• Rav Uriel Aviges

Yitro 5771

(Video en deux parties)

Dans la parasha Yitro part à la rencontre de Moshé son gendre. Les versets disent « Jéthro, prêtre de Madian, beau père de Moïse, apprit tout ce que Dieu avait fait pour Moïse et pour Israël son peuple, lorsque l'Éternel avait fait sortir Israël de l'Égypte. 2 Alors Jéthro, beau-père de Moïse, emmena Séphora, épouse de Moïse, qui la lui avait renvoyée. 3 Il emmena aussi ses deux fils, l’un nommé Gersom, "car, avait-il dit, je suis un émigré sur une terre étrangère"; 4 l’autre nommé Eliézer, "parce que le Dieu de mon père m’est venu en aide et m’a sauvé du glaive de Pharaon." 5 Jéthro, beau-père de Moïse, vint, avec les fils et la femme de celui-ci, trouver Moïse au désert où il campait, près de la montagne du Seigneur. »


Ce passage de la torah est placé juste avant le récit du don de la thora. Cependant selon plusieurs auteurs du midrash Yitro n’assiste pas au don de la torah. Malgré l’insistance de Moshé, Yitro préfère retourner chez lui à Madian.

La Mehiltah (un livre écrit par les auteurs de la Mishna, rabbi Chimon bar Yohai et rabbi Ishmaël, élèves de rabi Akivah) explique la décision de Yitro de se séparer du peuple d’Israël de la manière suivante : « itro a dit à Moshé : « n’est ce pas que la bougie ne fonctionne que dans l’obscurité !, est ce qu’une bougie peut illuminer entre le soleil et la lune ?, tu es le soleil et Aaron ton frère est comme la lune. Que va faire la bougie entre vous ! ». « Je vais aller vers mon pays pour convertir les gens de ma famille, pour que je les rapproche de l’étude de la torah et qu’ils soient protégés par les ailes de la présence divine… ».

La Mehiltah semble dire qu’Yitro voulait illuminer les autres, mais il ne pouvait pas illuminer à l’intérieur du peuple d’Israël, puisque Moshé et Aaron étaient des prophètes pus grands que lui. C’est pour cela qu’Yitro a décidé de retourner dans son pays pour illuminer les gens de son pays de sa lumière. Yitro refuse en quelque sorte de recevoir la lumière de la torah, il refuse la lumière de la vérité révélée du Sinaï pour que sa bougie puisse brûler, pour que sa vie puisse garder un sens et un but.

Yitro se dit « Si tout est déjà écrit dans la thorah, qu’est ce qu’il me reste à dire ? ». Yitro se sentirait inutile et absurde, s’il restait dans le désert avec les juifs en recevant la torah. 

Yitro veut créer sa propre lumière même si elle est moins éclairante que la loi reçue par les juifs par l’intermédiaire de Moshé et d’Aaron.

Moralement, ce départ d’Yitro et son refus d’accepter la torah peuvent être jugés comme des fautes. Premièrement, par ce que c’est une preuve d’orgueil que de vouloir illuminer à tout prix, pourquoi Yitro ne se contenterait-il pas de recevoir la lumière de la prophétie de la bouche de Moshé comme le font les autres juifs ?

D’autre part, refuser la lumière du soleil c’est vouloir vivre dans l’erreur de manière consciente. Comment Yitro se permet-il de ne pas voir la vérité révélée de la torah uniquement par ce que cette vérité le dérange et qu’elle est invivable pour lui ? La rectitude morale ne commande-t-elle pas de voir la vérité en face de la manière la plus claire possible même lorsque cette vérité dérange? 

Pourtant la Mehiltah ne condamne pas la décision Yitro. Au contraire, la Mehiltah loue cette décision et elle place Yitro au dessus du roi David lui-même. La Mehiltah donne plus de crédit à la dynastie d’Yitro qu’à la dynastie messianique. Pour la Mehiltah Yitro et ses enfants s’élèvent au dessus du roi David. 

Il nous faut donc comprendre le jugement positif de la Mehiltah, pourquoi la Mehiltah pense-t-elle que la décision de Yitro n’était pas mauvaise ?

Il y a une deuxième question que l’on pourrait demander sur ce passage de la Mehiltah. On a l’impression quand on lit la Mehiltah que la prophétie de Moshé empêche le développement personnel Yitro. La Mehiltah pose clairement une opposition entre la lumière d’Yitro et le dévoilement de la prophétie de Moshé. Pour la Mehiltah, si Yitro reçoit le message de Moshé il ne peut plus exister par lui-même. 

Si Yitro assiste au don de la torah, il ne peut plus se créer lui-même et sa vie ne peut plus avoir un sens. Cette idée parait difficile a concevoir par ce que l’on sait que la torah permet à l’homme de se développer, la thora est comparée a la pluie qui fait pousser l’herbe, la torah est là pour accompagner le développement de la personne. La torah n’est pas castratrice. Les milliers de rabbins et d’auteur qui ont été inspirés par le texte de la torah peuvent témoigner de la fertilité de l’enseignement de la torah sur le développement de l’individu.

Plus on apprend et on étudie la torah plus le potentiel de la personne grandit. Alors pourquoi Yitro voit-il la torah comme une castration ? Pourquoi Yitro voit-il la torah comme quelque chose qui l’empêcherait de trouver sa propre lumière?

Moshé en écrivant la torah n’a pas enlevé le sens de la prophétie de Samuel ? La musique de Mozart n’a pas empêché celle de Beethoven ! Pourquoi l’enseignement de Moshé aurait-il empêché celui de Yitro ?

Tout laisse à penser que si Yitro avait étudié la torah de Moshé, il aurait pu illuminer mille fois plus. Alors pourquoi Yitro dit-il qu’il serait aveugle par la lumière du soleil et de la lune s’il assistait au don de la torah ?

On peut tenter de répondre à ces questions en se basant sur un passage du Zohar.

Le passage du Zohar que je vais citer articule plusieurs passages de la torah qui a priori n’ont rien à voir entre eux. Ces passages la torah sont les suivants. Premièrement, La faute du premier homme lorsqu’il mange de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, et la séduction d’Eve par le serpent. Deuxièmement l’assassinat de Havel par Caïn. Troisièmement le mariage de Moshé avec sa femme Tsiporah la fille d’Yitro. Quatrièmement le don de la torah.

Le Zohar commence par associer Moshé à Havel et Yitro a Caïn. Le Zohar (Beréchith 28b) remarque qu’a plusieurs endroits dans la bible les enfants de Yitro sont appelés les « kenith ». Les descendants de Caïn. La Zohar dit aussi que Moshé était une réincarnation d’Abel.

Abel cela veut dire « le néant » ou « la vanité » en hébreux, et Moshé dit toujours qu’il n’est rien. La modestie de Moshé vient de sa conscience d’être du néant. Cette conscience de n’être rien se retrouve chez Abel, en effet le midrash dit qu’Abel est mort par ce qu’il a laissé Caïn le tuer. Abel ne s’est pas défendu contre Caïn. 

(Le Zohar établis un lien entre Moshé et Havel à travers le mot « beshegam » « car lui aussi devient » que l’on trouve dans le chapitre 6 de la Genèse. Le verset dit « L'Éternel dit: "Mon esprit n'animera plus les hommes pendant une longue durée, car lui aussi devient chair. Leurs jours seront réduits à cent vingt ans." » Le mot « beshegam » a la même valeur numérique que Moshé. De plus Moshé a vécu 120 ans. Le midrash interprète ce verset comme voulant dire que D a décidé de ne pas détruire le monde par le déluge grâce au mérite de Moshé qui va vivre 120 ans. Or ce mot beshegam se retrouve dans l’ecclésiaste 8:14, au sujet du néant de l’existence le verset dit « Il est un fait décevant qui se passe sur la terre: il est des justes qui sont traités comme s'ils agissaient à la manière des impies, et des impies qui sont traités comme s'ils agissaient à la manière des justes; et je disais que cela aussi est néant (néant c’est Havel en hébreux). »)

Voile le texte du Zohar.

Le Zohar dit : « Et les deux étaient nus, Adam et sa femme, et ils n’avaient pas honte. Car la nudité avait été rejetée du monde. Car ce sont eux qui ont entraine l’exile, le « erev rav », « le grand mélange », c’est certainement à leur propos qu’il a été dit « et le serpent était le plus rusé de tous les animaux du champ ». Les « gens du grand mélange » sont plus rusés à faire le mal que les autres peuples du monde qui pratique l’idolâtrie. Et ils sont les enfants du serpent original qui a séduit Eve. Le grand mélange est le produit du venin que le serpent a injecté dans Eve, et c’est de ce venin qu’est né Caïn qui a tué Havel, le berger du menu bétail. Car c’est sur Havel qu’il est écrit « qu’il est aussi de la chair « beshegam ». Or beshegam c’est une allusion aussi à Moshé. Or Caïn a tué le fils aine d’Adam qui était Havel. C’est pour cela que Moshé a voulu recouvrir la nudité de son père et qu’il s’est marié avec la fille d’Yitro qui descend de Caïn. Comme le verset dit « et les enfants du kenite le beau père de Moshé. » Et ensuite Moshé a voulu faire faire techouvah au « grand mélange » pour recouvrir la nudité de son père, par ce qu’il pensait que puisque son intention était bonne D le ferait réussir… »

Dans la suite de ce cours nous allons essayer d’élucider ce passage du Zohar pour répondre à la question que nous avions sur la Mehiltah.

La première grande idée que l’on découvre dans le Zohar c’est que Caïn est le fils du serpent alors que Havel est le fils d’Adam.

Le Zohar dit que Caïn était l’enfant d’Eve avec le serpent, seul Havel était le fils d’adan, c’est lui le véritable premier né d’Adam. Cette idée du Zohar éclaire d’un jour nouveau le texte de la torah.

En effet la torah ne dit jamais que Caïn est le fils du serpent, au contraire dans la torah Eve dit que Caïn est le fils de D. Dans la genèse le verset dit « or, l'homme s'était uni à Ève, sa femme. Elle conçut et enfanta Caïn, en disant: "J'ai fait naître un homme, conjointement avec l'Éternel!" ».

Le Zohar nous apprend qu’Eve n’a pas fait naitre Caïn conjointement avec l’eternel, mais plutôt conjointement avec le serpent. Eve lors de la naissance de Caïn confond le serpent avec D.

Même après avoir été rejetée du jardin d’éden, Eve ne semble pas encore avoir été capable de comprendre que le serpent ce n’était pas D. En associant D avec le serpent Eve semble penser qu’elle est devenue l’égale de D en mangeant de l’arbre de la connaissance. Eve pense qu’elle est devenue la partenaire de D en mangeant l’arbre de la connaissance et en ayant eu des rapports avec le serpent. En fait, Eve pense être devenue l’égale de D par ce qu’elle a pu enfanter un enfant avec le serpent.

Le Zohar nous explique que la connaissance du bien et du mal chez la femme est liée à la conscience de pouvoir créer des enfants. 

Cette interprétation du Zohar nous permet de comprendre pourquoi Eve est punie après la faute par les souffrances de l’accouchement. On sait que dans la torah la punition est toujours en fonction de la faute. Le Zohar nous explique que si Eve est maudite par les souffrances de l’accouchement c’est par ce qu’elle a fauté à travers la naissance d’un enfant, cet enfant c’est Caïn. La femme pense devenir D faisant naitre des enfants. D la punit en la faisant souffrir lors de l’accouchement. Cette punition a un rôle pédagogique, par cette punition Eve comprend qu’elle ne peut pas faire un enfant toute seule.

Si on approfondie cette idée du Zohar, Il semble que pour Eve la connaissance du bien et du mal est liée à la capacité de créer. En effet, Eve pense comprendre le bien et le mal à travers l’expérience créatrice de la maternité. Rappelons nous que c’était aussi ce semblait dire Yitro selon la Mehiltah, lorsqu’il refusait une vérité imposée de l’extérieur qu’il n’aurait pas crée lui-même.

Arrêtons-nous un instant sur la relation entre la connaissance du bien et du mal et l’idée de création. 

Quel lien existe-t-il entre la connaissance du bien et du mal et la création? 

Rashi explique que le discours séducteur du serpent à Eve consistait à identifier la création à la connaissance bien et du mal. Le serpent a séduit Eve en lui faisant croire ou en lui expliquant que la connaissance du bien et du mal, c’était la capacité de créer. Dans le texte de la Genèse le serpent dit à Eve « mais Dieu sait que, du jour où vous en mangerez, vos yeux seront dessillés, et vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal. » Rashi explique « Et vous serez comme Eloqim Des créateurs de mondes ». La connaissance et la création sont identifiées comme une seule et même chose dans le discours du serpent. 

Ce discours du serpent fait penser au discours d’Yitro rapporté dans la Mehiltah. Yitro veut être une lampe qui éclaire qui crée sa propre lumière. Pour Yitro comme pour le serpent il ne peut y avoir de connaissance du bien et du mal qu’à travers la création. Pour Yitro la vérité ne peut être que créée par l’homme lui même. Le serpent et Yitro semblent dire ensemble qu’une idée ne peut avoir un sens que si on est capable de la créer soi même. 

Ce discours du serpent parait tout à fait actuel, c’était le discours de Foucault, de Chomsky, de Sartre et de presque tous les philosophes du XXe siècle. Pour ces penseurs une idée a du sens pour un homme à partir du moment où elle est créée par cet individu lui même.

Pour ces auteurs, l’homme doit se recréer lui-même pour donner un sens à sa vie. L’homme doit acquérir une autonomie et une indépendance face à la société qui l’entoure pour trouver un sens à sa vie. 

Trouver un sens à sa vie cela veut dire se recréer et devenir autonome et libre. L’homme doit refuser les identités toutes faites que la société lui propose pour se sentir libre en se recréant lui-même de ses propres mains. 

La création est ce qui fait sens pour l’homme. La philosophie du 20ème siècle associe la création avec la connaissance et le sens. Pour ces penseurs l’homme doit s’acquérir (Caïn veut dire acquisition en hébreux) lui-même pour trouver un sens à travers sa création. Il doit se libérer de la présence étouffante de la société toute puissant qui l’empêché d’exister.

Face à ce discours du serpent il y a dans la bible un autre discours complètement symétrique à celui du serpent c’est le discours du fils d’Adam Havel.

Le discours du néant. Adam est à l’antipode du serpent. Si on regarde la malédiction d’Adam après la faute on comprend que sa faute était entièrement symétrique à celle d’Eve. Adam est puni par le travaille forcé. Le verset dit « Parce que tu as cédé à la voix de ton épouse, et que tu as mangé de l'arbre dont je t'avais enjoint de ne pas manger, maudite est la terre à cause de toi: c'est avec effort que tu en tireras ta nourriture, tant que tu vivras. ». Pourquoi D oblige-t-il Adam à travailler? 

Là encore la punition de D est pédagogique, Adam a écouté Eve sans lui opposer de résistance, il est dans une situation passive. Adam se repose sur son hamac dans le jardin d’éden pendant que sa femme lui sert des cocktails.

Pour Adam la vie c’est le Club Méd. Il est entièrement passif, il est assis et il profite de la vie. Puisque pour lui tout est facile, il écoute tout ce qu’on lui dit, il ne sait pas qu’il peut prendre des décisions ou s’opposer à quoi que ce soit. Lorsqu’Eve lui tant son cocktail au fruit interdit, Adam le boit sans se poser de question. 

D punit Adam par le travaille. Par le travail Adam va devoir apprendre à fournir des efforts. Par le travail Adam va apprendre à se mesurer face à une résistance antagoniste. Adam va apprendre à opposer une résistance face aux influences extérieures grâce au travail. Comme disait mon rav « Adam va devoir apprendre à se battre contre sa femme jusqu'à sa dernière goute de sang ». Le travaille devient pour Adam l’outil qui lui permet de s’opposer aux influences extérieures. Pour Adam la création n’est pas synonyme de sens, le sens est donné dans l’essence même de l’existence, le travail et la création ne sont que des outils qui permettent à l’homme de préserver le sens inné de la vie. 

Pour schématiser, chez Adam le sens de la vie reste inhérent au hamac et au Club Méd., seulement pour préserver son hamac Adam doit travailler un peu. Car si Adam ne travaille pas sur lui-même, et qu’il reste passif, il risque de faire de grosses bêtises au Club Méd. Pour Adam le travail n’est pas créateur de sens. Le travail a pour but d’enseigner à Adam à préserver la vérité innée qu’il perçoit dans l’expérience immédiate de la vie. Le travail doit aider Adam à se protéger des influences extérieures.

Le Zohar identifie donc deux type de relation à la vérité et à la connaissance. La connaissance peut être envisagée comme l’aboutissement d’un acte créateur autonome en devenir, ou bien la connaissance peut être envisagé comme une évidence spontanée qu’il faut préserver.

Le Zohar nous apprend que ces deux types de rapports à la vérité trouvent un prolongement dans la relation entre Caïn et Havel et dans l’assassinat de Caïn par Havel.

Le Zohar nous apprend que la dialectique serpent-Adam se retrouve chez les enfants d’Eve : Caïn et Havel. Le verset dit « Abel devint pasteur de menu bétail, et Caïn cultiva la terre. » Rashi explique « pasteur de menu bétail Puisque la terre avait été maudite, Havel a abandonné l’agriculture. » 

Cette décision de Havel d’abandonner l’agriculture est une grosse erreur de sa part. Car comme nous l’avons vu, la punition de D a toujours un rôle pédagogique. Si D avait maudit l’homme par le travail c’était pour qu’il se renforce et qu’il s’endurcisse, Havel aurait donc du travailler la terre pour justement se transformer et s’endurcir face aux influences extérieures.

Mais Havel cherche à minimiser le renvoi du paradis. Havel cherche à vivre de la manière la plus paradisiaque possible dans ce monde, cette erreur va être fatale pour Havel, lorsque Caïn va essayer de le tuer, Havel va être incapable de lui résister et il va mourir. 

Caïn lui aussi fait un mauvais choix en décidant de travailler la terre. En effet Caïn est le fils du serpent. Or le serpent a été maudit entièrement à l’opposé d’Adam. D a maudit le serpent en l’obligeant à manger de la terre. Selon le midrash, cette malédiction exprime le fait que le serpent n’a pas besoin de travailler pour vivre puisque la terre est gratuite et qu’elle est omniprésente. La nourriture du serpent se trouve partout où il va. (Le talmud dit que celui qui voit un serpent en rêve peut être assuré que sa parnassa est proche de lui). Puisque le serpent a séduit Eve par l’éblouissement de l’acte créateur, le serpent doit apprendre à ne plus vouloir créer, le serpent doit apprendre à rester passif. 

Caïn, le fils du serpent, fait donc une erreur lorsqu’il décide de travailler la terre, il s’endurcit encore d’avantage en se mesurant à la résistance de la terre et il finit par tuer son frère. Après le meurtre de son frère, Caïn est condamné au nomadisme à l’image du serpent.

On constate donc que dans un premier temps le lien entre la création et la vérité a été la source de deux drames. Le premier drame c’est la faute d’Adam et Eve, et le deuxième drame c’est l’assassinat d’Havel par Caïn.

Pourtant le Zohar explique que dans un deuxième temps il y a une résolution de la dialectique entre la vérité et la création. Cette résolution a lieu lors du mariage de Moshé avec la fille d’Yitro, Tsiporah. 

Le Zohar continue en expliquant qu’il y a une résolution partielle de la dialectique entre Caïn et Havel dans le rapport entre Moshé, Yitro et Tsiporah.

Le Zohar dit qu’en se mariant avec Tsiporah « Moshe cherche à recouvrir la nudité de son père, la nudité d’Adam ». Le midrash dit ailleurs que c’est cette nudité d’Adam et Eve qui avait excité le serpent et qui avait donné envie au serpent d’avoir des rapports avec Eve. Le midrash cité par Rashi dit : « Mais cela t’apprend par quelle manigance le serpent s’est attaqué à eux. Il les a vus nus et en train d’avoir des rapports à la vue de tout, et il a eu envie d’elle » (Beréchith Raba 18, 6). »

De quelle nudité s’agit-il ?

Le dynamisme qui anime la relation de Caïn et Havel, d’Adam et du serpent, c’est un rapport de jalousie et d’envie liée au pouvoir. Adam précède le pouvoir, c’est lui le but de la création de D. le serpent est jaloux d’Adam. De même Caïn tue Havel par ce qu’il a vu que D a accepté le sacrifice de Havel et pas le sien. Caïn sait qu’il ne sera qu’un numéro deux tant que Havel vivra.

Si on associe ce concept de nudité avec l’idée précédente du rapport à la vérité spontanée du monde, on peut mieux comprendre qu’elle est la nature de l’obscénité chez Adam et chez Havel.

Adam trouve la vérité à l’intérieur même de son existence, la vérité est pour lui révélée à l’intérieur même de la vie. Il en va de même chez Havel. Adam règne sur le monde sans se poser de question et sans commettre d’erreur, il a un accès direct à la vérité tel qu’elle se révèle dans l’évidence de la spontanéité de la vie.

Ce rapport nu qu’Adam a avec le monde est une obscénité pour le serpent ou pour Caïn, elle l’est aussi pour Eve. C’est cette nudité qui a excité le serpent et Eve et c’est cette nudité que Moshé veut couvrir.

La femme est intrinsèquement jalouse de la capacité qu’à l’homme de faire abstraction du monde et de se suffire de son propre contentement. Adam est heureux sur son hamac avec son sandwich. Eve (comme le serpent et Caïn) demande toujours plus, par ce que pour elle le contentement doit se justifier par l’appréciation des autres. 

Adam est obscène par ce qu’il se promène nu, pourtant il ne veut rien montrer aux autres, il ne calcul pas les autres. Lorsqu’un homme ou une femme s’habillent ils veulent montrer quelque chose aux autres, le fait de se couvrir permet de montrer. Mais Adam règne justement par ce qu’il ne s’écoute que lui-même. Le rapport à la vérité évidente de la vie n’est possible chez Adam que par ce qu’il ne tient pas compte du jugement des autres. Si Adam a accès à la vérité qui se révèle dans l’évidence immédiate de la vie c’est par ce que justement il fait naturellement abstraction de la présence des autres. 

Cette position est possible pour celui qui a le pouvoir mais elle est intenable pour celui qui ne l’a pas.

Le serpent et Eve sont obsédés par l’obscénité du rapport d’Adam au monde et à la vérité. Le serpent et Eve voudraient atteindre le même degré de plénitude qu’Adam. Le serpent et Eve sont jaloux de l’indépendance d’Adam. Mais ils ne peuvent pas atteindre cette indépendance, par ce qu’ils sont socialement en dessous. Dans l’optique de la vérité révélée Eve, Caïn et le serpent sont intrinsèquement inutile au monde, puisqu’ils sont inferieurs à adan.

Pour eux la seule manière de donner un sens à leur existence passe par la création. Pour Eve le serpent et Caïn le sens de l’existence ne peut venir qu’à travers la création. Cette création est une manière d’usurper le pouvoir à Adam ou à Havel. Le désir de se reconnaitre uniquement à travers la création c’est une manière pour Eve et le serpent de reconquérir leur dignité.

Il apparait clairement que le lien entre la création et la vérité est tout à fait dépendant de la position dans l’échelle sociale du sujet. Pour le dominant la vérité est donnée et pour le dominé la vérité est à construire.

Faisons un rêve impossible, imaginons un instant que Jean Paul Sartre, ou Foucault soient devenu président de la république française. Si ces révolutionnaires avaient été au pouvoir, auraient ils pu continuer à prêcher le discours de la liberté à travers la création de soi ? Non ! Par ce que le discours qui définit la liberté dans la création, c’est un discours d’opposant au pouvoir. 

Lorsqu’un homme prend le pouvoir il est obligé d’appréhender la vérité comme une révélation objective qui s’impose d’elle-même. La construction de soi par la création n’a de sens que si elle s’oppose à un pouvoir ou à un état oppressant. Le juge doit (contrairement au philosophe) juger en tenant compte de l’évidence spontanée qui se révèle à lui dans le monde.

Pour pouvoir juger, un homme doit pouvoir toucher les concepts en les reconnaissant dans la réalité sensible de la vie. Le juge doit avoir un rapport tactile avec l’idée. Le juge doit pouvoir écouter sa spontanéité pour évaluer les situations humainement. Le chef doit savoir être nu face au monde pour guider et décider.

La pensée d’un homme s’adapte en fonction de la position sociale qu’il occupe. C’est pour cela que D maudit Eve après qu’elle ait mangé de l’arbre en en lui disant : « la passion t'attirera, vers ton époux, et lui te dominera. » comme pour lui dire « si tu cherches la vérité à travers la création , tu es condamnée à rester l’esclave de ton mari. » 

Il apparait donc que la nudité dont il est question dans le Zohar c’est l’obscénité du rapport évident à la vérité qu’à l’homme au pouvoir. L’homme au pouvoir fait abstraction de l’existence des autres, il a donc accès à une vérité révélée évidente. Cette nudité dévoilée est obscène et insupportable pour ceux qui n’ont pas le pouvoir, ces derniers cherchent à exister à travers la création.

Le Zohar dit que Moshé a voulu couvrir la nudité de son père lorsqu’il a fait participer les gens du grand mélange au don de la torah et lorsqu’il s’est marié avec la fille d’Yitro.

Le talmud dit que lorsque les juifs ont reçu la thora au mont Sinaï, les nations idolâtres sont devenues très jalouses et elles ont commencés à haïr les juifs. La jalousie des nations envers Israël est comparable à la jalousie du serpent envers l’homme.

En effet, la révélation de D dans le don de la torah est obscène, l’élection d’Israël est une vérité qui s’affiche nue, cette révélation est une évidence incontournable. Comment les nations peuvent elles vivre en paix devant la révélation de cette nudité de D de laquelle elles sont exclues?

Moshe veut couvrir la nudité de son père Adam en faisant assister les nations et le « grand mélange » au don de la torah. Moshe veut aussi couvrir la nudité de son père en se mariant avec la fille d’Yitro qui descend de Caïn. Moshé veut que les nations prennent part au don de la torah pour qu’elles n’aient plus la haine d’Israël et qu’elles ne soient plus jalouses d’Israël.

A la lumière de ces idées on peut comprendre pourquoi la décision d’Yitro de ne pas assister au don de la torah n’est pas condamnée dans la Mehiltah. Yitro accepte le fait qu’il n’a pas le pouvoir, il accepte sa situation de penseur théorique qui ne peut trouver de justification qu’a travers la création. 

En ne se justifiant uniquement par la création Yitro s’empêche de voir une partie de la vérité révélée dans la lecture évidente de la torah. Yitro ne rejette pas la torah, il rejette une partie de sa spontanéité pour pouvoir penser en créant. 

Lorsqu’un homme décide de nier partiellement sa spontanéité il perd du même coup une compréhension évidente qui se révélait à travers la torah et il se donne la capacité de créer.

La vérité révélée n’a de sens que pour celui qui a le pouvoir, elle n’a pas de sens pour celui qui en est exclue. Devant l’évidence de la vérité révélée celui qui n’a pas le pouvoir devient inutile dans la société. Comme Yitro n’a pas le pouvoir il ne peut trouver la justification de lui-même que dans sa construction personnelle. 

C’est pour cela que la Mehiltah met en relation la destinée de la dynastie de David et celle d’Yitro. David s’accomplit dans l’exercice du pouvoir (la royauté) et l’appréhension de la vérité telle qu’elle se révélé dans l’existence évidente du monde (les Psaumes).

Yitro par contre s’accomplit dans la création de lui-même, et la remise en question permanant de ce qu’il ressent (le sanhédrin). 

Yitro n’est pas condamné pour ce choix, au contraire il a eu raison, car il accomplit la volonté de Moshé. Yitro et Moshé arrivent à stopper la dynamique de haine qui existait entre Caïn et Havel dans la lutte pour le pouvoir. Yitro ne veut pas entrer en Israël il reste nomade, comme D l’avait demande à Caïn.

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