• Rav Uriel Aviges

Noah 5772

« Or, en émigrant de l'Orient, les hommes avaient trouvé une vallée dans le pays de Sennaar, et s'y étaient arrêtés. 3 Ils se dirent l'un à l'autre: "Çà, préparons des briques et cuisons-les au feu." Et la brique leur tint lieu de pierre, et le bitume de mortier. 4 Ils dirent: "Allons, bâtissons-nous une ville, et une tour dont le sommet atteigne le ciel; faisons-nous un établissement durable, pour ne pas nous disperser sur toute la face de la terre." 5 Le Seigneur descendit sur la terre, pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils de l'homme; 6 et il dit: "Voici un peuple uni, tous ayant une même langue. C'est ainsi qu'ils ont pu commencer leur entreprise et dès lors tout ce qu'ils ont projeté leur réussirait également. 7 Or çà, paraissons! Et, ici même, confondons leur langage, de sorte que l'un n'entende pas le langage de l'autre." 8 Le Seigneur les dispersa donc de ce lieu sur toute la face de la terre, les hommes ayant renoncé à bâtir la ville. »


Dans ce passage, la torah nous raconte qu’après le déluge tous les hommes ne parlaient qu’une seule langue, et qu’ils voulaient rester rassemblés dans un seul endroit. Pour être assuré de rester ensemble, ils ont construit une tour ; « la tour de Babel ». D est mécontent du projet et il disperse les nations à travers le globe en mélangeant leurs langues de telle manière qu’ils ne puissent plus se comprendre les unes les autres.

A première vue, on ne comprend pas pourquoi D s’oppose au projet de la tour, on ne comprend pas pourquoi D tient tellement à ce que la population humaine soit éparpillée à travers le monde. Le talmud (Sanhédrin 107b) va jusqu’à dire que tous ceux qui ont participé à la construction de la tour de Babel n’ont pas part au monde futur. Cette affirmation du talmud parait étonnante, en effet, pourquoi les constructeurs de la tour de Babel mériteraient une telle punition ? D’autre part, le Zohar dit que la génération de la tour Babel respectait la torah. Le Zohar dit « la génération de la tour de Babel aimait tellement la torah, que la torah aurait du leur être donnée, plutôt que d’être donnée aux juifs sortis d’Égypte.» Cette affirmation du Zohar correspond à la littéralité du texte, les hommes veulent rester unis, ils sont donc animés d’un sentiment d’amour fraternel universel.  Pourtant, le Zohar dit aussi que cette génération n’aimait pas D et c’est pour cela qu’ils n’ont pas de part dans le monde futur. Concernant ce dernier point, il est difficile de comprendre quelle est la source du Zohar. Qu’est ce qui pousse le Zohar à penser que la construction de la tour de Babel était la marque de la haine de D ? Le verset dit explicitement que la tour avait pour but de créer un point de rassemblement qui empêcherait les habitants de s’éparpiller à travers le monde, on ne voit donc pas en quoi cette tour était la marque d’une révolte contre D. De plus, les prophètes disent qu’a l’époque messianique (Tsefania 3-9) toutes les nations ne feront plus qu’une et qu’elles serviront D avec une langue unique. Toutes ces nations viendront pèleriner au temple de Jérusalem pour servir le D unique dans un endroit unique. Les versets disent « Mais alors aussi je gratifierai les peuples d'un idiome épuré, pour que tous ils invoquent le nom de l'Eternel et l'adorent d'un cœur unanime. 10 D'au-delà des fleuves de Couch, mes adorateurs, mes fidèles dispersés m'amèneront des offrandes. » Si l’union entre les nations est le but de l’histoire, alors, pourquoi la génération de la tour de Babel est elle accusée d’être restée unie dans un endroit précis en parlant une seule langue ? Cette génération aurait du être récompensée puisqu’elle cherchait à réaliser la destinée messianique !  Toutes ces remarques nous portent à penser que même si l’unité universelle est la finalité de l’histoire, cette unité n’est pas concevable sans une période d’éclatement et de pluralité. 

Il semble, que dans l’union universelle, une conscience identitaire sublimée subsisterait. Or, il est difficile de comprendre la nature exacte de cette identité individuelle vu qu’elle a pour vocation d’être dépassée.

Mais, si on analyse le Zohar et les midrashim de plus près on peut saisir plus précisément la nature de cette identité. Le Zohar dit que la génération de la tour de Babel aimait la torah et qu’elle aurait mérité de recevoir la torah. Or, si la génération de la tour de Babel s’opposait à l’éclatement et à la diversité sociale, on peut déduire du Zohar que la diversité et la pluralité ne découlent pas d’une volonté de pureté et de justice, mais qu’au contraire la pluralité et le désir de démarcation découlent du mauvais penchant de l’homme.  C’est la jalousie et la violence qui créent l’éclatement des sociétés. C’est pour assouvir son désir de pouvoir que l’homme cherche à conquérir d’autres territoires. L’homme veut se démarquer par ce qu’il cherche la reconnaissance des autres. Les ambitions personnelles et les désirs de conquêtes ne sont jamais purs. Pourtant ces sentiments sont une partie constituante et inaltérable de la nature humaine.  La génération de la tour de Babel cherchait à nier ces pulsions, les hommes ont voulu créer une société basée uniquement sur la raison et la recherche de la pureté morale. Pour cela, les hommes construisent une tour qui doit leur permettre de résider dans le ciel, c’est à dire d’être à l’égal de D. Le midrash cité par Rashi (Genèse 11-1) dit « Ils sont tous venus avec un même dessein et ils ont dit : « Dieu n’avait pas le droit de s’attribuer de manière exclusive le monde supérieur ! Montons au ciel ». La génération de la tour de Babel ne cherchait pas à se battre contre D, ils voulaient vivre dans une pureté morale inhumaine, ils voulaient vivre dans le ciel. Dans cette optique, aucune différence identitaire ne pouvait se justifier, puisque le bien vers lequel il fallait tendre était absolu et désincarné. Mais, du même coup, cette société était totalement absurde, puisque tous les êtres humains devaient être parfaitement identiques. D condamne la génération de la tour de Babel, car pour l’homme nier l’animalité de sa nature revient à haïr D, puisque c’est D l’instigateur de la nature animale de l’homme. D voit la construction de la tour comme une révolte contre lui, la génération ne voulait pas se battre contre la loi de D, ils voulaient habiter avec D ils voulaient être D. ils niaient toute la partie animale qu’il y avait en eux. En condamnant la construction de la tour de Babel la torah nous apprend que l’animalité de l’homme et son désir de pouvoir n’ont pas pour vocation d’être détruit, mais qu’ils doivent être canalisés dans une dynamique de progrès. 

A l’époque du messie, la pluralité des nations doit être sublimée dans une union, mais cette union ne peut être que la résultante d’une division causée par la nature animale de l’homme. 

On peut approfondir cette idée à partir d’un autre passage de la torah.

Pendant la fête de Soucoth la torah nous demande d’apporter 70 béliers. Ces béliers correspondent aux 70 nations. 

Rashi (les nombres 29-18) cite le talmud :

« Les taureaux offerts pendant Soucoth sont au nombre de soixante-dix, tout comme les soixante-dix nations idolâtres qui vont en diminuant graduellement (Soucah 55b). C’est pour elles un signe de destruction, et à l’époque du Temple ils les protégeaient contre les souffrances. »

Le Midrash cité par Rashi semble se contredire. En effet, d’une part, le midrash dit que le but des sacrifices est de protéger les nations, mais d’autre part, il dit aussi que ces sacrifices sont apportés d’une manière décroissante pour signaler l’extermination irrémédiable des peuples. Il est difficile de penser que les sacrifices avaient un rôle double et contradictoire. Soit, les sacrifices devaient protéger les nations et dans ce cas il faudrait les apporter de manière croissante pour signaler notre volonté de voir leur multiplication. Soit les sacrifices doivent détruire les nations et dans ce cas, il serait impensable que ces sacrifices protègent les nations des mauvais décrets. Le nombre décroissant des béliers montre que le nombre des nations a pour vocation d’être réduit, pourtant, paradoxalement, ces mêmes sacrifices préservaient les nations de leurs destructions en leur permettant de conserver leurs différentes identités. Pour donner un sens à ce paradoxe il faut d’abord comprendre comment le pardon est obtenu par les sacrifices, il faut comprendre par quel procédé un sacrifice permet le pardon du pécheur. Le talmud dans le traite de Shabbat (33b) dit « si il y a des justes dans une génération, alors ce sont eux qui expient les fautes de la génération, mais si il n’y a pas de juste alors ce sont les enfants qui par leur mort expient les fautes de la génération ». Cette idée selon laquelle les justes pardonnent les fautes des pécheurs par leurs souffrances est reprise à plusieurs endroits dans le talmud. Ces passages du talmud sont très difficiles, car logiquement on ne peut pas comprendre comment la souffrance des innocents peut pardonner la faute des criminels. De plus cette idée du talmud semble contredire complètement un verset du Deutéronome (29 :18). Dans ce verset la torah semble dire clairement que les mérites des justes ne vont pas effacer les fautes des pécheurs.

Or, le pardon procuré par un sacrifie animal et celui apporté par les souffrances d’un juste procèdent de la même mécanique, dans les deux cas c’est un être innocent et pur qui expie les fautes d’un coupable ou d’un bourreau.

Je n’ai vu aucun commentaire du talmud expliquant le fonctionnement et la logique de cette expiation (cette impasse est remarquable). Par contre, du fait que cette idée est fondamentale dans le dogme chrétien elle a été énormément développée par les penseurs du christianisme. Je m’inspire donc de l’un d’eux, Thomas d’Aquin, pour expliquer le processus du pardon par le sacrifice, tout en corrigeant ce discours pour l’intégrer dans la logique du dogme juif. Dans la théorie thomiste « la faute s’épuise dans le juste » cette idée peut être comprise à travers un exemple historique. Quand les élèves de la yeshivah de Barnovits ont été assassinés par les nazis avec leur Roch yeshivah, ils dansaient. Ils avaient l’intention d’être immoler comme un sacrifice holocauste à D. De ce fait on peut dire que les nazis qui les tuaient étaient des kohanim qui apportaient le sacrifice vers D. Pour ces martyrs, le fait de mourir n’était pas un mal, c’était une élévation spirituelle. De ce fait on peut dire que les nazis ne faisaient aucun crime lorsqu’ils tuaient les élèves de cette yeshivah. Pour le judaïsme, Cela ne veut pas dire que les nazis ne sont pas coupables d’homicide, cela ne veut pas dire que les nazis ne vont pas être punis pour leurs fautes dans ce monde et dans le monde à venir. Mais cela signifie qu’au regard de l’Histoire la mort des martyrs n’était pas un mal et qu’elle avait un sens historique positif. La faute s’épuise et disparait dans le martyr du juste, parce que le martyr transforme, au regard de l’Histoire, le non sens de la faute en sens. D’autres juifs ont été tués par les nazi en ignorants qu’ils étaient juifs, ou ce qu’était que le judaïsme. Dans ce cas, les victimes ne pouvaient pas trouver un sens à leurs morts. Dans ce cas, le crime du bourreau reste un non sens historique, l’homicide reste historiquement un mal absolu. La souffrance du juste pardonne la faute du pécheur dans le sens où la faute disparait de l’histoire, puisqu’elle prend un sens constructif pour le juste. Du fait que le juste arrive à s’élever spirituellement pas les souffrances, alors, la faute du pécheur qui cause ces souffrances devient une action positive. Ceci n’efface pas la culpabilité morale du pécheur, mais la faute disparait en tant que mal absolu dans l’histoire.  De même, lorsqu’un animal est apporté comme un holocauste à D, la faute qui a causé cette élévation de l’animal prend un sens positif. Elle n’est plus une absurdité. L’animal ne pardonne pas la faute morale de celui qui amène le sacrifice, mais, par le sacrifice la faute disparait de l’histoire. Le pardon obtenu par le sacrifice n’est pas un déni du mal qui la cause, mais elle est une orientation de ce mal vers une construction positive. Dans le contexte des béliers apportés pendant la fête de soucoth, la multiplicité des nations est vue comme l’expression d’une tendance animale, le fruit d’une volonté de pouvoir. Comme nous l’avons dit plus haut, le désir de démarcation découle de l'animalité de l’homme. En apportant des béliers en sacrifices, les juifs cherchent à donner une orientation positive à ces tendances. C’est ce qui explique que, d’une part les sacrifices sont apportés en vue de la diminution du nombre des nations, puisque la volonté de domination n’est pas un bien en soi, mais que, d’autre part, ce sont ces sacrifices qui permettaient aux nations de subsister en les protégeant, puisque les sacrifices donnent un sens positif au désir animal de l’homme. L’histoire de la tour de Babel, nous apprend que la société idéale de la torah n’est pas une société ou l’animalité n’a plus sa place, ce n’est pas une société où l’on pardonne en oubliant la faute de l’autre. Pour la thora, dans la société idéale, l’acte destructeur de l’autre est transformé en une action constructive. De ce fait l’acte destructeur du bourreau ne doit jamais être oublié. Ainsi, le « pardon », tel qu’il est envisagé dans la torah, est très différent du pardon tel qu’on l’entend le langage courant actuel.  « La mehilah », « le pardon » dans la torah ce n’est pas l’oubli de la blessure infligée, c’est, au contraire l’utilisation de cette blessure comme quelque chose d’essentiel et de constructif pour la victime. Pardonner, c’est donner un sens positif à la faute de l’autre. C’est faire de la blessure qu’on nous inflige la fondation de notre construction personnelle. Même à l’époque messianique la haine continuera d’exister, car une société sans haine c’est aussi une société sans amour. La haine et l’amour sont deux faces d’un même sentiment, on ne hait l’autre que pour ne pas être happé par l’amour que l’on a de lui. Toutes les phrases de haines que les nations expriment envers Israël révèlent en fait, un grand amour d’Israël. Les nations ont besoin d’insulter Israël uniquement pour se protéger de leur amour. Un homme, honnête avec lui-même, sait qu’on ne peut haïr que quelqu’un qu’on aime profondément. La haine n’est qu’un écran que l’amant utilise pour se protéger de ses sentiments. La haine est un rempart sécurisant contre un désir fusionnel dangereux qui met en péril l’identité personnelle. Tout celui qui aime une personne a besoin de le haïr aussi, pour garder un éloignement nécessaire à son existence propre (cf. le dernier livre de Freymann).

Il en résulte que lorsqu’une personne ou un peuple sont victimes de la haine, il ne faut surtout pas que la victime oublie ou minimise l’acte commis a son égard, parce que dans ce cas, la tendance fusionnelle de l’agresseur va persister, et de ce fait l’agresseur n’aura d’autre solution que de répéter son acte destructeur pour se protéger. Par contre, si la personne agressée prend acte de l’agression et qu’elle fait de cette agression une fondation de son développement identitaire, alors, la distance créée permettra à l’agresseur de l’aimer. L’histoire de la tour de Babel nous apprend qu’il n’y a pas d’amour possible sans une certaine distance entre les nations et entre les hommes.

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