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  • Rav Uriel Aviges

Leh Leha 5773


Lorsque la torah parle des épreuves d’Abraham et d’autres justes, le lecteur s’identifie par reflexe à l’être humain éprouvé. Il essaie de comprendre ce que le juste a vécu pendant l’épreuve. Il cherche à savoir comment le juste a surmonté l’épreuve et pourquoi il l’a surmontée. Par contre, le lecteur éprouve rarement le besoin de justifier le comportement de D, on se demande rarement pourquoi D a demandé à Abraham de rejeter sa femme Hagar et son fils dans le désert sans vivres ; Pourquoi D a fait croire à Abraham qu’il devait égorger son fils tant aimé et chéri ; ou pourquoi D ne laisse-t-il pas Moshé entrer en Israël.

Pourtant, ces questions méritent d’être approfondies, car on a l’impression que, cavyahol, D se comporte d’une manière sadique avec les hommes. Si D voulait éprouver les justes pour leur donner du mérite, il aurait pu les éprouver d’une manière plus constructive et moins cruelle, il aurait pu demander à Abraham de faire le tour du monde en 80 jours, ou de convertir toute la planète au monothéisme. Pourquoi les épreuves demandées par D sont elles si inhumaines et cruelles?

Dans le livre des proverbes on peut lire les versets suivants (chap. 3, 11-12)

« Ne rejette pas l'admonestation de l'Eternel, ne t'insurge pas contre sa réprimande; car celui qu'il aime, l'Eternel le châtie, tel un père le fils qui lui est cher. »

On aurait tendance à interpréter que D châtie, comme un père, dans un but pédagogique, pour enseigner une leçon a l’homme a travers le châtiment.

Pourtant, dans le livre des Rois 1 (chapitre 13), D condamne le prophète Ido à être frappé par un lion, par ce qu’il a accepté l’invitation d’un autre prophète. Ce prophète avait menti à Ido en lui disant que D lui avait ordonné de manger chez lui. (Précédemment, D avait dit à Ido de rentrer chez lui sans manger, Ido a fauté par ce qu’il a cru à la prophétie de l’autre prophète plus qu’à la sienne.) Contrairement à Ido, le prophète menteur n’est pas puni. Les commentateurs expliquent qu’Ido a été puni par ce qu’il était un juste, alors que l’autre prophète a été exempté par ce qu’il était un mauvais et que D ne voyait pas l’intérêt de le punir. Dans ce cas, le prophète Ido n’a rien appris par la punition, puisqu’il est mort. On voit bien que la punition de D n’a pas qu’un rôle pédagogique.

Dans la même veine, le talmud dans le traité de Makoth (8a), cite un autre verset du livre des proverbes (chap. 29-17) disant « Corrige ton fils, tu en auras du plaisir; il donnera de douces joies à ton âme. », pour le talmud, le verset semble indiquer qu’il y a une mitsvah de frapper son fils pour le plaisir, même si on a rien à lui reprocher. Le talmud explique qu’en frappant son fils le père fait accroître l’amour que son fils lui porte. Pour cette raison, il y a une mitsvah de frapper son fils, même si il n’a rien fait de mal. Car un fils haïra son père, si le père a manqué d’autorité, mais il n’haïra jamais vraiment son père si il a été trop violent. Le talmud enfonce le clou en disant que, de ce fait, si un père tue son fils par inadvertance en le frappant, on ne peut pas le condamner pour meurtre, puisqu’il faisait une mitsvah en frappant son fils.

Ces paroles du talmud sont aujourd’hui intolérables, pourtant elles sont pleines de sagesse, l’expérience montre, que les enfants battus, même lorsqu’ils ont grandis, sont incapables d’aligner plus de deux mots méchants contre leur parents, alors que ceux qui ont reçu une éducation libérale, sont obligés de passer des années en psychanalyse pour se libérer de toute la haine qu’ils ont accumulée contre leur géniteurs.

Quoi qu’il en soit, il apparait clairement que, lorsque le verset compare le châtiment de D à celui du père en disant : « car celui qu'il aime, l'Eternel le châtie, tel un père le fils qui lui est cher. », il ne justifie pas le châtiment par son un rôle pédagogique.

Comment comprendre donc tous ces passages de la torah ? Pourquoi la torah ne met-elle pas le bien-être et le confort de l’homme et de l’enfant comme étant des valeurs suprêmes et primordiales ?

Pour répondre à ces questions il y a lieu de s’interroger sur ce qu’est le bien-être, et les raisons qui poussent l’être humain à le rechercher.

A mon avis, le bien être est lié chez l’homme à l’habitude. Tout ceux qui ont vécu quelques jours sans électricité et sans chauffage, ont ressenti au moment ou le courant a été rétabli une sensation contradictoire. D’un cote, ils étaient soulagés de pouvoir reprendre leur vie quotidienne, ils étaient heureux de pouvoir reprendre le rythme bien réglé et confortable de leur routine, fini les parties interminables de Monopoly avec les enfants, fini les heures de lectures forcée et mortellement ennuyeuses des comptes de Grimm ou des aventures de oui-oui, fini, les feux de bois mouillés qui chauffent si peu mais qui enfument tellement ; ces étranges feux qui possèdent l’incroyable propriété de transformer instantanément, n’importe quelle femme douce et docile, en une hyène sauvage et enragée. Fini tout ca ! 

Mais au même moment, en sentant la douce chaleur du chauffage et le retour de la connexion internet, on était pris par un mouvement de recul, par ce que l’on saisissait à quel point notre vie était aseptisée, et à quel point le confort de la vie moderne tendait a nous rendre comparables à des cadavres étendus sur des coussins dans des cercueils. Il apparaissait très clairement, à ce moment précis, qu’il y avait une relation de parenté très étroite entre le confort et la mort.

Il y a dans les écrits de Freud une contradiction concernant le rôle de la répétition dans le fonctionnement de la psyché. Dans les écrits tardifs de Freud, l’attraction du sujet vers l’habitude et la répétition est considérée comme la nature profonde de « la pulsion de mort ». L’homme cherche à répéter inlassablement les mêmes expériences pour s’empêcher de vivre le présent. Les malades mentaux atteints de troubles obsessionnels du comportement, répètent inlassablement les mêmes expériences pour s’extraire de la réalité de la vie.

Par contre, dans les écrits de jeunesse de Freud, le désir de revivre les mêmes expériences est vue comme ce qui permet à l’homme de vivre et de progresser. La volonté de répéter est opposée au « trauma » ; l’expérience traumatisante qui elle ne peut plus s’inscrire dans la nécessité de répétition animant la psyché. Le traumatisme c’est l’expérience qui crée une blessure dans le moteur de la psyché puisqu’elle ne peut pas s’intégrer dans le schéma la répétitif de l’habitude.

Dans les premiers écrits de Freud, l’habitude et la répétition ont un rôle thérapeutique. Le petit enfant traumatisé par le départ de sa mère chaque matin, répète l’expérience de cette séparation pendant l’absence de sa mère en jetant une poupée qu’il va ensuite récupérer, pour se persuader que sa mère finira par rentrer, comme elle était rentrée la veille au soir. Le jeux avec la poupée permet à l’enfant de surmonter par la répétition virtuelle, le traumatisme de l’expérience réelle. 

Techniquement la contradiction dans les écrits de Freud est double. La première contradiction résulte du fait que l’attraction de l’habitude et du virtuel est d’abord vue comme un désir de vivre dans les œuvres de jeunesse, alors qu’elle est envisagée ensuite comme une pulsion de mort dans les écrits tardifs. 

La deuxième contradiction porte sur le mécanisme qui anime le désir de la répétition chez l’homme. Dans les œuvres de jeunesse, Freud pense que le désir de répétition est une réaction à l’expérience traumatique, on cherche le confort de la répétition pour calmer la douleur de l’expérience vécue. Alors que dans les écrits plus tardifs le désir de répétition est premier, c’est une pulsion de mort qui agit comme un moteur et pas comme une réaction à un autre événement.

En réalité cette contradiction n’est qu’apparente, elle révèle simplement le fait que le désir de répétition découle de la conscience de la mort et du désir de la dépasser. Lorsque l’enfant voit sa mère partir pour la première foi, il ne sait pas si elle va revenir. En vivant cette expérience du départ et de l’abandon, l’enfant fait l’expérience de la mort et du manque. Lorsque sa mère revient, l’enfant à l’impression d’avoir vaincu la mort et de l’avoir dépassée. Ce qui intéresse l’enfant par la répétition du simulacre dans les jeux avec sa poupée, c’est la fin heureuse de l’histoire, c’est le retour de la mère.

Ce que l’on veut vivre par la répétition et le confort du quotidien c’est la fin du cycle de la journée, le moment ou l’on retourne à la case départ. On ne vie pas le retour à la case départ comme un échec, on ne se dit pas « je n’ai rien accompli aujourd’hui » on se dit « je suis en aussi bonne condition que j’étais ce matin, donc j’ai vaincu la mort. »

Le désir de répétition est en même temps une pulsion de vie et une pulsion de mort, c’est un désir qui devient inné, mais qui ne peut exister que si historiquement il a été précédé par une expérience traumatique de la mort. 

Il n’y a pas de différence fondamentale entre un malade schizophrène qui revit inlassablement des expériences imaginées incompatibles avec le réel et l’homme moderne qui cherche à inscrire sa vie dans le confort d’une routine quotidienne. Dans les deux cas l’individu cherche à sublimer la conscience de la mort par la répétition d’un acte habituel qui se termine toujours bien. 

La seule différence entre le pathologique et le normal réside dans le fait que le schizophrène n’arrive pas a inscrire la répétition de son expérience dans le réel, alors que l’homme moderne arrive a marier son expérience répétitive avec la réalité du monde. L’homme qui recherche le confort de sa routine n’est plus un vivant c’est un survivant.

Il reste à déterminer si il existe une alternative à cette manière de vivre.

On pourrait être tenté de dire qu’il y a deux alternatives possibles au désir de répétition et de survivance. La première serait la « surenchère », la deuxième serait la remise en jeux. 

Voila des exemples de surenchère : « jusqu'à maintenant je conduisait une Ferrari, j’en suis très blasé, pour sortir de mon habitude je vais m’acheter une Mazzerati. » ou dans une autre variante, « jusqu'au aujourd’hui j’apprenais 2 pages par jour du talmud de Babylone, j’en suis blasé, maintenant je vais passer à deux pages par jour du talmud de Jérusalem », ou « bien hier je faisais 2000 par jour, maintenant je vais faire 4000 », « on progresse, non ! » . Dans tous ces cas l’individu croit progresser alors qu’en fait il ne fait que répéter la même action en effectuant un changement quantitatif et pas qualitatif.

Dans le premier cas, quelque soit la voiture que l’on achète, ce que l’on cherche à vivre c’est la répétition de l’excitation que l’on a vécu lorsque l’on achète sa première voiture. De même, celui qui change de sujet d’étude cherche à revivre l’excitation qu’il avait vécu la première foi où il a appris quelque chose de nouveau, il en va de même, pour celui qui cherche à gagner plus, il veut revivre l’excitation qu’il avait vécu au début lorsqu’il a commencé à gagner de l’argent. 

Dans tous ces cas de surenchère, la conscience de la mort n’est pas éradiquée, l’individu cherche à progresser justement par ce qu’il sent qu’il ne progresse pas vraiment. Il cherche à vivre en faisant plus, par ce qu’au fond, il sait qu’il ne fait que survivre.

Dans la répétition et la collection on cherche toujours à revivre la première expérience, on veut re-capturer « la part maudite de l’objet original » qui nous échappe toujours. Le collectionneur de voiture veut revivre l’expérience qu’il a vécu lorsqu’il a acheté sa première voiture de sport, mais cette expérience il ne la revivra jamais, c’est pour cela qu’il collectionne. (C’est la même chose chez les hommes qui collectionnent les femmes ou chez les femmes qui collectionnent les hommes). La surenchère n’est qu’une modalité de la répétition. La variante ultime de la surenchère consiste à consacrer sa vie à l’accomplissement d’un but inamovible. Dans ce cas aussi l’homme cherche à dépasser, la conscience de la mort par l’accomplissement d’une réalisation qui lui subsistera.

L’autre alternative serait la remise en jeux, George Bataille pense que pour fuir le confort mortifère de la répétition il faut se remettre en jeux. Il n’y a qu’à jouer toute l’année à Robinson Crusoé ou à Casanova pour s’extraire du désir sclérosant de la répétition. Pourtant, même dans la remise en jeux et la recherche de l’aventure, l’homme est toujours en quête de la répétition.

Le joueur va au casino par ce qu’il espère gagner, comme l’enfant avec sa poupée, il cherche infiniment à revivre la fin heureuse du retour de sa mère. Dans les jeux ou les aventures, le joueur ne sublime pas la peur de la mort, au contraire il l’exalte, pour avoir l’impression de la dépasser lorsqu’ il retourne indemne de l’aventure. L’aventurier est toujours un survivant et pas un vivant. Il aspire toujours à revenir au point de départ. 

Contrairement à ce qu’affirmait Bataille, il n’y a pas une différence fondamentale entre un homme qui cherche à accumuler des biens et un homme qui désir mettre sa vie en jeux. Dans les deux cas, l’individu cherche à sublimer d’une manière factice sa conscience de la mort par un retour heureux à la case départ.

A travers l’épisode du ligotage d’Isaac, la torah nous montre quel est le chemin qui permet à l’homme de jouir de la vie en échappant à la nécessité mortifère de la répétition. Pour que l’homme puisse réellement vivre et réellement penser, il faut qu’il éradique en lui la peur de la mort. Il faut aussi qu’il ne sente plus la nécessité de justifier sa vie par un but à atteindre pour sublimer cette peur. Isaac ne cherchait plus à dépasser la mort par la répétition après le ligotage, parce qu’il avait déjà vécu sa mort, de ce fait, il pouvait commencer à vivre. Personne n’a jamais vécu aussi pleinement qu’Isaac, parce qu’Isaac était émancipé par le ligotage de tout le désir de répétition qui conditionne chez les communs la plus grande partie du comportement humain.

Abraham a désiré toute sa vie être survécu par un fils juste, à travers ce désir Abraham cherche à sublimer sa mort. Le fait qu’il soit attaché si fortement à ce but montre qu’il justifie sa vie uniquement par l’accomplissement de ce but, de ce fait Abraham ne vie pas, il ne fait que survivre pour accomplir un but qui justifie sa vie. Abraham trouve un confort en consacrant sa vie à l’accomplissement d’un but comme d’autre trouve le confort à travers la routine du quotidien.

A la fin de sa vie D dit à Abraham, « tues ton fils s’il te plait! » pour montrer à Abraham que même si il n’est pas survécu par un fils, sa vie valait le coup d’être vécue. Comme Abraham, Moise a voué sa vie à l’accomplissement d’une mission, Moise a voulu toute sa vie entrer en Israël. A la fin de sa vie, D lui a dit « regarde la terre d’Israël mais tu n’y rentreras pas », par cette interdiction D voulait montrer à Moise que sa vie avait un sens indépendamment du but qu’il avait cherché accomplir.

Tant qu’un homme cherche à justifier sa vie par l’accomplissement d’un but, on peut dire que c’est la peur de la mort qui le motive. D’une certaine manière, il est donc sclérosé et il vit dans une sorte de névrose qui l’empêche de vivre pleinement sa vie au présent. C’est ce que D a voulu montrer à Moshé en lui interdisant d’aller en Israël et en lui disant que la terre sur laquelle il était dans le présent c’était la terre sainte. David a voulu toute sa vie construire le temple et D l’en a empêché pour la même raison. Ces interdits divins ne sont pas la marque de la cruauté divine, au contraire, D voulait montrer que pour jouir de la vie, l’homme ne doit pas chercher à justifier son existence par un but qu’il devrait accomplir coute que coute, pour sublimer la mort.

Tant qu’un homme justifie sa vie par le désir d’accomplir un but, il ne fait que survivre, il ne vit pas vraiment. La première chose que D a dit à moise « c’est enlève tes chaussures car l’endroit sur lequel tu te dresses c’est la terre sainte », tu n’as pas à aller en Israël pour être sur une terre sainte, arrêtes de marcher, car l’endroit où tu te trouves c’est la terre sainte ! 

De même, lorsque D éprouve Abraham au moment du ligotage d’Isaac, il lui dit « part pour toi » ! C’est-à-dire part dans ton intérêt propre, ce n’est pas un ordre catégorique, ta vie a un sens même si tu ne le fais pas ! » Abraham n’a pas à justifier sa vie par les épreuves, si il veut, il peut ne pas répondre à l’appelle de D. Isaac a failli être mis à mort par son père pour qu’il apprenne à ne plus avoir peur de la mort, si D châtie ceux qu’il aime, c’est par ce qu’il sait que c’est à travers ce châtiment que les individus peuvent apprendre à jouir de la vie et échapper au désir implacable de la répétition ou de l’accomplissement.