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  • Rav Uriel Aviges

Chavouot I 5769

Les manifestations de D dans le monde réel, la transcendance et l’immanence


1- Comment comprendre une manifestation de D dans le monde

Lorsqu’on lit les passages du houmash qui parlent du don de la torah, il semble que D se soit dévoilé clairement aux juifs et a Moise, dans le son du chofar et les éclairs. Le verset du Deutéronome dit que les juifs “ont vu D face à face”. Il y a cependant lieu de s’interroger sur la nature exacte de ce face à face et sa possibilité même. Car ce dévoilement implique une possibilité pour D de se dévoiler et de se manifester dans le monde de la matérialité, or si D n’a pas de corps, on a du mal à comprendre que D puisse se manifester clairement dans le monde sensible, quelque soit la grandeur de la mise en scène ou des effets spéciaux utilisés.

2- Pour le Talmud Moise n’est jamais monté au ciel, et D n’est pas descendu sur le mont Sinaï

C’est surement pour éclaircir ce point que le Talmud dans Soucah 5a dit : rabbi Yossi dit « jamais la présence divine n’est descendu sur la terre, et en aucun cas Moshé et Eliaou ne sont montés au ciel, car le verset dit “le ciel appartient à D, et la terre aux homes” ». Le Talmud questionne cet enseignement de rabbi Yossi, peut-on dire que la présence de D n’est jamais descendue sur la terre? Mais le verset dit “et D descendit sur le mont Sinaï!”. C’est vrai, dit rabbi Yossi, mais D volait à cm au dessus du sol. Le Talmud questionne à nouveau, mais nous savons que le prophète Zacharie dit que dans les temps messianique “D posera ses pieds sur le mont des oliviers!” rabbi Yossi répond, “oui mais il volera à 70cm au dessus du sol”. Le Talmud continue à questionner peut on dire que Moise n’est jamais monté au ciel! pourtant le verset dit “et Moshé est monté vers D!” rabbi Yossi répond “c’est vrai, Moshé lévitait au dessus du sol, mais il ne montait pas au dessus de 70cm” le Talmud finit par questionner, “mais la bible dans Job dit que Moshé a tenu “dans ses mains la face du trône divin”, il est donc monté au ciel!, rabbi Yossi répond “non, c’est le trône divin qui est descendu sur le sol et c’est pour cela que Moshé a pu le saisir”.

3- Maimonide nie la transcendance

Il y a trois manières d’interpréter ce texte du Talmud.

La manière qui semble la plus proche du texte consiste à dire qu’en fait il n’est pas possible que D se révèle dans le monde matériel. D fait des miracles et domine le monde, mais il ne se révèle pas, l’essence de D est incompatible avec le monde de matière, donc à chaque fois qu’on nous parle d’un dévoilement de D dans le monde, que ce soit lors du don de la torah, ou dans le temps messianique cela ne peut être qu’une allégorie. Ce texte du Talmud semble appuyer la théologie négative de Maimonide dans le Guide des Egarés qui pense “que dire “D existe” est en soi désacralisation du nom divin, car D n’existe pas de la manière dont nous existons. Pour Maimonide, D n’évolue pas dans les conditions par lesquelles nous pouvons percevoir ou appréhender l’existence. Selon ce rav, si un homme dit qu’il ressent la présence divine ou la sainteté dans un endroit ou dans une circonstance donnée, cet homme délire. Pour Maimonide il n’y a pas d’immanence de D dans la matière, et de plus il n’y aucune possibilité pour l’homme de transcender la matière pour avoir une perception sensible de D. Ainsi rabbi Yossi peut très bien dire D n’est jamais descendu sur le mont Sinaï et que Moise n’est jamais descendu dans le ciel.

4- Le Baal Hatania et le rav Kook expriment une pensée de l’immanence

La deuxième interprétation du texte dans la tradition rabbinique est à l’antipode de l’interprétation précédente. C’est une interprétation presque panthéiste, (spinoziste). Pour le Baal Hatania et le rav Kook, par exemple, le Talmud dans Soucah pense qu’il n’y a pas deux modalités d’existences parallèles. Il n’y a pas d’une part une modalité d’existence de la spiritualité symbolisée par le ciel, et d’autre part une modalité de l’existence qui serait l’existence d’un monde matériel. Au contraire le Talmud veut nous dire qu’il y a une seule et même réalité qui peut être envisagée de deux points de vue différents.

La réalité peut être envisagée soit d’un point de vue spirituel, soit d’un point de vue matériel, mais on parle toujours de la même réalité.

Je vais illustrer cette théorie par un exemple concret: le Talmud dit “un homme et une femme qui s’aiment et qui sont fidèles l’un à l’autre, la chehinah est entre eux”. Pour le rav Kook ce passage du Talmud veut dire que la sensation amoureuse entre un homme et une femme, est intrinsèquement une sensation de la proximité à D. Un homme qui aime une femme ou une femme qui aime un homme, par le fait même qu’ils ressentent de l’amour sentent du même coup la présence de D.

Cette idée peut paraitre étonnante, car, si on compare le sentiment amoureux à d’autres manières de ressentir D, par exemple, à travers la prière et l’étude de la torah, on s’aperçoit que la sensation du sentiment amoureux d’un couple parait très différente de la sensation de proximité que l’on ressent avec D durant la prière et l’étude.

Pourtant, le rav Kook maintient que les sensations de l’amour et de la prière sont de la même essence.

Si elles paraissent différentes c’est par ce qu’elles sont vécues à partir de deux points de vue différents. Dans le cas de l’amour avec une femme, l’homme ressent l’aspect matériel de la présence divine, alors que dans l’étude il ressent l’aspect spirituel de cette présence, mais la sensation est la même.

Pour le rav Kook et le Baal Hatania ce que le Talmud signifie en disant que Moshé n’est jamais monté au ciel, et que D n’est jamais descendu, c’est qu’il n’y a pas à monter ou à descendre d’un monde à un autre, pour que l’homme rencontre D, puisque les deux modalités, celle du ciel et celle de la terre, sont la même réalité vue sous deux éclairages différents.

5- Le transcendantalisme existentiel chez Nahmanide et Levinas

La troisième lecture possible de ce passage du Talmud, c’est un chemin du milieu entre les deux lectures précédentes. C’est une lecture transcendantaliste existentielle (Levinassienne), qui viserait à dire que l’homme s’élève au dessus de la matière par sa perception sensible du monde (on peut trouver les prémices de cette pensée chez Nahmanide).

Pour ces penseurs ce que le Talmud dans Soucah voudrait dire, c’est que la révélation de D n’est pas dans le ciel, mais qu’elle se manifeste à travers l’existence même du monde. Pour ces auteurs, l’homme ne peut pas rencontrer D dans la perception première de ses sens, contrairement à ce que disait rav Kook, je ne rencontre pas D en mangeant une pomme. Au contraire, selon ce dernier avis, ce n’est qu’à travers une perception quasi extra sensorielle, une sensibilité à la présence de l’autre que je peux rencontrer D.

6- Une contradiction dans les écrits de Maimonide au sujet de la transcendance

Revenons pour le moment à l’opinion de Maimonide, qui pense que la révélation de D est impossible dans le monde matériel. On pourrait objecter une contradiction dans la pensée de Maimonide car dans le Mishne Torah lorsque Maimonide parle du don de la torah Maimonide dit :

Moïse notre maître, les juifs n’ont pas eu foi en lui du fait des miracles qu’il a accomplis, en effet, celui dont la foi est fondée sur des miracles, [sa foi] est défaillante, car il est possible que ce miracle ait été accompli par des incantations ou par sorcellerie. En réalité, tous les miracles accomplis par Moïse dans le désert n’étaient pas destinés à appuyer sa prophétie, mais avaient [chacun un but précis,] suivant la nécessité. Quand il fut nécessaire de noyer les égyptiens, il fendit la mer et les y englouti. Quand ils [les hébreux] eurent besoin de nourriture, il fit descendre la manne. Quand ils eurent soif, il fendit le rocher. Lorsque l’assemblée de Korah se rebella contre lui, la terre l’engloutit. Et de même pour les autres miracles. Qu’est-ce qui nous donna foi [en Moïse] ? [La révélation] du Sinaï. Nos propres yeux – et non un étranger – virent, nos propres oreilles – et non un autre – entendirent le feu, les sons, et les flammes. Il [Moïse] approchait du brouillard, la Voix lui parlait et nous entendions : « Moïse, Moïse, va, dis-leur ceci et cela ». Et ainsi il est dit : « D.ieu parla face à face avec vous », et il est dit : « Ce n’est pas avec nos pères que D a contracté cette alliance [c’est avec nous-mêmes qui sommes ici, aujourd’hui, tous vivants] ». D’où apprenons-nous que [la révélation du] Sinaï est la seule preuve que sa prophétie est authentique, et ne laisse aucun doute ? Car il est dit : « [L’Eternel dit à Moïse :] “Voici, moi-même, Je t’apparaîtrai au plus épais du nuage, afin que le peuple entende que c’est Moi qui te parle, et qu’en toi aussi, ils aient foi constamment », ce qui implique qu’avant [cette révélation], leur foi en lui n’était pas parfaite, mais laissait place à des doutes.

On voit bien dans ce passage de “la main forte” que Maimonide veut faire une différence fondamentale entre le don de la torah et les autres miracles de la sortie d’Egypte. Cette distinction est assez claire, tous les miracles qui ont eu lieu en Egypte n’étaient que des miracles, ces miracles étaient des interventions surnaturelles, mais il n’y avait pas dans ces miracles la révélation d’une essence surnaturelle, alors qu’au mont Sinaï, selon ce passage de Maimonide il y a eu une révélation totale de l’essence de D, où les juifs ont vu D face à face.

Cette distinction que Maimonide fait dans “la main forte“ entre les miracles fait en Egypte (ou dans le désert), et la révélation du mont Sinaï, semble contredire complètement ce que Maimonide soutenait dans le Guide des Egarés.

Dans le Guide des Egarés Maimonide semble penser qu’une révélation de D dans le monde matériel est impossible, et selon cette théorie, le don de la torah n’était qu’une succession de miracle comme les autres, sans révélation réelle, alors que dans “la main forte” Maimonide soutient qu’il y a eu une authentique révélation de D au mont Sinaï. Comment résoudre cette contradiction?

7- Comment peut-on affirmer quelque chose sur D même de manière négative ?

Avant de répondre à cette question je vais poser une autre question, d’ordre logique, Une question de Yohan Cohen.

Maimonide affirme que D n’a pas de corps. Cela parait évident, mais Yohan Cohen demande comment Maimonide peut-il affirmer que D n’a pas de corps? Maimonide ne dit-il pas lui-même que nous ne connaissons rien à l’essence de D? Or si nous ne connaissons rien de l’essence de D, vouloir affirmer absolument que D n’a pas de corps c’est tout aussi absurde que d’affirmer que D a un corps. Le fait d’affirmer que D n’a pas de corps ne peut être que l’opinion subjective de quelqu'un, pas une vérité absolue.

Cette remarque est tout à fait puissante, on pourrait même l’élargir à tous les courant que nous avons cité plus haut, pourquoi affirmer des théories sur la transcendance ou l’immanence de D dans le monde alors que nous savons que D nous dépasse absolument, toutes les théories proposées ne peuvent être que des inventions de l’entendement humain, pourquoi donc les énoncer?

Je pense que cette question nous amène à penser en profondeur l’essence de la fête de Chavouoth et du don de la torah.

8- L’arbre de vie et l’arbre de la connaissance à Chavouoth

Le Talmud dans Roch Hachana 15a dit que D a demandé aux hommes d’apporter des pains à Chavouoth comme offrande à D, parce qu’après Chavouoth la récolte des fruits commence, et D a dit aux juifs “apportez devant moi deux offrandes de pain pour que je bénisse les arbres fruitiers.” Parallèlement le Talmud explique qu’à pessah D a demandé aux juifs d’apporter une mesure d’orge pour qu’il bénisse les récoltes, et qu’à soucoth il demande des libations d’eau, par ce que c’est la période de la pluie et que D veut bénir les pluies de l’année.

Or, si on comprend facilement le rapport entre l’eau et la pluie et l’orge et la récolte, le rapport entre le pain et les fruits est moins évident. A ce sujet Rashi apporte une explication disant que le fruit dont il est question, c’est le fruit de la connaissance du bien et du mal, car selon un avis l’arbre de la connaissance du bien et du mal c’était le blé.

Or, on sait que Chavouoth commémore le don de la torah, et la torah est appelée l’arbre de la vie. Comme le verset dit “c’est un arbre de vie pour ceux qui la soutienne” (Talmud Berahot 32 etc.)

De plus dans la bible on nous dit que l’arbre de vie et l’arbre de la connaissance étaient localisés exactement au même endroit, c’est à dire au milieu du jardin d’Eden.

Le Maharal et d’autres commentaires (rabenou Bahaye) se demandent comment deux arbres pouvaient être plantés exactement au même endroit, et ils répondent en citant un midrash que nous avons perdu, disant que l’arbre de vie et l’arbre de la connaissance avaient le même tronc souterrain, mais que lorsque les arbres sortaient à la surface ils se divisaient en deux.

L’arbre de la connaissance du bien et du mal symbolise la connaissance technologique d’une société ainsi que ses valeurs morales.

En effet le pain est le fruit du travaille de l’homme, le pain n’est pas le fruit de l’arbre.

Le pain nécessite dix travaux de préparation et de transformation, ces travaux symbolisent les dix doigts de l’homme selon le midrash.

L’homme c’est celui qui transforme la nature, et l’ustensile que l’homme utilise pour transformer la nature c’est la connaissance du bien et du mal. C’est à travers cette connaissance que l’homme oriente et structure son effort de transformation.

9- La torah libère l’homme des contraintes morales

La torah c’est l’arbre de vie qui permet la libération de l’individu face aux valeurs de la société, comme le Talmud dit “il n’y a de liberté qu’à travers la torah”.

En effet les valeurs d’une société sont toujours sclérosantes pour l’individu lorsqu’il s’y soumet complètement. La recherche du bien broie l’homme.

Le fait de s’astreindre à des valeurs absolues, comme le bien et le mal, entraine la négation de l’existence de la vie spontanée, puisque toute valeur nécessite un sacrifice de soi. C’est pour cela qu’il y a une opposition entre “l’arbre de la vie” d’une part et “l’arbre de la connaissance du bien et du mal d’autre part”.

La torah c’est l’arbre de la vie, parce que la torah est une sorte de contre pouvoir qui fait face aux connaissances et aux croyances et aux valeurs d’une société.

Mais, les deux arbres sont complémentaires, c’est pour cela que le jour du don de la torah on commémore aussi bien l’arbre de la connaissance du bien et du mal symbolisé par le pain, que l’arbre de vie qui est la torah.

Les valeurs morales d’une société et sa technologie sont complémentaires au message de la torah, et vice versa.

Les deux arbres se positionnent l’un par rapport à l’autre dans un rapport complémentaire et antagoniste. Par ce positionnement ils assurent la liberté à l’individu, et sa possibilité d’exister devant D.

Ainsi, à Chavouoth où on commémore le don de la torah, on a le devoir de repositionner notre lien au surnaturel et à D en fonction de la situation morale de la société dans laquelle on évolue.

Il est évident que je parle ici de la partie de la torah qui est essentiellement subjective, c’est à dire que je parle uniquement du rapport au surnaturel et à la transcendance, et que je ne parle pas du tout du contenu objectif de la torah, c’est à dire du code des lois qui restent immuables.

(Mais à Chavouoth ce que nous commémorons c’est le rapport au surnaturel et pas la loi elle même, puisque la loi nous ne l’avons reçu de manière définitive qu’à Yom kippour (mon rav) et pas à Chavouoth.)

Ainsi on peut comprendre que Maimonide comme le rav Kook et le Baal Hatania sont conscients de la subjectivité de l’analyse de leur rapport au divin et ils adaptent ce discours en fonction des réalités ambiantes.

Si, dans une époque donnée, la sclérose spirituelle vient du fait que les gens sont superstitieux et qu’ils croient à la sorcellerie, alors, Maimonide interprète le rapport à D dans une optique très rationnelle, pour libérer la société dans laquelle il vie.

Mais lorsque Maimonide parle à un public trop rationnel qui n’accepte plus la transcendance, et que Maimonide sent la sclérose et la négation de l’être qu’il y a dans ces valeurs, alors il adopte un discours transcendantaliste.

La torah nous oblige à nous positionner face au surnaturel pour nous libérer du carcan idéologique qui nous conditionne et qui nous diminue, par ce que l’arbre de vie est une réponse à l’arbre de la connaissance. Mais ce positionnement est toujours tactique.

La torah nous oblige à prendre position dans notre rapport à la spiritualité, en vue de nous libérer du joug des croyances ou des certitudes qui nous emprisonnent.

C’est ainsi que l’on ne peut pas demander de contradiction sur l’avis de Maimonide en ce qui concerne la transcendance, car toute pensée à ce sujet ne peut être que l’expression d’une subjectivité, et Maimonide le savait bien.

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