• Rav Uriel Aviges

Behar Behoukotai 5767

1- N’est-il pas injuste que le mérite des parents puisse sauver les enfants?

Apres avoir mentionné toutes les malédictions qui s’abattraient sur les juifs si jamais ils ne pratiquaient pas les mitsvot (D’ nous en préserve), le verset dit : “ et je me souviendrai de mon alliance avec Jacob et de mon alliance avec Isaac et même celle d’Abraham je me souviendrai...et je me souviendrai de l’alliance que j’avais avec les anciens lorsque je les ai fait sortir d’Egypte aux yeux des nations pour être leur D’, je suis l’Eternel”.

On pourrait s’interroger sur ce passage car nous savons que D’ est un D’ de justice qui ne punit pas les enfants à cause des fautes des parents et vice versa. Mais dans ce cas comment les juifs pourraient-ils être sauvés par le mérite de leurs ancêtres, les patriarches?

2- La Torah est un héritage familial avant d'être une idéologie.

Le talmud (cité par Rashi deut 11 19) dit que lorsqu’un père apprend à ses enfants à parler, il doit leur apprendre le verset suivant : “ la Torah est un commandement qui vient de Moise, un héritage à la famille de Jacob” C'est par ces mots que l'enfant doit apprendre à parler. Pourquoi ne devrait-on pas commencer par lui apprendre le fameux credo “Ecoute Israël D’ est notre D’ il est unique” ? Le Rav Feinstein explique que le rapport de l’enfant avec la Torah est d’abord conditionné par le rapport sentimental historique qui lie l’enfant à ses parents. Le fait que D’ soit unique et maître du monde n’est qu’une justification secondaire à la religion. La justification première est l’héritage familial et la responsabilité des parents face à cet héritage.

3- La Torah comme possibilité de ressusciter les morts.

Le talmud dit dans Sotah que le but de l’étude de la Torah est la résurrection des morts. L’étude apporte la pratique des mitsvot qui amène la sainteté puis la prophétie qui elle-même amène la résurrection des morts. Le Rav Luzato dans son livre Mesilat Yesharim commente ce passage talmudique. On s’aperçoit alors avec surprise que la résurrection des morts dont il s’agit ici n’est pas la résurrection messianique, mais la résurrection des morts que chaque juif est capable de réaliser. Ressusciter les morts serait de créer un lien avec ses ancêtres ou parents qui dépasserait la simple présence physique. Qu’est-ce que cela veut dire?

Le talmud (Yebamoth 96) rapporte que David aurait prié en disant les mots suivants : “j’habiterai dans tes tentes dans les deux mondes”. Le talmud explique qu’à chaque fois que l’on prononce un passage des psaumes, il revient sur terre et ses lèvres bougent pour lire ses versets. Le talmud poursuit en disant qu’il en va de même pour tous les sages qui sont mentionnés dans les textes. Lorsque l’on rapporte un de leur enseignement, ils reviennent sur terre en quelque sorte. L’étude de la Torah est donc un moyen de ressusciter les morts. C’est pour cela que l’on cite toujours le nom des auteurs. Ce mécanisme de résurrection n’est pas une conséquence de l’étude. La résurrection par le souvenir qui est une bénédiction est le but même de la Torah. (Il est évident que la Torah est à prendre au sens large et que toute sagesse, tout héritage culturel que l'on garde de ses parents est une résurrection).

Nous ne serions pas juste simplement les enfants d’Abraham, d’Isaac et de Jacob et que par ailleurs nous aurions l’obligation d’étudier et d’accomplir la Torah. C'est parce que nous sommes les enfants de nos patriarches que nous devons accomplir la Torah car ils peuvent ainsi continuer à vivre à travers nous. On comprend donc pourquoi D’ peut nous libérer par le mérite de nos ancêtres car nous exterminer malgré nos fautes cela reviendrait à effacer nos illustres ancêtres qui sont encore vivants tant que nous le sommes.

4- La recherche de la Torah comme une recherche de la mère. L'amour de la Torah c'est l'amour que l'on voue à sa mère.

Il y a ici une nouvelle dimension du rapport à la Torah. Jusqu'à maintenant nous avons considéré la Torah comme tradition dans l’optique d’un devoir. Il est cependant évident que le rapport à la Torah est aussi un rapport d'amour et de désir. C'est le désir de la présence maternelle.

Pour expliquer ce point je ramènerai l’expérience du docteur Hadad qui s’est rapproché du judaïsme par l’intermédiaire d’une psychanalyse avec Lacan. Je le cite : “la façon dont le judaïsme a progressivement émergé dans mon analyse est quelque chose qui reste totalement mystérieux. Cette affaire de judaïsme a émergé progressivement toute seule, d’abord des histoires alimentaires, la nostalgie de la cuisine de maman, mais surtout la nostalgie des signifiants inclus dans cette cuisine. Cela s’est fait par étape mais avec une force irrésistible”. On comprend bien en lisant ce témoignage que la soif de Torah est en réalité une nostalgie de la mère.

5- La dualité du rapport à la mère : le sein qui allaite ou les mains qui cuisinent.

Dans le témoignage du docteur Hadad, l'amour de la mère passe par la cuisine qui charge la nourriture de signification. C'est une idée capitale! Nous allons voir en effet que le don de la Torah et la fête de Shavouot ne sont rien d'autre qu'un apprentissage du rapport à la mère par la cuisine.

Pour expliquer cette idée je vais citer Freud dans l'abrégée de psychanalyse : “le sein nourricier de sa mère est pour l'enfant le premier objet érotique. L'amour apparaît en s'étayant à la satisfaction du besoin de nourriture. La mère ne se contente pas de nourrir, elle soigne l'enfant et éveille ainsi en lui maintes sensations physiques agréables ou désagréables. Grâce au soin qu'elle lui prodigue elle devient sa première séductrice, par ces deux sortes de relation la mère acquiert une importance unique incomparable, inaltérable et permanente (…) et devient pour les deux sexes l'objet du premier et du plus puissant des amours, prototype de toutes les relations amoureuses ultérieures (…) et si longtemps que l'enfant ait tété le sein de sa mère il restera toujours convaincu après sevrage d'avoir tété trop peu et pendant un temps trop court”. On voit bien ici en évidence un double rapport à la mère, le premier étant celui de la séduction lié au lait maternel et le second celui de la signification lié à la cuisine c’est-à-dire à un héritage culturel.

6- Le omer ou la préparation au don de la Torah comme apprentissage de la cuisine. Dans le cours de la semaine dernière le Rav Amoyelle a rappelé que le omer (qui représente la mesure de farine nécessaire à un homme pour vivre un jour) était balancé dans toutes les directions pour montrer que toutes les récoltes appartenaient a D’, Maître de tout l’univers. Le Rav Hirsh explique que c’était aussi une manière de rendre à D’ la récolte qu’il nous avait attribuée. Pourtant après s’être acquitté du omer c’est nous qui consommions de cette récolte et pas D’ (après le omer la récolte devenait permise à tous les juifs). Il est donc difficile de comprendre le fait que nous apportons quelque chose à D' et que c'est finalement nous qui en profitons à sa place. On retrouve cette même situation dans tous les sacrifices qui étaient balancés dans toutes les directions comme le sacrifice de shelamim (pacificateur). Les sacrifices balancés ont la particularité d'être des sacrifices qui sont consommés par l’homme.

Par opposition les sacrifices brûlés à D’ comme l’holocauste ou même le sacrifice expiatoire ne sont pas balancés. Comme si le fait de reconnaître que tout appartient a D’ nous donnait la possibilité de le consommer à sa place. Pour quelle raison exactement?

On pourrait même accentuer cette interrogation si on analyse une autre loi du omer. Les juifs n’avaient pas le droit de consommer la nouvelle récolte avant d’apporter le omer au lendemain de Pessah. Après cette offrande de farine d’orge (qui est la nourriture des animaux), ils pouvaient commencer à consommer la nouvelle récolte. Mais la nouvelle récolte ne pouvait pas être encore utilisée pour les sacrifices jusqu’ au jour de Shavouot où l’on apportait deux pains levés en sacrifice et qui constituaient la première offrande de blé de la nouvelle récolte. Comment donc se fait-il que l’homme passe avant D’ encore une fois?

On pourrait se poser la même question en ce qui concerne shabbat. La guemarah dit qu’il ne faut pas s’habiller le vendredi avec les habits de shabbat. Le talmud termine en disant que les habits avec lesquels il a préparé un repas pour son maître, il ne doit pas les utiliser pour remplir le verre de son maître. (Cela signifie qu’il ne faut pas préparer shabbat avec les mêmes habits que l’on porterait en récitant le kidoush sur le verre de vin). Or ici aussi au bout du compte ce n’est pas D’ qui boit le vin c’est l’homme! L’auteur du talmud se prendrait-il pour Jésus?

Selon la Torah il n’y pas de mitsva spécifique de manger plus que la normale pendant shabbat en l’honneur de ce dernier. Ce commandement n’a été institué que par les prophètes. Il y a par contre une mitsva spécifique de la Torah de préparer et de cuisiner en l’honneur de shabbat. Ce n’est pas donc pas la consommation mais la préparation (et la cuisine) qui est plus important. C’est pour cela que la mitsva de cuisiner pour shabbat passe avant celle d’étudier la Torah (c’est-à-dire que l’on doit arrêter un moment son étude pour cuisiner et se préparer pour shabbat) même si cette mitsva pourrait être faite par quelqu’un d’autre. Le commandement n’est pas d’avoir des plats cuisinés pour shabbat mais de cuisiner soi-même pour shabbat et la consommation de ces plats importent moins.

Par analogie en ce qui concerne le sacrifice, on pourrait dire que consommer est secondaire. C’est la manière avec laquelle on prépare le sacrifice qui importe. Cette idée est mise en évidence à Shavouot où la Torah met en opposition deux types de sacrifices, celui fait au début du omer qui n’est pas préparé (qui n’est qu’une mesure de farine) et celui de Shavouot qui est du pain cuit et levé donc transformé. Il faut maintenant comprendre comment cette préparation nous permet de réacquérir en quelque sorte cette récolte que l’on offre à D’ et qu’il nous rend.

Nous avons vu que la cuisine a une signification particulière dans la transmission d’un héritage. La guemarah de Pesahim rapporte que lorsque D’ maudit Adam en lui disant “tu mangeras l'herbe de la terre”, Adam s’est mit à pleurer et a dit “ je vais manger dans le même mangeoire que mon âne”. Mais lorsque D’ lui a dit “c’est à la sueur de ton front que tu mangeras du pain”, Adam s’est calmé. La différence entre l'offrande du omer et celle de Shavouot n’est pas seulement une différence de nature (orge contre blé) mais elle réside surtout dans le fait que l'une est transfigurée de son état premier (pain levé), alors que l’autre (la farine d’orge) est laissée en l’état. La cuisine c’est la possibilité que l’homme a de donner une signification à la nourriture, de rendre son amour à l’autre mais aussi au monde.

Le midrash dit qu’à Shavouot on est jugé sur les fruits des arbres et c’est pour cela l’on apporte du pain. En effet le blé est bien un fruit d’un arbre puisque selon certains commentaires le blé était l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Le talmud apporte une preuve en relevant le fait qu’un enfant devient capable de dire papa et maman que lorsqu’il commence à manger du blé (c’est-à-dire du pain symbole de la nourriture sorti de l’état de nature, symbole de la nourriture cuisinée) et qu’il a fini de consommer du lait maternel.

Il semble que le talmud veuille dire que la recherche innée de la Torah (ou de la connaissance du bien) chez l’homme est révélateur de la volonté de retrouver son père et sa mère. Cependant il met en opposition deux types de relation à la mère, celle symbolisée par le don du lait maternel et l’autre par celui du pain. Dans le même ordre d'idée le talmud dit que “la Torah ne peut exister que chez quelqu’un qui a vomis tout le lait qu’il avait tété du sein de sa mère”. Le don de la Torah serait donc de sortir du rapport de séduction de la mère pour aller vers un rapport de dialogue et de signification. Et ce saut vers le signifiant serait aussi notre rapport à D' qui justifie notre place à côté de lui dans le monde et qui nous permet de “manger à sa place”. (Cela n’est pas un hasard si Isaac se sentait proche de son fils Esau qui lui donnait du gibier dans sa bouche. Le midrash explique qu’il le séduisait par des paroles. La cuisine a bien une signification, celle du don de soi à l’autre qui était aussi exactement ce que Isaac avait fait lors de son sacrifice.)

7- Le compte lien entre Pessah et Shavouot ou rapport entre le lait et le pain.

Le talmud de Jérusalem raconte l’histoire selon laquelle Rabi Yehudah Hanassi n’était pas le descendant de David mais le descendant d’un goy fils d’un empereur romain. C’est parce qu’il avait été nourri du lait de la vraie mère de la famille qu’il était devenu un saint, l’auteur des mishnayot. Le talmud conclut “c’est le lait maternel qui purifie ou c’est le lait maternel qui rend impur”. Le rapport à la mère par le lait n’est donc pas en soi négatif. Il est simplement insuffisant. C’est une première étape de la relation qui doit aboutir à un autre type de relation symbolisée par le pain.

On pourrait continuer le parallèle avec l'offrande du omer qui est apportée à Pessah et qui reste une étape décisive et nécessaire pour arriver au pain de Shavouot. Une étape qui amène à sa finalisation par le compte des jours. Mais quel est le sens de ce compte?

A Shavouot il y a une coutume de manger des laitages plutôt que de la viande. Selon la kabbale la signification est de transformer le sang des règles de la nidah en lait maternel. En effet les deux seules mitsvot où on nous demande de compter les jours sont celle du omer entre Pessah et Shavouot et celle de la nidah.

Compter c’est rendre compte d’un manque ou d’une absence et d’en prendre conscience. Rabi Akiba dit que les lois de la nidah permettent de régénérer la sexualité du couple, de transformer le désir naturel en fantasme c’est-à-dire de situer l'homme par rapport à un manque. De même dans le compte du omer il y a aussi l’idée de sentir le manque de Torah ou plutôt l'acte manqué qu'il y a dans l'étude de la Torah qui oblige sans cesse à recommencer et à approfondir son étude. C’est un peu la recherche d’un paradis perdu. “Il n'y a de paradis que les paradis perdus” comme disait Proust. Le temps perdu c’est le lait maternel. C’est peut-être le sens des premiers passages de la Torah, ou l’on nous dit d’avance: “tu ouvres ce livre parce que tu recherches quelque chose que tu as perdu, le jardin d'Eden d'ou tu as été chassé, c’est peut-être le sein maternel, mais ce que tu vas retrouver ce n’est pas le lait c’est le pain, c’est l’amour mais pas l’amour spontané de la nature, mais l’amour sublimé par la connaissance, qui dépasse le temps, qui transcende la mort dans la vie éternelle.” Ce rapport à la connaissance doit pourtant rester en tension permanente avec l'insaisissable. La connaissance du bien est possible que lorsqu'elle rappelle le sentiment charnel indicible du lait maternel. Sans cela cette connaissance ne serait qu'un discours creux loin de la vraie vie.

©2018 by Uriel Aviges.