exode 12-43,51 ne parle que des lois du sacrifice pascal, et même si on dit que le chapitre 13 a été donne le jour de la sortie d'Egypte, on ne peut rajouter que les mitswoth de raconter la sortie d'Egypte, mettre les tephillin, et racheter les premiers nés, il n'est pas question de pacte d'alliance avec D ou de morale éthique dont semble parler Jérémie dans la suite de la haftarah. Que veut donc dire Jérémie lorsqu'il dit que D a voulu une alliance avec les juifs concernant l'application de la torah dès le jour de la sortie d'Egypte?

C- Pourquoi considérer le don de la torah comme une chute en comparaison de la sortie d'Egypte?

Dans cette même haftarah on retrouve une autre phrase du prophète qui dit "depuis le jour de la sortie d'Egypte les juifs sont allés en arrière au lieux daller en avant" , le Metsudat David explique, que cela veut dire que le jour de la sortie d'Egypte était le point culminant de la spiritualité des juifs, depuis ce jour jusqu'à la destruction du temple les juifs sont allés de pire en pire, alors que D voulait au contraire que la sortie d'Egypte soit un point de départ qui aurait entraîné les juifs de plus en plus haut.

Mais, comment peut-on dire que les juifs étaient plus hauts spirituellement le jour de la sortie d'Egypte que le jour du don de la torah par exemple alors qu'on sait que lorsque les juifs sortent d'Egypte ils ont encore des idoles avec eux ?

Avant de répondre je voudrais poser une question d'un autre ordre.

2- Le seder, ou le service de D par le théâtre

Nous disons dans la haggadah que dans chaque génération chacun doit se voir comme si il sortait lui même d'Egypte, Maimonide explique que c'est là tout le sens du seder des quatre verres qu'il faut boire accoudé, et de la matsah, en fait c'est une mise en scène.

Certains maîtres remarquent que Maimonide lorsqu'il parle dans les lois du seder de la mitswah de se voir comme sortant d'Egypte dit "un homme doit montrer aux autres (lehareot) comme si il sortait d'Egypte" alors que dans la haggadah le texte dit il doit se voir lui même (lirot et atsmo), le Rabi de Loubavitch explique que dans le récit on se parle à soi même, donc on essaie de se convaincre que l'on sort d'Egypte de se voir, par contre dans les lois du seder Maimonide dit "se montrer" par ce qu'il est question de théâtralité, de mise en scène avec la matsah les vers de vin etc.

Cependant il y a ici un problème car on sait que dans le lévitique 19 la torah interdit de suivre les lois des nations et Rachi explique que cet interdit ne peut pas parler de l'immoralité ou de l'idolâtrie puisque ces interdits sont déjà mentionnés plus haut, mais cela vient interdire d'aller aux stades ou aux théâtres, Maimonide explique dans le livre des mitswoth que l'interdit d'aller au théâtre est de servir D à travers le théâtre, il y a donc un interdit selon Rashi sur le théâtre en général (cf. Gur Arye ad hoc), et selon Maimonide dans la religion (l'avis de Rashi n'est pas la halacha). Cet interdit s'explique clairement si l'on comprend que la naissance de la tragédie chez les grecs coïncide avec la mort de leurs dieux, on ne représente que ce qui est parti et qui n'existe pas, c'est le même interdit que de représenter D, si je pense qu'il est partout je ne peux pas faire d'image, puisque l'univers est en quelque sorte son image cavyachol, si je fais une image et je le représente, c'est que je ne sens pas sa présence. (Nietszche la naissance de la tragédie, Walter Benjamin)

Si on suit cette logique, représenter théâtralement la sortie d'Egypte et dire que nous sortons maintenant cette année, cela revient à dire que la sortie d'Egypte est une fiction une fable, c'est une aberration! Quel est donc alors le sens du seder et du récit théâtral de la sortie d'Egypte en général?

3- Les différences stupéfiantes entre le sacrifice pascal et les autres sacrifices

La réponse vient du sacrifice pascal, lui même, il y avait plusieurs différences entre le sacrifice pascal fait en Egypte et celui fait plus tard en Israël à l'époque du temple. Mais, les deux plus marquantes, à mon avis, sont, le fait de faire l'aspersion du sang sur le linteau de la porte de la maison, et le fait qu'il faille le manger précipitamment avec ses chaussures aux pieds et sa ceinture sur les hanches.

L’aspersion du sang est le point culminant du sacrifice, il est normalement fait sur le mizbeah, plus le sacrifice est saint, plus l’aspersion a lieu dans un endroit sacré, le sacrifice le plus sacré est celui de Yom Kippur qui est aspergé dans le Saint des Saint en face de l'arche, lorsque le sacrifice est fait, il apporte la présence divine dans le temple.

Dans le sacrifice pascal on jette le sang sur les linteaux de la maison et pourquoi? Pour éloigner D, pour qu'il saute sur la maison et s'en écarte, par ce que D est le destructeur qui tue lui même tout ce qu'il touche cette nuit, qu'est ce que ça veut dire?

Comment peut-on faire un sacrifice pour éloigner D, n'est ce pas le pire des affronts que de jeter le sang sur les linteaux de la porte?

4- Le danger du culte c'est le sacrifice humain

Pour comprendre cela il faut revenir sur la prophétie de Jérémie, qui dit dans le chapitre de la haftarah verset 3 "ainsi a dit Hashem, devenez meilleurs et je vous ferai résider dans cet endroit, n'ayez pas confiance sur des mensonges en disant le sanctuaire de D!, le sanctuaire de D! , le sanctuaire de D!" il dit "regardez ce que j'ai fait au sanctuaire de Siloh etc.

En fait les juifs avaient confiance en disant, "nous avons le sanctuaire nous sommes le peuple qui représente D, il ne peut pas nous détruire ou nous punir, cela serait profaner son propre nom", et Jérémie dit "c'est des conneries".

La gemarah dans Yomah 23 raconte l'histoire d'un Cohen qui poignarde l'autre par ce qu'il voulait faire le service à sa place, et le père du Cohen mourant dit "ce n'est pas grave il n'y a pas d'impureté dans le temple, mon fils n'est pas encore mort, sortons le vite pour qu'il meurt en dehors du temple" le talmud dit "que la vie humaine n'avait plus d'importance pour les cohanim tout ce qu'ils voulaient, c'est que le service rituel soit accompli." (C'est la même idée de Jérémie qui parle du sacrifice des enfants au service à la gloire de D. Le talmud semble dire que c'est par ce que le service du temple était devenu plus important que tout pour les cohanim, que la valeur de la vie humaine avait disparue pour eux, Pourquoi! Comment?

On sait que, lorsqu'un homme offre un sacrifice, il doit se voir comme si lui même il était sacrifié, or cette projection est une fiction on sait que l'homme reste vivant après, mais le rôle de cette projection est de surélever l'homme dans sa vie réelle, dans "l’après sacrifice", il en va de même pour toutes les mitswoth de la torah, comme les tefillins la matsah etc., mais cette projection et ce rapport à D peuvent être pris dans un sens négatif pour la morale, qui serait de rejeter le bien dans une utopie qui ne s'exprime que dans cette représentation utopique, hors réalité, pour avoir une sorte de double vie, une vie de sainteté proche de D, pour satisfaire sa morale et sa volonté de spiritualité, et une vie profane où maintenant tout est permis.

5- Le lien entre le culte et le romantisme c'est l'imaginaire

J'apporte ici deux références non juive, la première est Josef Conrad. Dans ses romans Conrad met toujours en opposition un personnage au caractère romantique et un autre au caractère très littéral et terre à terre, pour montrer que le héros romantique ne peut se comporter héroïquement que projeté dans un monde hors du quotidien. Dans son roman Lord Jim, Jim est un jeune lieutenant qui rêve de devenir un héros, cependant, alors qu'il est second dans un bateau qui apporte des pèlerins de la Mecque, le capitaine et les autres membres de l'équipage croient que la coque du bateau va lâcher et ils fuient le bateau dans la nuit, Jim prit de peur les suit, puis en fait on apprend que le bateau ne coule pas, Jim est considéré comme un lâche et un traître, et s'enfuit dans des îles sauvages où il devient un véritable héros qui sauve les sauvages de brigands et de nombreux désastres. En fait l'héroïsme vient de l'imagination d'un idéal, mais dans le monde réel quotidien, l'imagination peut devenir un handicape comme Jim qui pense que le bateau coule alors que rien n'arrive.

On voit comment souvent les intellectuels se trompent de combat, justement par ce qu'ils sont intellectuels, l'idéalisme et l'imagination déforment la lecture littérale de la réalité, on peut prendre l'exemple de tous les intellectuels de gauche français qui sont antiaméricains, antisioniste, etc. par ce qu'il voient derrière l'idée d’impérialisme, et du nationalisme, c'est peut être vrai, mais ce n'est pas de cette manière qu'il faut regarder la réalité C'est un peu l'histoire de Don Quichotte qui charge les moulins à vent. C’est la même erreur que les cohanim dans le temple, qui lorsqu'ils sont projetés dans un monde idéale du temple et du culte perdent la notion de la réalité.

Je veux ici donner un deuxième exemple je me souviens après avoir vu la bande annonce du film 300, je me suis dit en allant à la yeshivah, "ouai! Là je vais m'éclater je vais me battre jusqu'à la dernière goûte de sang pour répondre tel ou tel énigme du talmud, Tayo! Tayo! (En plus de ça pour me galvaniser encore plus dans le train j'écoute la musique de Beethoven dans un enregistrement spécial, devenu introuvable, où un orchestre serbe joue la neuvième symphonie pour se booster au combat pendant la guerre, à mon avis c'est de loin l'interprétation la plus réussie de cette symphonie pour déchaînés).

Il va sans dire qu'à chaque fois que je pars comme ça je me casse les dents et je n'arrive à rien, pourquoi?

Car comme le disait Bourdieu "pour échapper au méta langage il faut travailler l'infra", c'est à dire, que pour arriver à faire de grande choses il faut commencer par faire attention aux petites choses, aux détailles, c'est ce que l'on retrouve dans le talmud qui s'arrête sur des points de détails de logique, des mots en trop ou qui manquent, pour en sortir les grandes idées, travailler l'infra langage, c'est à dire ce qui est en dessous du langage pour éviter de faire de la paraphrase et dire le creux.

6- "la libération ne peut venir que par l'imagination" (considère Israël Salanter)

Pour être créatif il faut sortir de la vision d'ensemble et de l’idéal, cependant cette vision global de idéal est aussi nécessaire à la création, il faut une vue d'ensemble et un plan avant de créer, c'est vrai, mais dès que on l'a entre-aperçu cet idéal, il faut le quitter, c'est comme porter des lunettes à double foyer, il faut regarder loin au début, puis regarder le plus proche et le plus petit, pour le rapprocher à la vision d'ensemble.

Tout ça pour revenir à chabat hagadol et à la prophétie de Jérémie, et répondre à nos questions de la manière suivante.

7- Pour une nouvelle lecture du sacrifice de pessah et de la prophétie de détruire

Pour être libérer il faut sortir du vase clos de la vision dans laquelle on est enfermé, c'est pour cela qu'il fallait que D se révèle, qu'il fasse le saut, D se révèle et il révèle aux juifs qu'ils sont libres, qu'ils peuvent sortir des barrières, mais pour être réellement libre, il faut aussi sortir de cette révélation, c'est pour cela qu'il doivent manger le sacrifice avec leurs ceintures et leurs chaussures, prêt à partir, c'est aussi l’idée de aspersion du sang sur les linteaux de la maison que l'on va quitter pour toujours, pour montrer que dès que l'on a reçu la révélation nécessaire de D, il faut tout de suite partir pour agir dans le concret.

Sortir de devant le culte de D pour agir!, c'est ce que le prophète Jérémie dit que le sacrifice de pessah c'est l'anti-sacrifice cultuel, c’était le sacrifice qui devait replonger le juif dans l'action, et l'éloigner en quelque sorte de son rapport béat avec D. C'est aussi à mon avis, le sens de la théâtralité du seder, qui est l'exception dans la torah, car le début de la libération c'est la projection dans un monde fictif où tout est possible pour pouvoir envisager l’idéal, une fois que l'on a atteint cette conscience de l’idéal, à minuit pile comme dans Cendrillon, il faut quitter l’idéal à toute vitesse.

C'est aussi à mon avis le sens de ce que dit le prophète Jérémie dans la haftarah, qu’après le jour de la sortie d'Egypte le peuple est allé à reculons, de plus en plus bas, c'est à dire qu'au début, Hashem aurait voulu réduire le cultuel dans le judaïsme à son stricte minimum, vu le danger qu'il représente, puisqu'il apporte jusqu'à la perte de l'importance de la vie humaine. C'est ce que dit le verset dans la haftarah de Jérémie "les juifs allaient sacrifier leurs propres enfants à D" alors que "D n'a jamais demandé ça", mais, vu que les juifs ne se sont pas montrés capable de vivre dans un monde matériel sans culte tout en gardant leurs libertés face à la matière par leur contacte avec D, il a du augmenter la part cultuel du judaïsme, par les sacrifices et même les autres mitswoth, c'est pour cela que de ce point de vue, même le don de la torah est une chute, c'est ce que dit le talmud de Jérusalem que (selon un avis) après la venue du messie les mitswoth seront annulées, car elle ne sont qu'un pis-aller pour créer une lien spirituel avec D et détacher l'homme de la matérialité, pour lui assurer une liberté face au monde et à la matière.

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