• Rav Uriel Aviges

Leh Leha 5771

La parasha de la semaine nous parle des premières épreuves d’Abraham. Selon la majorité des commentateurs la 10ème épreuve d’Abraham c’était le ligotage d’Isaac. La Mishna dans le 5ème chapitre de Pirke Avoth dit “Abraham a été éprouvé par dix épreuves, c’est pour nous montrer a quel point D aimait Abraham.” La Mishna nous dit que les épreuves envoyées à Abraham étaient des preuves d’amour de la part de D. Cette Mishna peut paraitre étrange comment peut-on dire que, par amour, D a fait envoyer Abraham dans une fournaise pour qu’il se fasse bruler vif ? Comment peut-on dire que, par amour, D demanda à Abraham de tuer son fils? Si il faut croire la Mishna dans Pirkei Avoth, selon la torah l’amour est essentiellement une relation sado masochiste. A coté des épreuves d’Abraham le parcours initiatique de Justine de Sade fait penser à un épisode de Chapi Chapo.

Comment comprendre cette Mishna?

Pour introduire ma réponse je vais raconter une anecdote me concernant. La semaine dernière j’ai eu le mérite (heureusement rare) de devoir donner un cours à une classe de petits enfants de la ville où j’habite, les enfants avaient entre 7 et 10 ans. J’ai été surpris par le niveau de certains des enfants. Il y avait dans la classe une petite fille de 7 ans qui connaissait plus passage de la Guemara que moi. Par contre, je n’ai pas été surpris du niveau assez médiocre de mes propres enfants qui faisaient aussi parti de la classe. A la fin du cours le professeur m’apprend que la petite fille en question passe son temps à lire des livres de midrash et que toutes les 3 semaines elle fait un siyum sur un livre et ses parents offrent à toute la classe des gâteaux et des glaces à cette occasion.

Quand je suis rentre chez moi, j’ai dit à ma fille que si elle finissait un livre comme sa copine, j’offrirai, moi aussi, des glaces et des gâteaux à toute la classe. Ma fille a été très enthousiaste à cette idée, mais je lui ai dit que pour faire un siyum il fallait que, lorsqu’elle rentre à la maison, elle lise un livre au moins pendant 10 minutes tous les jours. Alors, elle m’a répondu qu’elle n’était pas intéressée, par ce que, lorsqu’elle rentre à la maison elle préfère s’entrainer au “catch” (ma fille est comme moi, elle adore le catch). Je lui ai demandé comment ça se faisait que sa copine, elle, adorait lire des livres et qu’elle ne jouait jamais au catch. Ma fille m a répondu “c’est par ce qu’elle n’a jamais joué au catch, si jamais elle avait su ce que c’était que le catch, je te garantis qu’elle n’aurait jamais ouvert un livre de sa vie.” Je suis toujours interloqué par l’intelligence de ma fille.

Tout ça pour dire, que l’aptitude à la jouissance n’est pas égale chez tous les êtres humains. Il y a des individus qui savent jouir de leur intellect d’autre qui savent jouir de leurs corps, d’autres encore qui savent jouir des deux, et d’autres évidemment qui ne savent jouir d’aucun des deux. Comment comprendre ce phénomène? 

Pour répondre à cette question il faut déjà savoir ce qu’est la jouissance. Dans la génération précédente il y a eu une grande discussion en ce qui concerne la définition de la jouissance entre Foucault et Gilles Deleuze. Je vais ici bâtir ce dvar torah en me basant sur la théorie de Gilles Deleuze (non pas, par ce que je pense qu’elle est plus exacte, mais uniquement par ce qu’elle est plus simple, et donc plus facile à calculer). Pour Gilles Deleuze, ce qui s’oppose diamétralement à la jouissance c’est l’orgasme. L’orgasme c’est la rupture de la jouissance, l’orgasme c’est le moment où tout s’arrête, la jouissance c’est une volonté de retarder au maximum l’orgasme. On peut rapprocher cette analyse de Deleuze avec l’idée de Bataille qui pense que la jouissance c’est la volonté de se remettre en jeux. Pour Georges Bataille seuls les faibles cherchent la sécurité, l’homme puissant cherche à se remettre en jeux. L’homme ne jouit pas du profit, comme le pense les capitalistes, l’homme jouit du risque. Deleuze ne va pas aussi loin que Bataille dans son analyse de la jouissance, il dit simplement que la jouissance, c’est perdre ses repères, rentrer dans un état où tout est remis en question. La jouissance est comparable à l’état d’un drogué ou d’un alcoolique qui “fly”.

Ce qui empêche l’homme de jouir c’est la peur de cet état flottant. Les enfants qui ont peur de plonger dans la piscine, ou de descendre du toboggan, n’osent pas jouir de leurs corps. Pourtant la peur de la jouissance fait partie de cette jouissance. Ce que l’homme cherche dans la jouissance c’est justement cette peur ce “thrill”. 

Mais, force est de constater, qu’il y a un point de rupture où la peur devient trop grande et qu’elle bloque la capacité de jouir. 

Pour reprendre l’exemple de ma fille Rachel et de sa copine Sarah. Sarah a peur de jouer au catch car c’est dangereux, en catchant on prend des coups et on en donne, (Sarah fait une tête de moins que la plus part des autres élèves de la classe) elle préfère jouir de son intellect qui lui procure le même plaisir à moindre frais. Sarah est tranquille lorsqu’elle lit un livre. Par contre, Rachel à peur de penser et de s’imaginer des choses abstraites, ça la remet trop en question, ça lui fait faire des cauchemars, donc Rachel préfère jouir de son corps par “le catch”, (Rachel ne prend pas de risque, elle fait une tête de plus que les autres élèves de sa classe). 

La jouissance intellectuelle vient du fait qu’elle produit une remise en question, une mise en abime, un état d’apesanteur où tout devient possible. Ce qui fait jouir dans la question que j’ai demande dans le premier paragraphe de ce texte, c’est le fait que cette question remette en question tout. Ce paragraphe demande « C’est quoi l’amour? C’est quoi D? Qu’est ce que le sado masochisme? » Et cette remis en question c’est de la jouissance.

A partir de là on peut répondre la question posée dans le premier paragraphe. En quoi les épreuves de D étaient une preuve d’amour pour Abraham?

C’est par ce que ces épreuves étaient des remises en question fondamentale, à chaque épreuve, Abraham devait remettre en jeux son rapport à D, son rapport à lui même. Il était complètement “shooté” à son rapport prophétique. Il y avait une jouissance extrême pour Abraham dans le fait de se remettre en question. Abraham jouissait de ne plus savoir si on avait raison ou tord. S’il fallait sacrifier son fils ou pas, cette jouissance intellectuelle intense a était transmise comme héritage à la descendance Abraham à travers l’étude de la torah. C’est pour cela que le talmud dit dans Taanith “ ne crois pas qu’Isaac a été ligoté sur le mont Moriah à Jérusalem, Isaac a été ligoté sur le mont Sinaï là où les juifs ont reçu la torah”. C’est l’étude de la torah qui est la continuation du ligotage d’Isaac plus que les sacrifices du temple, puisque l’essence de l’étude de la torah c’est la remise en question. 

C’est pour cela que le talmud défini l’étude de la torah comme étant la jouissance ultime et pas un devoir. Le talmud dans le traité d’Eruvin dit “l’homme ne doit étudier que ce que son cœur désir”, dans un long passage le talmud explique qu’il est nocif et stupide de faire un programme d’étude impose aux étudiants. Le talmud raconte dans ce passage que les élèves de la yeshivah n’étaient pas d’accord entre eux sur le sujet à étudier. Le rav a choisi le sujet en écoutant la majorité des élèves, alors les élèves minoritaires se sont levés et ils ont dit au maitre “cela veut dire que nous ne sommes plus obligés d’assister aux cours, puisque ce sujet ne nous intéresse pas!” et le rav a répondu “tout à fait, l’homme ne doit étudier que ce qui lui donne une jouissance”.

L’étude de la torah ne doit pas être une obligation, cela ne peut être qu’une jouissance et la jouissance vient de la remise en question.

Dans le traité de Nedarim le talmud met en opposition au sujet de la jouissance l’étude de la torah et la pratique des mitsvoth. Le talmud pense qu’en ce qui concerne l’étude de la torah, la mitsvah est de tirer une jouissance de son étude, alors que dans la pratique des mitsvoth on tient le principe contraire qui dit “les mitsvoth ne sont pas là pour nous procurer de la jouissance”.

Ainsi, si quelqu’un fait le vœu de ne pas tirer profit d’une personne donnée, cette personne peut l’aider à s’acquitter d’une mitsvah. Celui qui se fait aider par un autre pour faire le birkat hamazon ou pour écouter le chofar à Roch Hachana, ne tire pas profit de celui qui l’aide, puisque les mitsvoth ne sont pas là pour nous donner de la jouissance. Mais cette même personne ne peut pas lui enseigner la torah, puisque enseigner la torah c’est donner de la jouissance. Il faut comprendre pourquoi la halacha fait une telle distinction entre l’étude de la torah et la pratique des mitsvoth.

Pour comprendre cette distinction il faut comprendre pourquoi la torah nous demande de jouir lorsque l’on étudie la torah.

Les lecteurs hypothétiques de mes derniers cours, pourraient avoir remarqué une contradiction entre les deux cours précédents. Dans le cours sur Yom kippour il semblait que l’homme ne peut se retrouver lui même que dans l’isolement face à D alors que dans le cours sur Noah il était apparent au contraire que l’on a besoin du regard de l’autre pour savoir qui l’on est soi même. (Dans ce cours je n’ai pas l’ambition de répondre à cette contradiction, mais je vais essayer de l’éclairer différemment.)

Il n’en demeure pas moins que dans le cours précédent il apparaissait qu’il y avait un lien entre la jouissance et l’identité. A chaque fois que l’homme veut jouir il a besoin de s’identifier à une image. Lorsque l’homme au contraire ne jouit pas il ne s’identifie à rien au contraire il cherche à fuir son corps.

Rabi Akivah retrouve son identité lorsqu’il veut jouir de sa femme. La femme s’identifie à une princesse lorsqu’elle veut se marier. Les publicistes doivent projeter une image dans laquelle le consommateur s’identifie pour que ce dernier puisse acheter et jouir du produit. L’homme ne peut jouir que si il s’identifie au préalable à une image qui lui est proposée.

C’est pour cela que dans la société de consommation on fait croire à l’individu qu’il va retrouver son identité si il consomme et qu’il jouit. On dit au consommateur “achète ce parfum et tu seras toi même” ce slogan est véridique puisqu’avant d’acheter le parfum le consommateur doit s’identifier à l’image qu’on lui propose dans la publicité. Le consommateur ne peut donc être lui même que lorsqu’il devient l’image de la publicité, c’est à dire en portant le parfum ou le jeans qu’on lui vend. 

Par contre, lorsque l’homme ne jouit pas et qu’il accomplit un travaille répétitif et contraignant et désagréable par devoir, il cherche à ne pas s’identifier à sa condition, il fuit son corps.

Agnès Varda montre bien dans son film « Cleo de 5 à 7 » que les prostituées peuvent travailler uniquement par ce qu’elles ont cette capacité de fuir leurs corps lorsque leur travaille devient désagréable. Il m’est déjà souvent arrivé lorsque j’avais à faire à des élèves complètement nulles et peu intéressants de faire mon cours et de me réveiller à la fin du cours en me disant “quoi! ca fait déjà une heure que je parle!”. 

Pourquoi il y a un lien entre l’identité et la jouissance?

On peut avancer la théorie suivante “l’identification est nécessaire à la jouissance pour rassurer celui qui jouit.” En effet, si la jouissance c’est une remise en question, si la jouissance est une perte de ses repères et si la jouissance est toujours accompagnée de peur, alors qu’est ce qui permet à l’homme de se jeter dans le vide et de prendre le risque de jouir? C’est l’identification à une image d’un soi même victorieux et orgasmique.

L’homme ne peut se jeter du haut d’une falaise que s’il sait que l’élastique qui le retient est solidement attaché. L’identification à une image c’est la corde qui retient le jouisseur dans le monde de la réalité. 

Lorsqu’une femme essaie un nouveau rouge à lèvre elle sait qu’elle prend le risque de ressembler à un clown, et c’est pour cela qu’elle jouit d’essayer ce nouveau rouge à lèvre. C’est ce risque qui la fait jouir, si ce risque n’existait pas, une femme garderait toute sa vie les mêmes habits, et elle ne suivrait pas la mode. 

(Il n’y a pas de différence fondamentale au niveau de la jouissance entre une femme qui achète un parfum chez Sephora ou une robe chez Zarah et Abraham ligotant Isaac, contrairement à ce que disait Adorno la consommation c’est un acte religieux et transcendant).

Mais, pour prendre ce risque, la femme à besoin de se rassurer en s’identifiant à une image idéalisée d’elle même lorsqu’elle porte le nouveau rouge à lèvre, et cette image c’est la photo de la publicité.

On comprend donc que la jouissance rend l’homme malléable. C’est grâce à la jouissance que l’homme peut se transformer en s’identifiant à des modèles.

Ainsi on comprend que puisque la torah doit transformer l’homme elle doit être étudiée dans la jouissance et la remise en question. Car c’est grâce à la remise en question et grâce à la jouissance que l’homme peut devenir meilleur et se transformer. 

Lorsqu’un homme apprend des techniques de réflexions par devoir et qu’il apprend des textes de manière machinale, il intègre les connaissances, il devient capable de les répéter et de les utiliser, mais ces connaissances ne transforment pas son être en profondeur. Un homme qui étudie la torah par devoir est un homme qui porte en lui un ordinateur qui connait la torah, mais il ne change pas, sa torah ne fait pas partie de lui, il ne s’identifie pas à la torah. Par contre l’homme qui jouit de son savoir est transformé par son savoir.

Abraham jouit de ses épreuves il est donc transformé en profondeur par chacune d’entre elles, il devient un autre homme à chaque fois, c’est ce que la Mishna dans Pirkei Avoth nous dit « les épreuves d’Abraham montre l’amour de D pour Abraham », si Abraham n’avait pas jouit des épreuves, ces épreuves n’auraient eu aucun sens puisqu’Abraham serait resté le même avant et après.

Il reste à savoir pourquoi le talmud limite la jouissance à l’étude de la torah et pourquoi le talmud pense qu’en ce qui concerne l’accomplissement des mitsvoth on ne peut pas dire que la jouissance fasse partie de la mitsvah. 

Pour expliquer cette distinction je suis obligé d’aller un peu plus profond dans mon analyse, et je profite de cette occasion pour me remplir un autre verre de vodka. Et comme dit Rabbi David Guetta shlita”h: “fill up my cup, mazal tov !”. 

Gilles Deleuze fait un lien entre l’orgasme et la mort. La mort c’est une rupture, c’est ce qui termine la jouissance. La jouissance c’est la volonté de retarder l’orgasme au maximum. Cependant la jouissance ne peut exister qu’en fonction de l’orgasme. La jouissance c’est une volonté de repousser l’orgasme le plus loin possible, pourtant si l’orgasme n’existe pas la jouissance ne peut pas exister. 

Lacan fait remarquer que l’homme a le même type de rapport avec la conscience de la mort. L’homme a besoin de savoir qu’il va mourir pour vivre.

Le midrash reprend cette même idée en racontant l’histoire de Sera la fille de Asher. Jacob avait promit à Sera la jeunesse et la vie éternelle, le midrash raconte qu’après un siècle de vie, cette fille prie pour mourir, par ce que sa vie ne peut avoir un sens que si elle sait qu’elle va mourir. Même une vie remplie de bonheur devient absurde si elle se répète à l’infini. Pourtant, paradoxalement, on ne peut vivre que par ce que l’on ne croit pas vraiment que l’on va mourir, lorsqu’un médecin annonce à un malade qu’il va mourir, le malade n’y croit jamais vraiment, si l’homme était convaincu qu’il allait mourir, il ne pourrait pas vivre.

Il y a un parallèle entre le rapport à l’orgasme dans la jouissance et le rapport à la mort. La jouissance ne peut exister que par ce que l’on sait qu’il y aura un orgasme à la fin, mais d’un autre coté, si on est certain que l’orgasme va venir inévitablement, on ne peut pas jouir, puisqu’il n’y a pas de risque.

Dans l’étude de la torah je jouis lorsque je pose une question, uniquement par ce que je sais que cette question va déboucher sur une réponse, mais si je suis certain depuis le début d’avoir une réponse à ma question, je ne peux pas avoir de jouissance. 

Abraham peut jouir des épreuves que par ce qu’il sait qu’il va y avoir une résolution heureuse de l’épreuve mais s’il était certain de cette résolution heureuse il n’y aurait plus d’épreuve et il n’y aurait plus de jouissance. Depuis le début, Abraham sait qu’il ne va pas tuer Isaac, (comme le dit Rashi,) mais il n’en était pas certain.

Il faut maintenant s’interroger sur lien entre la mort et l’orgasme. Est ce que le fait que la conscience de la mort et la conscience de l’orgasme fonctionnent sur le même mode est uniquement un hasard, ou bien, est ce qu’il y a un lien organique entre les deux ? Est ce que la mort et l’orgasme ce sont une seule et même chose chez l’homme ou pas ? Deleuze et Lacan répondent affirmativement à cette question, mais ils n’expliquent pas pourquoi.

Dans un de ses derniers livres “au delà du principe de plaisir” Freud explique qu’au delà du principe de plaisir il y a la volonté de mourir. Pour Freud, la volonté de mourir c’est le désir de raconter et de répéter l’expérience vécue.

Pour Freud, l’homme cherche à tirer plaisir dans le but de pouvoir ensuite inscrire ce plaisir dans un récit. L’homme cherche la jouissance pour pouvoir se la raconter à lui-même. L’homme veut pouvoir classer cette jouissance dans une série répétitive de jouissance. Les gros dragueurs cachent tous secrètement un tableau de chasse où ils gardent les photos de leurs conquêtes passées.

Or, le fait d’inscrire la jouissance dans un récit et une liste c’est un désir de mort. Lorsque la jouissance devient un mot ou une photo elle n’existe plus, c’est une mort. Pour Freud derrière la volonté de jouir il y a une volonté de mourir. 

Je vais essayer de montrer que d’après le talmud il faut faire à ce sujet une distinction entre la jouissance physique et la jouissance intellectuelle. Entre l’accomplissement des mitsvoth et l’étude de la torah. Dans la jouissance intellectuelle l’orgasme est une ouverture sur la vie alors que dans la jouissance physique l’orgasme est une fermeture et un désir de mort.

Pour cela je suis oblige de créer un nouveau concept psychologique c’est le concept “Photoshop”. (Photoshop est un software utilisé pour retoucher les photos et embellir les portraits sur facebook, ou les couvertures de magasine)

Nous avions vu que l’orgasme est nécessaire pour que la jouissance existe, si il n y a pas d’orgasme il n’y a pas de jouissance. Pourquoi ? Par ce que si on décompose les événements qui créent la jouissance, ces événements n’ont rien de jouissif. 

Prenons l’exemple d’un homme qui va draguer en discothèque, il n’y a rien de jouissif dans le fait d’aller dans une salle sans fenêtre ou une mauvaise musique vous casse les oreilles et où on est soumis à un éclairage clignotant désagréable. Ce qu’il y a de jouissif dans l’expérience de la discothèque c’est l’espoir des interactions que l’on va avoir avec les autres. L’espoir de la jouissance masque la réalité objective. C’est l’effet “Photoshop”. L’homme retouche les événements porteurs d’espoir d’orgasme, pour les transformer en expériences agréables. Cet effet Photoshop, c’est l’inscription de différents événements dans la linéarité continue d’un récit. 

Un garçon peut être idiot et avoir une voix désagréable, mais si il est beau et il a de l’argent, la fille va retoucher l’image qu’elle a de lui, elle va l’inscrire dans le récit du prince charmant qu’elle a créé et elle ne verra plus ses défauts. C’est l’effet Photoshop.

Lorsqu’un homme étudie la torah et qu’il pose une question, lorsqu’il va chercher une réponse, dans sa hâte de la solution, il risque de maquiller les idées qu’il manipule pour les inscrire dans la linéarité du raisonnement. Il maquille les concepts pour qu’ils le rapprochent de la conclusion. C’est l’effet Photoshop.

Maintenant quels sont les effets de l’effet Photoshop? Ici il y a lieu de faire une distinction entre la jouissance intellectuelle et la jouissance physique. 

Dans la jouissance intellectuelle l’effet Photoshop est source d’erreur comme nous l’avons montre. Mais ces erreurs vont permettre de nouvelles remises en question et d’autres découvertes. C’est l’erreur qui est la source de la connaissance. Dans la jouissance intellectuelle, l’effet Photoshop, c’est à dire l’inscription des concepts dans un discours, ce n’est pas une source de mort c’est une source de vie. Car l’erreur est la source du questionnement qui apporte d’autres vérités et d’autres jouissances. Le récit et l’effet Photoshop permettent à la jouissance intellectuelle de se répéter a l’infini. Dans la jouissance intellectuelle la volonté d’inscrire dans un récit permet une ouverture sur des découvertes futures et sur la vie. L’orgasme intellectuel n’est pas une rupture ou une fermeture, c‘est une ouverture. 

Par contre la volonté d’inscrire dans un récit la jouissance physique est beaucoup plus néfaste. D’abord par ce que cette volonté est la racine de la schizophrénie, l’homme se retrouve par l’effet Photoshop coupé de son expérience sensorielle objective. Il entre dans le monde du fantasme. De plus l’orgasme et le récit de la jouissance physique n’ouvrent pas l’homme à la possibilité de nouvelles jouissances, elles le condamnent au contraire à la répétition infinie de son vécu. L’orgasme physique ne peut que se répéter lui même dès lors qu’il est décrit avec des mots dans la mémoire. Les récits détruisent le vécu sensoriel.

Dans l’étude de la torah lorsque l’homme s’identifie pour jouir il se recrée lui même il se transforme en se donnant une nouvelle aptitude à vivre, comme Abraham qui est renforcé et transformé par chaque épreuve.

Par la jouissance dans l’étude de la torah l’homme peut créer son identité sans la figer, il devient de plus en plus lui même, quoi de plus différent que deux talmidei hahamim. Hillel est différent de Chamai, rav Meir Simha était différent du Rogatchover, le Maharal n’est pas structuré comme Maimonide, pourtant ils parlent tous des mêmes problèmes et de la même loi.

Par contre, dans la jouissance physique lorsque l’homme s’identifie à une image, il se condamne à devenir le clone figé de l’image qu’il se représente. Madonna est un clone de Maryline Monroe et Lady Gaga est un clone de Madona etc... 

C’est pour cela que le talmud dit que les mitsvoth ne sont pas la pour nous procurer du plaisir. Puisque dire que les mitsvoth sont là pour nous donner du plaisir cela reviendrait à inscrire des jouissances physiques dans un discours mortifère. Les mitsvoth ne sont pas là pour être inscrites dans notre récit du plaisir. En fait les mitsvoth qui sont des actions physiques ont pour but de nous donner l’extase. L’extase physique s’oppose au récit de la jouissance. Dans l’extase l’homme ne cherche pas à s’identifier à une image il se dissout dans sa sensation corporelle.

Je vais conclure simplement en rapportant deux passages du talmud qui montrent la différence entre l’extase et la jouissance, et qui prouve que même si les mitsvoth ne sont pas là pour nous donner de la jouissance elles ne sont pas des injonctions répétitives et fastidieuses. Les mitsvoth ont pour but de procurer un nouveau type de plaisir, une extase. L’homme ne doit pas chercher à d’identifier à quelque chose lorsqu’il fait les mitsvoth et lorsqu’il tire profit de son corps, il doit chercher à se fondre dans la délectation. 

Le premier passage c’est le talmud dans Soucah 53 ou rabbi Yehoshuah ben Hanania décrit les danses et les fêtes qui avaient lieux pendant la fête de Soucoth, Il raconte que les élèves de la yeshivah ne dormaient pas de toute la nuit tant ils étaient occupés à danser, à manger et à boire pendant les nuits de la fête de Soucoth.

Comment peut on dire dans ce cas que les mitsvoth ne sont pas la pour nous donner de la jouissance ? 

Dans le traité de Chabat le talmud raconte que pour honorer le chabat un homme avait fait fabriquer une table en or tellement grande qu’elle devait être portée par 18 esclaves. Cette table était recouverte de plateaux en argent où se trouvaient toutes les sortes possibles de nourritures et boissons et de parfum. Lorsque les esclaves apportaient la tables ils disaient “à D appartient la terre entière” et lorsqu’ils l’enlevaient ils disaient “et la terre a été donné aux être humains”. A la lecture de se passage, comment peut-on dire que les mitsvoth ne sont pas là pour nous donner du plaisir?

Le fait est que toutes les mitsvoth sont liées au cycle de la nature. Lorsque l’homme jouit de son corps il ne doit pas jouir en inscrivant sa jouissance dans son récit propre. La jouissance physique ne doit pas être vécue comme une expérience personnelle, la jouissance physique doit être vécue comme une ouverture sur le monde et son rythme.

La jouissance physique doit être vécue comme une extase où l’individu se fond avec la nature. A Soucoth on se réjouit de la récolte, par la réjouissance on vie la joie de la nature, on rentre en osmose avec elle. Le chabat, on prend conscience de la perfection du monde créé par D. Dans la jouissance physique on sort de soi même pour rentrer en osmose avec le monde. Cette manière de jouir du monde est étrangère à la société de consommation dans laquelle nous vivons. 

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