• Rav Uriel Aviges

Behoukotai 5769

L’étude de la torah et la pratique


La parasha de behoukotai commence par le verset suivant “si vous allez dans mes décrets (hukotay), et que vous gardez mes ordonnances (mitswotay), et que vous les accomplissez etc.”

Rashi s’interroge sur la nécessité de la triple injonction du verset. En effet, d’abord le verset nous parle d’aller dans les décrets, ensuite de garder des ordonnances et enfin d’accomplir les mitswoth.

A première vu, dit Rashi, le verset semble répéter inutilement trois fois la même chose, pourtant nous savons qu’il n’y a aucune répétition inutile dans la torah, alors comment comprendre ce verset?

Rashi cite le Talmud qui s’attache à interpréter les différences entres les trois parties du verset. Dans la première partie on nous parle “d’aller dans les décrets”, il y a donc une idée de mouvement dialectique, on nous parle d’un cheminement qui serait infini, puisque le commandement “d’aller dans les décrets” ne semble pas avoir de destination finale, D semble nous commander d’avancer sans fin dans une direction infinie. 

Par contre, dans la deuxième partie du verset on nous parle de “garder les ordonnances”, or, le fait de garder quelque chose, implique une position statique, on nous bouge pas, la torah semble nous demander de rester sur place pour conserver quelque chose d’acquis.

Dans la troisième partie du verset il est question d’une position intermédiaire entre le dynamisme de l’action d’aller et l’état statique de celui qui garde, on nous parle “d’accomplir les mitswoth”.

Il reste maintenant à découvrir comment s’articulent les trois mouvements de cette danse sacrée.

Le Talmud identifie clairement le premier mouvement, il dit “aller dans les décrets de D” c’est se fatiguer dans étude de la torah”. Les commentaires de Rashi expliquent qu’il y a deux indices qui poussent le Talmud à cette interprétation. Le premier indice est que la fatigue est toujours associée aux voyages et aux déplacements dans la bible. Il en résulte que lorsque la torah nous parle de voyage dans ce verset, il faut interpréter que l’on nous parle de fatigue.

Le deuxième indice que le Talmud trouve pour justifier son interprétation, tient au fait que le mot décret “hok” , désigne en général une loi dont la raison humaine n’arrive pas à saisir toute la porté. Le Talmud pense qu’il est donc logique d’interpréter le verset comme une injonction à s’astreindre à un mouvement infini de la pensée pour chercher à comprendre les décrets de la torah qui dépassent fondamentalement la raison.

Si on suit l’interprétation du Talmud, l’étude de la torah dont il est question dans la première partie du verset ne peut être qu’une étude théorique pure sans implication dans le monde de l’action. Il semble que la première partie du verset parle d’une étude uniquement interprétative, c’est à dire d’une étude dialectique en mouvement constant ayant pour but de donner un sens aux préceptes de la torah, alors que les préceptes eux restent immuables.

Cependant, de manière surprenante, Rashi interprète la deuxième partie du verset de la manière suivante “et vous les accomplissez” “il faut que cette étude soit faite pour être accomplie dans l’action”. Rashi pense que la deuxième partie du verset est liée avec la première, dans un premier temps il faut se fatiguer pour interpréter la torah, ensuite il faut “garder” cette interprétation et la mettre en pratique dans le monde de l’action. La réflexion théorique est infinie, mais elle doit être arrêtée provisoirement pour être mise en pratique.

Le talmud dans sa structure même est rythmé par ces deux mouvements, d’une part le talmud est un commentaire et une interprétation infinie des préceptes de la torah dans lequel la conclusion n’est jamais arrêtée nettement, et d’autre part tous les détailles de la halacha (e la mise en pratique des commentaires) découlent du talmud.

2- Une contradiction entre interprétation de Rashi et le verset de l’exode 

Ce qui est surprenant avec cette interprétation de Rashi selon laquelle l’homme doit accomplir les commentaires suivant sa compréhension de la torah, c’est que ces injonctions du verset de la parasha semblent contredire le discours des juifs, rapporté dans l’exode lorsqu’ils ont reçu la torah, car à ce moment les juifs ont dit “nous ferons et nous comprendrons” ce qui implique que l’action n’est pas subordonnée à la compréhension

 Lorsque les juifs acceptent la torah il mettent l’action en avant et l’étude ne vient que dans un deuxième temps pour justifier l’action, par contre, dans notre parasha le verset semble dire que “la fatigue dans la torah” doit avoir pour finalité l’accomplissement dans l’action, c’est la compréhension qui doit guider l’action. Comment résoudre cette contradiction?

3- Le positionnement avant étude, le sens de l'acceptation

Pour rétablir une cohérence entre ces deux passages de la torah nous devons expliquer que le fait de dire “nous ferons puis nous comprendrons”, n’est pas une limitation de l’importance de la compréhension et de sa porté morale, mais que cette phrase des juifs exprime la posture que l’homme doit adopter lorsqu’il étudie la torah.

Le verset de l’exode veut nous dire que lorsque l’homme commence à interpréter la torah, l’homme doit avoir l’intention d’accomplir ce qu’il comprend. Il faut interpréter le verset de la manière suivante nous ferons puis nous comprendrons, mais ce que nous accomplirons c’est ce que nous comprendrons.

4- Le sens de la mitswah d'étudier la torah

Ceci dit, il nous faut comprendre qu’elle est le sens de la mitswah de se fatiguer à l’étude de la torah, pourquoi la torah nous demande-t-elle de faire un commentaire infini du texte pour guider notre action ? Comment se fait-il que la torah interdise à l’homme de se figer dans l’accomplissement d’un code de lois qui est pourtant parfait, puisqu’il est d’origine divine ?

5- La schizophrénie comme la nature essentielle de l’homme

Un des sens que l’on peut donner à cette mitswah peut venir du fait que c’est uniquement dans le mouvement de la pensée et de l’action l’homme acquiert une unité. Le talmud dans Eruvin 18 dit “le verset dit “et D créa l’homme”, pourquoi cette création est écrite avec deux youdim? (le mot vayetser, qui veut dire il a créé est écrit dans la genèse avec un yod supplémentaire), Reish Lakish dit c’est une allusion au double malheur de la condition humaine, car l’homme passe sa vie écartelé entre deux douleurs, il dit malheur à moi à cause de mon créateur, et malheur à moi à cause de ma nature” (yotser veut dire créateur, et yetser veut dire penchant, les deux yod de la création humaine font allusion à cet aspect contradictoire et morcelé de l’homme.) Le talmud veut dire que l’homme vit dans un état de douleur et de frustration permanent, lorsqu’il suit sa nature et son penchant, l’homme est malheureux et frustré dans son rapport à l’absolu et à la divinité, par contre lorsqu’il écoute son créateur, l’homme est frustré par ce qu’il sacrifie sa nature. Le talmud veut dire que structurellement l’homme n’est pas cohérent avec lui même, la schizophrénie est l’état naturel de l’homme.

Seul l’étude de la torah et le commentaire infini en vue de son application permettent à l’homme de se structurer et de se donner une cohérence.

6- L’homme cherche une structure pour se donner une cohérence

Pour illustrer ce point je peux citer un contre exemple. Simone Weil (la sainte convertie) disait que “le travail structure l’homme,” pour mettre sa théorie en pratique, elle est partie travailler dans une usine pendant six mois. Lorsqu’elle est ressortie de l’usine, Simone Weil est entré en dépression pendant deux ans.

Cette histoire n’est pas le récit d’un cas isolée, ce n’est pas une anecdote, au contraire, je pense que ce désir de trouver une structure à travers une contrainte extérieure rigide est la règle dans le monde moderne.

Dans la société actuelle, les hommes cherchent à se structurer par une contrainte extérieure, cela peut être le fascisme, ou le travail harassant, ou une idéologie verrouillée, la mode etc.

La nécessité de se plier à un ordre et à une structure est le résultat du manque de structure liée à la condition humaine. L’homme cherche à vaincre sa schizophrénie naturelle par l’ordre et la rigidité.

La torah nous propose un autre chemin, celui de l’étude infinie. La torah pense que plus l’homme arrive à structurer sa pensée dans l’étude, moins la dialectique penchant/créateur est violente, l’étude de la torah est vue comme une interface à travers laquelle l’homme peut retrouver son unité.

7- La cohérence vient dans l’éclatement

Le Cantique des Cantiques dit “je suis descendu dans le jardin des noyers”, le midrash interprète: “pourquoi le lien qui lie le juif à D est comparé à un jardin de noyers? Par ce que de la même manière qu’une noix est hermétique et qu’elle parait non comestible, et que la seule manière de manger une noix, c’est de casser la coquille, et que pour casser la coquille il faut entrechoquer les deux noix, ainsi le mauvais penchant de l’homme n’est pas comestible et est hermétique, et la torah elle aussi est hermétique et non comestible, donc, pour que l’homme puisse se lier à D l’homme doit écraser son penchant sur le torah et la torah sur son penchant, de telle manière que dans l’éclatement les deux deviennent comestibles.”

8- Eclatement de soi et éclatement de la torah

A l’aide de ce midrash on peut aussi résoudre la contradiction entre deux passages du talmud qui expliquent de manière contradictoire un verset des Proverbes où on compare la torah à un marteau qui éclate un rocher. En effet dans Sanhédrin le talmud interprète que le rocher c’est la torah et que le marteau c’est la nature humaine. La nature humaine fait éclater la torah dans une multitude de sens. Par contre, dans Kidoushin et Soucah, le talmud interprète que le marteau c’est la torah et le rocher c’est la nature humaine, c’est la nature humaine qui est éclatée et domptée par la torah. On peut résoudre cette contradiction en expliquant que l’éclatement est double. Mais cet éclatement crée une structure et une unité dans la torah et dans l’homme.

Je veux simplement citer deux exemples pour illustrer la manière dont l’étude de la torah crée un éclatement dans l’homme tout en lui donnant une cohérence.

9- Le plaisir dans la faute peut être une bénédiction

Le premier exemple est l’interprétation de Maimonide sur un passage du talmud de Berahot 63. Maimonide se demande si un homme doit remercier D pour un plaisir qu’il aurait ressenti en transgressant un interdit de la torah, il se demande aussi si l’homme doit utiliser le fruit de sa transgression pour faire le bien? Ou bien si il doit regretter le fruit du péché?

Maimonide répond dans le chapitre 5 d’introduction à Avoth que l’homme doit utiliser le fruit de sa faute pour faire le bien, et qu’il doit remercier D du plaisir qu’il a retiré en faisant un péché.

C’est ainsi que Maimonide interprète le talmud qui explique le verset “connais D dans tout tes chemins”, même lorsque tu fais des fautes.

On voit donc ici que la torah crée un éclatement dans l’homme, une transgression morale n’est pas transcendentalement mauvaise, puisque l’on doit remercier D du plaisir que l’on a eu dans la faute, on reconnaît la nature humaine, pourtant dans un même temps on condamne la conduite de l’individu qui faute, il y a un éclatement de l’unité de la perception de la conscience qui se crée dans l’éclatement du sens des préceptes de la torah. Mais cet exemple montre bien que l’éclatement en fait crée une cohérence et une unité dans la vie de l’homme et dans la torah.

10- L’étude de la torah rétablie la place de l’animalité

Le deuxième exemple que je voulais citer c’est une anecdote rapportée dans le talmud. Un Rav, se cache sous le lit de son maître pour voir comment il a des rapport sexuels, le Rav caché est surpris de voir le temps de que le maître passe dans les préliminaires, lorsque le maître a fini son rapport, l’élève s’écrie “je vois que le maître prend son temps pour se rassasier”. Le maître surpris dit au Rav caché sous le lit, “mais qu’est ce que tu fais la!” et le Rav répond “c’est de la torah, et j’ai le devoirs de l’étudier”

Or, il est évident qu’un homme qui se cacherait pour voir un couple entrain d’avoir des rapports, transgresserait un interdit et violerait les lois de la pudeur. Les sages interdisent même le fait de dire publiquement qu’une femme se marie pour avoir des rapport sexuels, mais sous le couvert de l’étude de la torah tout devient permis! C’est a dire que étude de la torah permet à l’homme de créer une interface où l’animalité qu’il y a en lui n’est plus en négation avec la recherche du divin.

L’étude de la torah n’est pas un luxe réservé à une élite, c’est la condition même de l’existence.

©2018 by Uriel Aviges.