©2018 by Uriel Aviges.

  • Rav Uriel Aviges

Ki Tetse 5774

La parasha commence avec la loi concernant « la belle femme », prisonnière de guerre, que le soldat peut convertir et marier de force. La torah déconseille ce genre de mariage bien qu’elle le permette. La parasha continue en parlant des interdits concernant le mélange des espèces. L’interdit du mélange du lin et de la laine, du blé avec la vigne, l’interdit pour l’homme de s’habiller comme une femme, et vice versa. Conserver la pureté de la race, c’est augmenter la puissance de cette race, l’hybridation affaiblit au contraire la puissance d’une espèce. Cependant, il arrive qu’une espèce, a force de se conserver, accumule un trop plein d’énergie, et qu’elle doive la décharger a travers l’hybridation. L’hybridation est toujours une confrontation entre la beauté et la force.

La belle et la bête

1- Hybridation, ou préservation de la pureté de la race.

La parasha de la semaine commence avec le passage de la belle captive. Une prisonnière qui est convertie et mariée de force à un soldat. La torah permet cette procédure tout en la décourageant. Les versets disent : « Quand tu iras en guerre contre tes ennemis, que l'Éternel, ton Dieu, les livrera en ton pouvoir, et que tu leur feras des prisonniers; 11 si tu remarques, dans cette prise, une femme de belle figure, qu'elle te plaise, et que tu la veuilles prendre pour épouse, 12 tu l'emmèneras d'abord dans ta maison; elle se rasera la tête et se coupera les ongles, 13 se dépouillera de son vêtement de captive, demeurera dans ta maison et pleurera son père et sa mère, un mois entier. Alors seulement, tu pourras t'approcher d'elle et avoir commerce avec elle, et elle deviendra ainsi ton épouse. »

Comme le dit Rashi « tu te la prendras pour femme : La Tora ne stipule ici que pour tenir compte du penchant au mal (Qiddouchin 21b). Car si le Saint béni soit-Il ne la lui avait pas permise, il l’aurait épousée malgré l’interdiction. Mais s’il l’épouse, un jour viendra où il la haïra, comme il est écrit dans la suite : « Lorsque seront à un homme deux femmes, l’une aimée et l’une haïe… » (Verset 15), et un jour viendra où il engendrera avec elle un fils indocile et rebelle (verset 18). Voilà pourquoi ces [trois] paragraphes se suivent les uns les autres. »

A priori, on pourrait questionner l’assomption de Rashi selon laquelle ce mariage est voué a l’échec. Pourquoi les sages sont-ils persuadés que l’homme qui tombe amoureux d’une belle  prisonnière va automatiquement en venir a haïr cette femme ? La beauté de l’aspect d’une femme n’implique pas nécessairement une laideur morale, il peut exister des femmes bonnes et belles. Quand au mari,  on ne peut pas le considérer comme était nécessairement mauvais, uniquement, du fait que sa passion le pousse a obliger cette femme à le marier. Ce n’est pas parce qu’il force cette femme a le marier que son amour n’est pas sincère ou profond, au contraire, l’ardeur insensé et désintéressé de son amour devrait montrer l’authenticité et la profondeur de son sentiment. Comment se fait-il donc, que Rashi et les sages du talmud, pensent qu’un amour passionnel abouti nécessairement a une haine passionnelle ?

Avant de répondre a cette question, il est nécessaire de faire quelques remarques préliminaires.

Rashi explique le lien entre les trois premiers paragraphes de la torah, mais Rashi n’explique pas le lien entre tous ces paragraphes et les paragraphes suivants.

Après les lois spécifiques a la belle captive, vient la loi concernant le renvoi du nid. Les versets disent en effet « Une femme ne doit pas porter le costume d'un homme, ni un homme s'habiller d'un vêtement de femme; car l'Éternel, ton Dieu, a en horreur quiconque agit ainsi. 6 Si tu rencontres en ton chemin un nid d'oiseaux sur quelque arbre ou à terre, de jeunes oiseaux ou des œufs sur lesquels soit posée la mère, tu ne prendras pas la mère avec sa couvée: 7 tu es tenu de laisser envoler la mère, sauf à t'emparer des petits; de la sorte, tu seras heureux et tu verras se prolonger tes jours. N'ensemence pas ton vignoble de graines hétérogènes, si tu ne veux frapper d'interdit la production entière: le grain que tu auras semé et le produit du vignoble. 10 Ne laboure pas avec un bœuf et un âne attelés ensemble.» Tout le reste du chapitre parle des mélanges interdits entre la laine et le lin, et les croisement entre différentes espèces. 

Selon le rav Eliezer Ehrenprice, les versets s’articulent de la manière suivante. Lorsque D a créé les différentes espèces, il a voulu que ces espèces perdurent. Lorsque l’on hybride des espèces, les espèces hybridées perdent une partie de leur puissance naturelle. Ainsi, la torah demande de renvoyer la mère du nid lorsque l’on prend les enfants, pour que la mère puisse procréer et remplacer les enfants capturés.

Il faut renvoyer la mère du nid pour que l’espèce puisse continuer a exister. Dans la même veine, la torah interdit le croisement entre différentes espèces pour que ces espèces ne perdent pas leur énergie originelle. Le thème principal de la parasha, c’est la préservation des espèces créées par D, dans leur intégrité et leur originalité.

Lorsqu’un juif se marie avec une non juive, l’hybridation  crée une perte de l’énergie originelle les deux espèces, ainsi, les enfants qui naissent de ce mariage risquent d’être mauvais, et la haine risque de s’installer dans le couple.

Il y a trois mitsvoth ou la torah garantit le bonheur et la longévité, pour celui qui respecte ses parents, pour celui qui renvoie la mère du nid et pour celui qui fixe des mezouzoth sur sa porte. Ces trois mitsvoth ont attrait a la stabilité et a la fidélité, a la transmission d’un héritage. Celui qui respecte ses parents reste fidele a l’héritage familiale. Celui qui renvoie la mère du nid, cherche a conserver les espèces, il conserve l’héritage de la nature. Enfin, celui qui fixe une mezouzah a sa porte montre, par cette acte, son attachement a la pérennité d’une idéologie.

Dans la torah, la longévité et le bonheur sont toujours associés a la conservation d’un héritage culturel, biologique ou même génétique. Des qu’il y a une hybridation, on observe une perte d’énergie et un amoindrissement, ou bien même des dommages collatéraux.

Cependant, l’hybridation semble inévitable a un certain point.

Reprenons le premier interdit d’hybridation mentionné dans la parasha. « Une femme ne doit pas porter le costume d'un homme, ni un homme s'habiller d'un vêtement de femme; car l'Éternel, ton Dieu, a en horreur quiconque agit ainsi ». La torah commence a interdire l’hybridation des genres. Elle demande a un homme de ressembler a un homme et une femme a une femme.

Pourtant, il est bien évident qu’a la fin, l’homme et la femme doivent s’accoupler pour préserver l’espèce.

Il semble que la torah décrive le cycle suivant. L’homme doit rester homme le plus possible et la femme aussi. Lorsque les sexes recherchent la pureté de leur race propre, alors ils accumulent de l’énergie. L’énergie accumulée crée, dans un deuxième temps, un trop plein, et ce trop plein doit résulter en un désir  irrésistible d’hybridation. Dans l’hybridation il y a une perte d’énergie des deux espèces, mais cette perte donne naissance a une nouvelle génération.

Ce cycle fait écho au processus décrit dans le passage de la belle captive, ou les juifs ont accumulé trop d’énergie, ils partent faire des guerres de conquêtes, comme le dit rashi « Quand tu sortiras pour la guerre : Le texte parle ici d’une guerre facultative de conquête. Il ne saurait en effet être question, pendant la guerre pour Erets Israël, de capturer des prisonniers ». Au  moment de l’explosion de ce trop plein de force, les juifs sont pris par un désir irrésistible d’hybridation. Cette hybridation cause des dommages collatéraux, puisque le couple va finir par se haïr.

Bien qu’elle soit fatale, l’hybridation semble a un certain point inévitable. Comme Rashi l’a dit « si le Saint béni soit-Il ne la lui avait pas permise, il l’aurait épousée malgré l’interdiction. »

2- La beauté et la force

En tout cas, dans le processus d’hybridation la torah semble mettre en avant deux variables : La force et la beauté. 

La préservation fidele de son identité et de son héritage serait créateur force, de longévité de stabilité et de bonheur. C’est la situation du célibataire. Alors, que dans un deuxième temps, le trop plein d’énergie serait captée d’une manière explosive par la beauté. 

La torah ne permet le mariage du soldat a la prisonnière a condition que la prisonnière ait une belle forme. les versets disent spécifiquement «tu remarques, dans cette prise, une femme de belle figure ». C’est la beauté qui capture la force et qui intensifie la force de l’explosion. 

Dans le talmud ce rapport entre la beauté et la force est symbolisé par deux de ses auteurs rabi Yohanan et Rech Lakish.  Le talmud (Baba Metsia 84), raconte que rabi Yohanan était très beau, un jour, lorsqu’il se baignait, un homme très fort, Rech Lakish a voulu le violer. Rabi Yohanan a réussi à échapper a l’agression en proposant sa sœur a sa place. Rech lakich, se marie avec la sœur de rabi Yohanan et il étudie la torah avec lui. Rech Lakish devient par la suite un grand rav, car la force mentale de Rech Lakich est à la mesure de sa force physique.

Un jour, rabi Yohanan et Rech Lakich tombent en désaccord sur un point. Ils discutent sur le statut d’un cimeterre. A partir de quel moment l’ustensile peut être considéré comme fini et apte a recevoir l’impureté ? (Un objet ne peut devenir impure que lorsqu’il est un ustensile terminé et fini.), rabi Yohanan dit que l’arme est terminée lorsqu’on la sort du four, alors que Rech Lakish pense que l’ustensile est finit lorsqu’on le rince a l’eau froide, pour le rigidifier.

Rabi Yohanan dit alors a Rech Lakich « toi tu t’y connais plus que moi sur ce sujet, puisqu’avant d’étudier la torah c’était ton métier ! » (Avant de se marier avec la sœur de rabi yohanan, Rech Lakich était un chef de gang).

Rech Lakich répond a rabi yohanan « de toutes les manières tu ne m’as servi a rien, avant j’étais un chef, (le chef des brigands) et maintenant aussi je suis un chef, (le chef des rabbins), cela ne fait aucune différence. »

Rabi yohanan a été vexé de cette réponse, car Rech Lakich aurait du être reconnaissant du fait que son maitre « l’avait apporté sous les ailes de la chehinah. » Rabi Yohanan a donc prie pour que Rech Lakish meurt, et il est mort. 

Ensuite, rabi Yohanan cherche un autre ami pour remplacer Rech Lakish, on lui propose rabi Eliezer le fils de Pedat, mais à chaque fois que rabi Yohanan dit un enseignement rabi Eliezer apporte 24 preuves pour soutenir son enseignement. Rabi Yohanan ne peut pas être satisfait d’une telle relation, il regrette Rech Lakish, par ce que lorsque rabi Yohanan donnait un enseignement, Rech Lakish lui objectait 24 contradictions.

Rabi Yohanan devient fou de chagrin, par ce qu’il a perdu le seul ami qui pouvait lui tenir tête, et les rabbins prient pour qu’il meurt et il meurt.  

Ce passage de la guemrah est obscur. Le moment le plus énigmatique de cette histoire, c’est la déclamation de Rech Lakish lorsqu’il dit « « de toutes les manières tu ne m’as servi a rien, avant j’étais un chef, (le chef des brigands) et maintenant aussi je suis un chef, (le chef des rabbins), cela ne fait aucune différence. ». Comment rech Lakish peut il dire cela ? Est ce qu’il veut dire qu’il ne croit pas en D, et qu’il n’a jamais été sincère dans sa techouvah ? Avoue-t-il avoir toujours étudié uniquement pour obtenir un pouvoir politique ? 

Si c’est le cas, comment se fait il que Rech Lakish soit toujours mentionné comme un des plus grand maitres du talmud et que sa probité n’ait jamais été contestée ? (cf. yomah 9b, « celui qui avait parlé, ne serais ce qu’une foi, publiquement avec rech Lakish, on pouvait lui prêter de l’argent sans contrat et sans témoins)

A mon avis, l’explication est la suivante. Rech Lakish a toujours été sincère dans sa techouvah, il a voulu atteindre la beauté morale de rabi yohanan, il a voulu être parfait moralement. Mais rabi yohanan n’était pas intéressé par la recherche de pureté de rech Lakish, il était intéressé par le criminel qui était en lui.

 Rabi yohanan aimait rech Lakish par ce qu’il venait d’un autre milieu socio culturel. Rech Lakish avait un point de vue original et incomparable, par ce qu’il avait été un criminel. Plus rech Lakish se rapprochait de la perfection et de la beauté morale, moins il devenait intéressant pour rabi yohanan, car il devenait de plus en plus prévisible. Il devenait un benêt oui-oui comme tous les autres rabbins.

Rech Lakish a compris cela,  c’est pour cela qu’il  dit a rabi yohanan « de toutes les manières tu ne m’as servi a rien, avant j’étais un chef, (le chef des brigands) et maintenant aussi je suis un chef, (le chef des rabbins), cela ne fait aucune différence. ». Il veut dire « pour toi, rabi yohanan, je ne suis que le chef des brigands, puisque que c’est ce qui t’intéresse en moi, donc, suivant ton point de vue, je ne te dois rien, car au fond, pour toi, il n’y a aucune différence entre être le chef des brigands et être un rabbin.

Le talmud explique cette idée, quand il montre que, par la suite rabi yohanan n’est pas satisfait de rabi Eliezer ben Pedat par ce qu’il est d’accord avec tout ce qu’il dit. La force que rabi yohanan voyait en rech Lakish, c’est la force de sa différence et son originalité.

La relation entre rabi Yohanan et rech Lakish était vouée a une fin tragique, puisque Rech Lakish cherchait à ressembler a rabi Yohanan, alors que rabi Yohanan aimait le coté exotique de Rech Lakish. Rech Lakish était attiré par la beauté de rabi Yohanan, c'est-à-dire qu’il était attiré par sa perfection et qu’il aspirait à lui ressembler, mais rabi Yohanan était attiré par la force de Rech Lakish, c’est a dire par son origine étrangère et barbare.

Le rav Eliezer Ehrenprice remarque que l’histoire de rabi Yohanan et Rech Lakish est l’histoire de la belle captive de notre parasha, décrite dans une dynamique inverse.

Dans le cas de la belle captive, c’est l’homme, le juif, le fort, qui cherche à rapprocher la belle captive sous les ailes de la chehinah. Dans l’histoire de rabi yohanan et rech Lakish, c’est le beau, rabi yohanan qui cherche à ramener, le fort, Rechlakich sous les ailes de la chehinah. 

Le talmud veut nous montrer, par cette parabole, pourquoi la relation du soldat a la belle captive est destinée a devenir tragique. Si le soldat aime la belle captive, c’est par ce qu’elle est différente.

On trouve beau ce qui rompt avec l’habitude. De même que rabi Yohanan est attiré par la différence de Rech Lakich, le soldat est attiré par la différence de la belle captive. Mais, si la captive se convertit et qu’elle cherche à se rapprocher de son mari et qu’elle cherche à lui ressembler, a partir de ce moment, l’amour du soldat pour la captive ira en décroissant, et il finira même par la haïr. 

Le soldat finira donc par haïr sa femme, lorsque sa femme commencera à l’aimer. De même que rabi Yohanan a finit par haïr rech Lakish, au moment ou il a compris que Rech Lakish l’aimait et qu’il voulait lui ressembler.

L’habitude crée le désir pour la différence, l’habitude, la répétition quotidienne, la fidélité a un héritage crée l’énergie désirante. Le désir s’oriente vers ce qui est différent. Le beau c’est le contraire de l’habituel. L’assouvissement de ce désir peut donner lieu à un renouveau. Rabi Yohanan est fécondé par les questions de Rech Lakish, et Rech Lakish est transformé par rabi Yohanan. Mais ce renouveau ne vient pas gratuitement, il vient au prix de dommages collatéraux qui peuvent être fatals.