• Rav Uriel Aviges

Chemini 5774

Dans ce cours nous essayons de comprendre pourquoi le mishkan est associe a des tragedies? pourquoi a plusieurs reprises le peule est frappe mortellement en s'approchant du mishkan? pourquoi le lien a D a toujours un cote tragique? Peut-il y avoir une joie sans angoisse? La video laisse en suspend ces questions auxquelles nous n'arrivons pas a répondre, la version ecrite ci dessous apporte des elements de réponse seront apportes.

1- Carré noir sur fond noir, angoisse religieuse et sensibilité artistique.

La parasha de la semaine nous raconte l’épisode tragique de la mort de deux fils d’Aharon, Nadav et Avihou. Ils sont morts le jour de l’inauguration du mishkan. Leur mort a gâché la joie de l’inauguration du temple, cette heureuse célébration a été entachée par cet événement dramatique.

Les versets disent : « Les fils d'Aaron, Nadab et Abihou, prenant chacun leur encensoir, y mirent du feu, sur lequel ils jetèrent de l'encens, et apportèrent devant le Seigneur un feu profane sans qu'il le leur eût commandé. 2 Et un feu s'élança de devant le Seigneur et les dévora, et ils moururent devant le Seigneur. 3 Moïse dit à Aaron: "C'est là ce qu'avait déclaré l'Éternel en disant: Je veux être sanctifié par ceux qui m'approchent et glorifié à la face de tout le peuple!" Et Aaron garda le silence. »

Dans la haftarah, tirée du livre des rois, on retrouve un événement similaire. Le roi David avait décidé d’apporter l’arche sainte à Jérusalem, cet événement devait être joyeux. Pourtant la joie est altérée par la mort d’ouzza, un juste, qui était venu soutenir l’arche pour l’empêcher de tomber.

Les versets disent : « On plaça l'arche du Seigneur sur un chariot neuf, et on la transporta hors de la maison d'Abinadab, située sur la colline; Ouzza et Ahyo, fils d'Abinadab, conduisaient ce chariot neuf. 4 Ils la voiturèrent depuis la maison d'Abinadab, située sur la colline, en accompagnant l'arche du Seigneur; mais Ahyo marchait en avant de l'arche. 5 David et toute la maison d'Israël jouaient, devant le Seigneur, de toutes sortes d'instruments de bois de cyprès: harpes, luths, tambourins, sistres et cymbales. 6 Comme on arrivait à l'aire de Nakhôn, Ouzza s'élança vers l'arche du Seigneur et la retint, parce que les bœufs avaient glissé. 7 La colère du Seigneur s'alluma contre Ouzza, et il le frappa sur place pour cette faute; et il mourut là, à côté de l'arche de Dieu. 8 David, consterné du coup dont l'Eternel avait frappé Ouzza, donna à ce lieu le nom de Pérec- ouzza »

Il y a lieu de s’interroger sur le sens de ces tragédies.

Le talmud dans le traité de sotah 35a dit à ce sujet « Rabah a dit « pourquoi le roi David a-t-il été puni ? (pourquoi sa fête a-t-elle été gâchée ?) Par ce qu’il a appelé les paroles de la torah des chansons, comme le dit le verset « tes préceptes sont devenus pour moi un sujet de cantiques dans ma demeure passagère. » le saint-béni-soit-il dit au roi David : « les paroles de torah a propos desquelles il est dit « Tes regards se seront à peine posés sur elle, qu'elle ne sera plus; car elle ne manquera pas de s'acquérir des ailes, tel un aigle qui s'envole dans les cieux. » Tu les appelles des chants ? Par ta vie ! Je vais te faire commettre une erreur que même les enfants du primaire ne font pas, car le verset dit « Quant aux enfants de Kehath, il ne leur donna point de voiture: chargés du service des objets sacrés, ils devaient les porter sur l'épaule. » et David a transporté l’arche sainte sur une charrette. »

Le talmud semble dire que le roi David a pris les paroles de la torah a la légère, qu’il les a considéré comme des chants, et c’est pour le punir de cette légèreté, que D, l’a rendu responsable, indirectement de la mort de ouzza.

Pourtant, lorsqu’on lit la suite de la haftarah, on voit que le roi David danse de toutes ses forces devant l’arche sainte en étant vêtu très légèrement, et sa femme Michal, lui reproche son comportement léger et D semble d’accord avec David. D semble admettre la légèreté et la familiarité dans son service. 

Les versets disent « David rentra pour bénir sa famille; Michal, fille de Saül, vint à sa rencontre et dit: "Combien s'est honoré aujourd'hui le roi d'Israël, se donnant en spectacle aux servantes de ses serviteurs, comme eût pu le faire un homme de rien!" 21 David répondit à Michal: "C'est devant l'Eternel, qui m'a élu de préférence à ton père et à tous les siens, en m'instituant prince du peuple de Dieu, prince d'Israël, c'est devant l'Eternel que j'ai dansé et danserai encore; 22 et volontiers je m'humilierai davantage et me ferai petit à mes propres yeux; pour ces servantes dont tu parles, c'est auprès d'elles que je me glorifierai!" 23 Michal, fille de Saül, n'eut pas d'enfant jusqu'au jour de sa mort »

D semble donner raison à David, qui a dansé de toutes ses forces devant l’arche, puisque Michal est punie et qu’elle n’aura pas d’enfants jusqu’au jour de sa mort. Alors comment comprendre que d’un autre coté, D punisse David par ce qu’il a appelé les paroles de la torah des chansons ? D serait-il pour la danse, mais contre la musique ?

Je pense que l’on peut répondre à cette question de la manière suivante. L’expression artistique a toujours un coté tragique, on ne peut pas être un compositeur de musique sans être hyper sensible, sans souffrir. Un homme insensible à la douleur ne peut pas être un grand compositeur. Seul un écorché vif peut être assez sensible pour ressentir la poésie du monde. Toutes les grandes compositions musicales ont un coté tragique, même les musiques gaies reflètent le désir de fuir une angoisse ou une tristesse interne. 

La sensibilité de l’homme devant le sublime est toujours triste. Lorsqu’un homme s’émeut devant un tableau qu’il trouve beau, ou devant un poème, ou devant une idée vraie, lorsqu’un homme s’émeut de revoir un ami qu’il n’a pas vu depuis longtemps, son premier reflexe est toujours de pleurer. 

Les pleurs sont omniprésents dans la bible, même dans les moments qui devrait être joyeux. Josef pleure lorsqu’il voit son frère benjamin et son père Jacob après une longue séparation. Jacob pleure quand il voit Rachel, l’amour de sa vie, pour la première foi. 

Au sujet de la rédemption finale le prophète Jérémie dit « Avec des larmes ils reviendront et de touchantes supplications. Je les dirigerai, je les conduirai vers des sources abondantes, par une route unie, où ils ne pourront glisser; car je suis pour Israël un père, Ephraïm est mon premier-né. » Même la venue du messie est ressentie d’abord par des pleurs.

Dans les psaumes le roi David dit « Ceux qui ont semé dans les larmes, récolteront dans la joie! 6 C’est en pleurant que s’en va celui qui porte les grains pour les lancer à la volée, mais il revient avec des transports de joie, pliant sous le poids de ses gerbes. » Il ne peut pas y avoir de joie, si il n’y a pas de drame. On ne peut pas danser de toutes ses forces, si on n’a pas pleuré avant.

Le roi David a voulu vivre la torah comme un chant joyeux, D lui répond : « si c’est ce que tu veux, tu vas devoir vivre des moments tragiques », car pour ressentir la joie, l’homme doit d’abord ressentir la peine. Il ne peut pas y avoir de symphonie sans une marche funèbre.

Lorsqu’il s’émeut devant le beau, le bon, ou le vrai l’homme a tendance à pleurer. On pourrait s’interroger sur la raison de ce phénomène. Pourquoi l’homme a-t-il tendance à pleurer devant le sublime ? La tristesse serait-elle l’état naturel de l’homme lorsqu’il atteint la plénitude de son être ? La joie serait elle seulement une façade superficielle permettant de supporter la médiocrité ennuyeuse de la vie ?

Pourtant, le roi David dit dans les psaumes que les larmes ne sont qu’une étape avant la joie, les larmes sont associées aux semailles, alors que la joie est associée à la récolte.

En fait, il est certain que l’état naturel de l’homme c’est la joie. Devant le sublime l’homme commence par pleurer, mais ensuite, dans un deuxième mouvement, il se remplit de joie et de satisfaction. Josef a pleuré en voyant son père, mais il n’a pas pleuré longtemps, de même que Jacob n’a pleuré qu’au moment ou il a rencontré Rachel pour la première foi. 

Et, c’est justement par ce que la joie est la nature profonde de l’homme, qu’elle ne peut venir, en art ou en religion, ou en amour, que dans un deuxième temps.

La joie est naturelle chez l’homme, c'est-à-dire qu’elle est spontanée. Le sauvage est toujours joyeux, par ce qu’il vit dans la spontanéité du présent.

 Mais, lorsqu’un homme écoute de la musique, ou lorsqu’il regarde un tableau ou qu’il lit un livre, ou lorsqu’il tombe amoureux, il cherche à être transporté, c'est-à-dire a sortir de lui même. Devant le sublime l’homme cherche à être transporté par une force extérieure qui le dépasse. Il ne cherche pas à revenir vers lui même et sa nature profonde, c’est pour cela qu’il pleure.

La réaction devant le sublime ne peut pas être spontanément heureuse, par ce que le sublime n’est pas naturel. Le sublime n’est pas de ce monde, il est un dépassement pour l’homme.

Pour se connecter au sublime l’homme doit d’abord sortir de son état naturel, or ce qui n’est pas naturel pour l’homme c’est de pleurer. Les larmes sont la porte par laquelle la musique, la torah ou l’amour entre en l’homme en prenant possessions de son âme. 

La musique est une simulation, dans la musique, l’homme cherche à simuler un état d’âme, grâce un élément extérieur. De même l’acte religieux est une simulation, en construisant le temple, les juifs essaient de simuler la présence de D dans le monde. Le beau est aussi un simulacre, en représentant un paysage, le peintre cherche à simuler la beauté de la nature. Même l’amour est un simulacre, on essaie de ressentir des sensations que l’on a vécu dans son enfance, dans les livres ou les films ou dans son imaginaire. Toute réaction au sublime est une simulation, une imitation, pas une réaction spontanée.

La joie est naturelle et par contre spontanée, elle est très difficile a simuler. Il est très difficile de provoquer consciemment la joie ou de l’imiter, par ce que la joie est l’état naturel et spontanée de l’homme. La tristesse est beaucoup plus facilement simulable, par ce qu’elle n’est pas spontanée ni naturelle.

Le but de l’homme à travers l’art, ou l’amour est de simuler la joie, mais, il ne peut y arriver que si il simule d’abord la tristesse. En vivant la tragédie l’homme sort de lui même, il rentre dans le monde du simulacre, ce n’est qu’une foi que l’homme est sortie du réel de sa spontanéité par l’expérience de la tristesse, que l’homme peut ensuite simuler, dans un deuxième temps, la joie grâce à un conditionnement extérieur.

L’homme a du mal à déclencher la joie par des stimulants extérieurs programmés, car la joie est spontanée et naturelle. L’homme ne peut arriver à simuler la joie par un conditionnement, que si il se laisse d’abord transporter par la tristesse provoquée par les mêmes stimulants extérieurs.

David ne pouvait danser de toutes ses forces devant l’arche sainte, que si auparavant il avait pleuré la mort de son ami. On ne peut être pénétré en profondeur par le conditionnement joyeux du temple, que s’il nous a fait pleurer d’abord.

Si David n’avait pas voulu vivre la torah comme une musique joyeuse, il n’aurait pas été frappé par des drames, mais, comme il voulait vivre la torah comme un chant, il était nécessaire qu’il commette des erreurs dramatiques.

Souvent, les couples simulent des épisodes agressifs et conflictuels, pour pouvoir ensuite vivre des moments de bonheurs pleins.

2- La religion comme une fuite ou comme une élévation.

Le temple avait pour but d’élever les juifs spirituellement. La magnificence du temple et la joie de l’inauguration et des nombreuses fêtes de pèlerinage, devaient permettre aux juifs de s’élever et de sortir de la médiocrité du quotidien. La joie du temple et sa splendeur permettait aux hommes d’oublier leur mauvais penchant et leur petitesse.

Cependant, cette élévation était factice, car elle était simulée de l’extérieur, par un conditionnement programmé. Lorsque le juif sortait du temple, ou de la fête, il été condamné à retomber encore plus bas qu’il ne l’était avait d’y être entré. 

De même le rituel religieux a pour but d’élever l’homme au dessus de la petitesse de sa condition profane. La prière, le chabath, permettent à l’homme d’oublier la nullité de sa routine quotidienne. Pourtant le rituel, n’est qu’une fuite, lorsque l’on sort de la synagogue ou du chabath, la stupidité et l’absurdité de la routine de la vie nous retombe dessus plus lourdement encore qu’avant !

Comment l’acte religieux pourrait-il transformer la vie durablement, comment l’inauguration du temple pourrait-elle transformer la vie du juif même après la fête ?

Lorsqu’un homme est angoissé ou triste et qu’il cherche à sortir de cet état anxieux.

Il a deux possibilités, soit il peut chercher à tromper son angoisse ou sa tristesse en écoutant de la musique légère et gaie, en regardant une comédie, en sortant et en s’amusant avec ses amis.

Soit au contraire, il peut chercher à toucher le fond, en s’enfonçant dans la déprime jusqu’au bout de manière volontaire. Comme pour voir jusqu’où le bateau peut couler. L’homme peut décider d’écouter de la musique lugubre, de voir des tragédies, ou des documentaires sur la shoah, ou même de rester seul à ressasser ses angoisses dans une sale obscure. 

Bizarrement, je pense que la deuxième option est meilleure que la première. 

Lorsqu’un homme fuit ses problèmes par les divertissements joyeux, il est évident que lorsque les divertissements s’arrêtent, l’angoisse revient, et elle revient souvent encore plus pressente qu’elle ne l’était au début. La fuite dans l’amusement ne résout pas le problème. 

Les fêtes sont toujours tristes pour l’angoissé ou le déprimé, car il sait qu’elles ne dureront pas, qu’elles sont une fuite illusoire.

Par contre, la mise en abime et l’esthétisation de la douleur ou de l’angoisse anesthésie assez rapidement la douleur. Lorsque l’on écoute de la musique déprimante quand l’on est soi même déprimé, en mettant l’angoisse au carré, on stérilise l’angoisse. On transforme l’angoisse en une image figée inoffensive, parfaitement noire, parfaitement belle et même agréable. Plus tard, on devient même nostalgique de ces moments noirs et terribles, si beaux et si paisibles, par ce que si plein de désespoir.

Pour que le beau ou le sublime ne soient pas une fuite temporaire qui termine mal, il faut qu’ils commencent mal. L’homme peut s’élever durablement spirituellement par la joie, si dans un premier temps il a esthétisé la douleur, et qu’il l’a mise en abime. L’homme ne sera pas déprimé à la fin d’une fête, s’il a jeuné la veille de fête.

La fête est inefficace si elle arrive comme une rupture heureuse mais violente au milieu du quotidien, au contraire, elle crée une élévation durable, si elle est préparée par un jeune, ou par un long et pénible ménage qui exacerbe d’abord l’angoisse et le sentiment d’absurdité.

La fin de la fête de Pourim serait un événement déprimant, si la fête n’avait pas commencé par un jeune. Le fait d’exacerber la douleur avant la fête permet d’inscrire la joie dans durée, il faut d’abord exacerber l’angoisse pour vivre l’élévation de la joie. Si on saute la première étape, la mitsvah n’est qu’une fuite temporaire qui ne nous transforme pas.

Il fallait que l’inauguration du temple commence par un drame, pour que, par la suite, les juifs puissent vivre une élévation durable à travers la joie des fêtes de pèlerinage. 

©2018 by Uriel Aviges.