• Rav Uriel Aviges

Omer 5768

Le compte du Omer et l'acquisition de la torah


Introduction

La semaine dernière j'ai reçu un mail de Mr Marcus Eladad que je vous cite ici textuellement

"Un individu peut-il atteindre cet idéal de sainteté ? Nombreux, on le sait, sont les juifs de bonne volonté qui s'y essayent quotidiennement dans leurs exigences intimes qui n'engagent que leur propre personne et leur propre responsabilité. L'individu de bonne volonté aurait-t-il les moyens d'accéder à cet idéal dans ses relations sociales ? Rien n'est moins sur. Ainsi qu'en est-il par exemple d'un patron d'entreprise qui paye un salaire à son employé, en son temps, appliquant strictement la mitswah « lo taline peoulat sakhir itt kha ad boker = que le salaire du journalier ne reste point par devers toi jusqu'au lendemain ». Il sait pourtant, ce patron, que dans le contexte économique du pays, ce salaire ne suffira pas toujours à nourrir son salarié.

Qu'en est-il du patron d'une usine de produits chimiques qui paye salaires et taxes en vigueur sans enfreindre aucunement la loi ? Ce patron s'enrichit abondamment de sa fabrication mais il sait aussi clairement que ses produits causent un dommage, parfois irréparable, à l'environnement, c'est à dire à la collectivité?

Qu'en est-il du riche négociant qui sait que le café ou le chocolat, dont il tire des bénéfices importants, viennent d'un pays du tiers monde où la mono culture imposée par les acheteurs occidentaux cause ruine et misère dans les pays producteurs de ces produits ? »

Par ces remarques l'auteur ouvre ici la question de la place de l'éthique dans la torah, y a-t-il ou non des règles de morale qui se dégagent des 613 commandements de la torah, y a-t-il un sens au mitswoth, et si oui quel est la place de ce sens ? Comment positionner le sens des mitswoth par rapport aux détails de la loi ?, pourquoi la torah met l’accent de manière intransigeante sur des détails qui semblent la plus part du temps accessoires et sans fondement absolue dans la logique?

1 L'acte symbolique d'acquisition

La Beraitha dans le 6e chapitre de Pirkei Avoth cite 48 attributs nécessaires à l'acquisition de la torah, le premier est l'étude et le dernier est celui qui rapporte l'enseignement au nom de son auteur, le rav Yeruham de Mir avait l'habitude de dire que nous avions une tradition que pendant la période des 49e jours du Omer il faut acquérir chaque jour un des attributs par lesquelles on peut acquérir la torah, et le dernier jour il faut faire une acquisition totale qui englobe les 48 étapes précédentes.

Cependant rav Yeruham continuait et il s'interrogeait sur le dénombrement fait dans la Beraitha et l'ordre qui avait été mis en place, il disait comment est-il possible d'étudier si on n'étudie pas la Mishna et le Houmash or dans l'ordre d'acquisition le Houmash et la Mishna n'apparaissent qu'en 14e et 15e position, qu'est ce que la Mishna veut donc dire lorsqu'elle dit que l'étude est le premier acte d'acquisition de la torah si on n'a pas accès au texte ?

Et il répondait que l'on doit expliquer que la Mishna ne vient pas donner un conseil méthodologique d'étude, et un ordre à suivre, la Mishna parle de celui qui a déjà ouvert un Houmash et une Mishna, tout le monde a déjà étudié si il arrive à lire cette beraitha de Pirkei Avoth, mais on parle d'ici d'acquérir la torah, or l'acquisition dans la torah est toujours faite par un acte symbolique. L'acquisition d'un objet ou d'un terrain dans la halacha se fait par un acte symbolique qui s'appelle un kinyan et qui rend la transaction irrévocable, c'est le sens du mikveh chez le converti etc., ainsi rav Yeruham disait que ce qu'il faut faire pendant le Omer c'est acte symbolique d'acquisition de chacun des attributs cités dans la Mishna. Par exemple le 17e attribut « c'est amoindrir ses activités commerciales » il disait ce jours là il faut qu'une personne parte 5 minutes plus tôt du travail en se disant j'ai l'intention d'acquérir la vertu d'amoindrir mes activités commerciales pour étudier la torah » et ainsi de suite chaque jour il faut faire un acte symbolique qui va représenter l'attribut en question qui sert à acquérir la torah. La question qui se pose est quel est le sens d'un acte purement symbolique à quoi joue-t-on ? Si la torah nous demande de faire des mitswoth symboliques comme de mettre les tefillines ou de faire chabath on peut l'accepter car ce sont des commandements d'origines divines, mais quel est le sens d'en ajouter en se disant acquérir par la même une perfection morale.

Rav Yeruham disait que l'un des messages de la torah c'est que la perfection morale s'atteint grâce à des actes symboliques. Qu'est ce que cela veut dire ?

Dans la torah il y a une mitswah très étrange qui interdit de rendre un objet perdu à un non croyant (pour rester poli), il y a des dérogations à cet interdit, et en pratique le code demande de rendre un objet perdu à un non juif, mais théoriquement il y a un interdit clair dans le Pentateuque de rendre un objet perdu à un non juif. Rashi dans Sanhédrin 76b explique la raison de cette loi de la torah, il dit que la torah a mis en place cet interdit « pour que le juif prenne conscience que si la torah a demandé de rendre un objet perdu par un juif, ce n'est pas par humanisme ou par gentillesse qu'il faut le faire, mais uniquement par ce que c'est un décret divin », Rashi dit qu'il faut que la torah même dans ses lois logiques reste insensée et un décret divin, si non ce n'est plus la torah, pourquoi ? Par ce que les mitswoth de la torah sont des ordres symboliques or un symbole doit être sans sens.

Si vous n'avez pas compris c'est normal je n'ai pas encore expliqué.

Dans la parasha de la semaine dernière Rashi cite un Torat Cohanim qui dit « l'homme ne doit pas se dire je ne veux pas manger du cochon par ce que c'est mauvais pour la santé ou je ne veux pas porter du lin et de la laine mélangés par ce que c'est mauvais pour celui qui le porte, l'homme doit dire il n'y a rien de mauvais dans le porc et rien de mauvais dans le fait de porter du lin et de la laine mais que puis je faire c'est la torah qui a interdit ». Or Maimonide dans le 6e chapitre d'introduction des maximes des pères critique ce midrash à la lumière des philosophes grecs qui disaient que l'homme moral qui n'est pas tenté à faire le mal reste supérieur à celui qui voudrait le faire et qui a une inclinaison à le faire mais qui s'en empêche à cause du respect à la loi. Et il répond qu'il y a deux sortes de mitswoth d'un cote les mitswoth logiques, comme ne pas voler ou ne pas tuer etc., et dans ces actes l'homme qui n'est pas tenté par le mal est supérieur à celui qui est tenté mais qui se contient contre son grès, par contre dans les mitswoth qui sont illogiques et qui sont des décrets divins, comme les lois de la cacherout etc., l'homme qui se contient contre nature est supérieur à celui qui n'est pas tenté (il est amusant de constater qu'en ce qui concerne les interdits sexuels Maimonide se contredit, à mon avis c'est un lapsus du traducteur de l'arabe).

Or on pourrait mettre en opposition ce passage de Maimonide avec ce que Maimonide dit dans le Guide des égarés. Dans le Guide, Maimonide essaie de donner un sens à toutes les mitswoth de la torah, il dit qu'il ne faut pas égorger un animal et son père ou sa mère le même jour par ce que cela fait souffrir l'animal cruellement, il dit aussi que c'est un manque de respect pour l'environnement qui pourrait entrainer l'extermination d'une race entière d'animaux, il dit de ne pas manger de la viande et du lait par ce que c'est aussi cruel de manger un animal dans le lait qui aurait du servir à le nourrir ou à le faire grandir etc., on comprend bien que dans toutes les mitswoth qui paraissent insensées Maimonide cherche du sens, et pourtant dans l'introduction aux maximes des pères Maimonide semblait clairement faire une distinction entre des mitswoth ayant un sens et celles qui n'en n'ont pas. De plus Nahmanide objecte sur ce passage de Maimonide dans le guide qui cherche à donner un sens au mitswoth que le sens que Maimonide donne ne peut pas expliquer les détailles de la halacha et parfois même les contredit.

Mon Roch yeshivah rav David Feinstein a l'habitude de dire que l'on ne pourrait pas soutenir un théorie comme quoi les « hukim » les lois non logiques sont réellement illogiques, par ce que cela voudrait dire que D nous demande de faire des actes absurdes qui n'ont aucun sens, pour voir si on va l'écouter, cela voudrait dire que D se moque de l'homme, qu'il regarde l'humain comme un clown, à qui il demanderait « et maintenant marche sur les mains pour me faire plaisir », ceci est incompatible avec l'idée de D qui est bon pour ses créatures, les hukim ont un sens mais il est caché ou incompréhensible. De la même manière comme Rashi l'a dit dans Sanhédrin même les mitswoth logique ont une part d'insensé, sans quoi elles ne seraient pas des mitswoth, puisque les mitswoth doivent aider l'homme à se dépasser lui-même. Alors quoi ?

Il faut maintenant revenir à l'idée centrale de la Mishna qu'est ce que cela veut dire acquérir la torah ? Ce terme d'acquisition est une référence à un verset du premier psaume où David dit heureux est celui qui etc., car c'est dans la torah de D qu'est son désir et dans sa torah il réfléchit jour et nuit » le talmud dans Kidushin 32 et dans Avodah Zarah 20b observe la contradiction du verset au début on appelle la torah la torah de D, ensuite cela devient sa torah. Le talmud répond au début c'est la torah de D, lorsqu'il apprend sans comprendre, mais lorsqu'il comprend la torah et qu'il lui donne un sens cela devient sa torah. » C’est-a-dire que la torah n'a pas de sens intrinsèque c'est un ensemble de commandements symboliques qui doivent interpeller l'homme, acquérir la torah c'est donner un sens à ces commandements, mais ce sens ce n'est pas la torah d'Hashem c'est le sens que je lui donne c'est ma torah.

Si on revient à l'exemple de l’acquisition de la vertu d'amoindrir son activité commerciale, si je pars du bureau cinq minute plus tôt, avec l'intention d'acquérir cet attribut, je ne l'aurai peut être pas vraiment acquis mais l'acte symbolique va m'interpeler et me transformer, et dans quelques mois lorsqu'il y aura un cours ou une prière que je ne veux pas rater, inconsciemment le souvenir de l'acte symbolique va revenir en moi et va me permettre de partir plus tôt du travail pour étudier. Il en va de même pour le sens des mitswoth, la torah demande de ne pas manger du lait et de la viande, cette acte restera un acte symbolique sans sens, car un acte sensé ne peut pas être un symbole, mais il doit m'interpeler, m'obliger à donner une lecture et un sens à cet acte, en me disant je dois par exemple je dois penser a la souffrance des animaux qui meurent pour que je mange, le respect de l'environnement etc. mais cette lecture c'est ma lecture perso, c'est mon acquisition de la torah, c'est pour cela que l'acte d’acquisition finale de la torah c'est celui qui sait rapporter une chose au nom de son auteur, c'est comprendre ce qui vient d'une lecture personnelle de la torah et ce qui n'est l'est pas. Lorsque l'homme comprend ce qui est sa lecture propre et en quoi elle lui est propre il peut par la même s'ouvrir à la lecture de l'autre.

L'acte symbolique permet de lier l'idéal à la réalité du monde. Il y a un proverbe yiddish qui dit que « le maitre ne peut t'enseigner que ce que tu savais déjà », mais, alors pourquoi a-t-on besoin du maitre, par ce que bien que l'idéal soit en l'homme, l'idéal disparait devant les exigences de la réalité journalière et du pragmatisme, l'acte symbolique de la torah permet à l'homme d'être interpellé et de réveiller en lui des idéaux, en lui laissant en suite la possibilité de les mettre en pratique par rapport à ce qu'il peut faire maintenant. Pour reprendre les exemples de Marcus Eladad, si quelqu'un fait du commerce de café, qui détruit l'Afrique on ne peut pas lui en vouloir et lui dire arrête tout, mais en lui disant « ne mange pas du lait et de la viande ensemble », ou « ne tue par une mère avec ses enfants le même jour », il va se rappeler qu'il faut qu'il fasse quelque chose et qu'il trouve des solutions possible, qu'il fasse le mieux qu'il peut, jusqu'à ce que de lui-même il trouve une solution.

L'idée centrale de rav Yeruham dans la morale était de penser que la violence contre soi-même ne résout rien, par ce que plus un homme va essayer de se combattre et de se surpasser violement plus il va faire naitre en lui une force de révolte qui va s'opposer à sa propre volonté, (plus je veux maigrir plus je grossis, c'est incroyable), ce qui peut changer l'homme de l'intérieur c'est l'acte symbolique et son interprétation, qui se fait d'elle-même de manière inconsciente, et qui est un réveil de l'idéal enfuit.

2- L'acte symbolique et le rapport à l'autre.

Ce n'est pas un hasard si les élèves de rabbi Akivah sont mort pendant le Omer par ce qu'il ne se faisait pas des honneurs les uns les autres, car l'honneur est un acte symbolique qui permet à l’homme de se situer lui-même par rapport à l'autre, de la même manière que la torah est un ensemble d'actes symboliques qui permettent à l'homme de se situer face à D, et face à l'autre et face à la nature. La torah pense aussi que l'on acquiert une femme par un acte symbolique par ce que l'acte symbolique permet de lier la vision idéale que l'on a de l'autre à la réalité, tout en donnant la volonté de réaliser l'idéal dans sa réalité.

A travers l'acte symbolique d'acquisition c'est le rapport au pouvoir et à la politique qui peut être repensé. Benny Levy dans une conférence à Jérusalem intitulée itinéraires a dit que dans chaque discours séducteur d'un homme politique il y a toujours un contenu manifeste qui dit « je suis votre ami, je suis là pour vous aider », et un contenu latent qui dit « je vous aurez », tout discours qui cherche à persuader ou à convaincre est par essence un discours possessif, il semble que dans toute recherche de communication il y a une volonté de possession, Benny Levy n'a pas trouvé de solution a ce problème des rapports humains, dans « la mort du berger » il reste sans solution au problème de la politique.

Ce qu'il faut aussi remarquer pour prolonger les constatations de Benny Levy, c'est que pour celui à qui le discours est adressé, il y a une volonté latente « de se faire avoir », comme lorsqu'un femme rentre dans un magasin d'habit au sentier, le vendeur se dit « je l'aurai », mais le client rentre avec l'idée « je veux me faire avoir », sinon il ne rentrerait pas dans le magasin, cette volonté de « se faire avoir » de « se faire posséder » est en fait une recherche d'amour, mais cette recherche d'amour, est une haine de soi puisque c'est une volonté de dépossession de soi, car le client sait que ce que le vendeur veut c'est posséder tout court, et pas posséder le client, le vendeur n'attache aucune importance à la personne du client qu'il va posséder. L'acte d'acquisition de la femme par l'homme dans le mariage libère l'homme de sa pulsion possessive de pouvoir et la femme de sa volonté d'abandon, et permet au rapport humain de s'établir en dehors d'un rapport de possession. L'acte symbolique qui est vu comme un impératif absolu par la torah place de facto tout acte non symbolique comme quelque chose de relatif, le peuple qui écoute le rav ou l'homme politique est tenu de penser que le discours du rav ou de l'homme politique n'est qu'un discours humain et relatif du fait même qu'il a un sens, un peu comme disait Spinoza que la cité des juifs dans le désert est la société la plus démocratique qui soit puisque tout le pouvoir appartient à D, et que D ne demande que des actes symbolique qui dépassent l'entendement.

Kant reprit par Cassirer a dit que la communication des cultures ne peut passer qu'à travers la communication des symboles, c'est-a-dire qu'un catholique sera hermétique au D des musulmans, mais il ne sera pas insensible aux symboles, aux poèmes aux mosquées que les musulmans ont produit pour servir leur D. C'est pour cela que ce qui était traduit dans les 70 langues à l'entrée d'Israël ce n'était pas un traité de théologie ou un livre de moral mais un résumé de tout les actes symboliques demandés par la torah. Car c'est à travers ces symboles qui sont les mitswoth qu'Israël se fera accepter par les nations.

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