• Rav Uriel Aviges

Vayetse 5770

Introduction

Ce cours est la suite du cours précédent, dans le cours précédent je définissais l'amour comme une volonté de se dépasser soi même. L’amour ici est à prendre dans le sens large, il s'agit aussi bien de l'amitié que de l'amour. La mishna dans Pirkei Avoth ne faisait pas de distinction entre l'essence de l'amitié et l'essence de l'amour. Dans les deux cas l'amour ne doit pas dépendre d'une chose définie, ce que l'on doit chercher chez l'autre c'est l'accomplissement de soi dans un futur que l'on ne définit pas encore exactement. L'autre est celui qui nous ouvre la possibilité d'un futur que l'on sent potentiellement en nous, un futur ou une vision que l'on peut faire advenir uniquement grâce à l'image que l'autre nous renvoie de nous même.

Jacob est décrit par le prophète comme celui qui a été "esclave pour une femme", car Jacob symbolise la proximité à D par le dépassement de soi, il est le seul des patriarches qui arrive à lier la spiritualité avec la sentimentalité romantique. Pourtant Jacob est paradoxalement aussi le seul des patriarches à avoir été à proprement parlé polygame, (Abraham n'avait qu'une seule femme légitime) c'est aussi le seul des patriarches sur lequel la torah dit ouvertement qu'il haïssait une de ses femmes, Léa.

Dans le cours précédent nous avions expliqué que la torah ne culpabilise pas Jacob de sa haine car cette haine était la preuve de l'authenticité des sentiments de Jacob. L’honnêteté avec soi-même est la fondation qui permet le dépassement de soi même.

Dans le cours précédent j'avais rapporté l'enseignement de mon rav qui expliquait que c'est Rachel qui était tenue coupable de la haine de Jacob pour Léa, car elle aurait du disparaitre de la vie de Jacob pendant les sept premières années du mariage de Jacob avec Léa.

Cette interprétation de mon rav ouvre une nouvelle interrogation, si Jacob avait put être heureux avec Léa cela veut dire que même si Jacob était le symbole de l'honnêteté avec lui-même, il aurait pu se marier et être heureux avec une femme qui ne lui était pas destinée naturellement, comment cela est possible?

Lorsque mon rav dit que Jacob aurait pu être heureux avec Léa s’il n'avait pas connu Rachel, cela veut dire que l'homme ou la femme ont plusieurs manières d'évoluer à un instant donné et que, par la suite, certaines évolutions qui étaient possibles dans le passé deviennent impossibles. Il faut donc s'interroger sur le lien qui existe entre la partie stable qu'il y a en l'homme et la partie qui évolue en se transformant radicalement.

Les romantiques peuvent envisager cette manière de lire cette étude. Pour les "bling bling" ce cours peut être intéressant pour une autre raison, car elle envisage aussi le rapport de l'homme moderne avec le sport, il permettrait presque un jugement moral sur la main de Thierry Henry. En effet l'origine du sport est religieuse, dans les Jeux Olympiques les grecs cherchaient à sentir D à travers le dépassement d'eux même. Pindar, pour certain le plus grand poète de la Grèce antique est le patriarche de Thierry Rolland, c'était un commentateur sportif, sauf qu'à chaque fois, lorsqu'il commentait un exploit sportif, Pindar voyait un dévoilement divin dans l'exploit des athlètes, et il faisait des odes à D pour définir le dévoilement de D qu'il y avait eu dans l'exploit de l'athlète. L’essence profonde du sport est la même que celle de l'amour, c'est la volonté de se dépasser et de se transcender dans un futur que l'on sent possible mais pas acquis. C’est Pindar le poète du sport qui a dit "advienne ce que tu es". "Advienne ce que tu es" cela aurait pu être la devise de Jacob.

C’est cette phrase de Pindar qu'il va falloir analyser car elle comporte une contradiction interne entre, d'une part, un état présent statique "un futur déjà là depuis toujours" et d'autre part une création et une transformation. Jacob n'aurait pas pu battre l'ange dans l'état présent du début du combat, un homme ne peut pas vaincre un ange, mais à travers le combat il devient le plus fort, il devient une nouvelle créature il change de nom, il devient "Israël", pourtant il était Israël depuis toujours. Pareillement à Jacob, le champion sportif devient champion à travers l'exploit et la performance, pourtant il était prédestiné à être un champion depuis sa naissance. Dans l'amour on sent le même paradoxe on devient amoureux pourtant potentiellement il y a une prédestination dans l'amour.

1- Les contradictions des possibles

Le fait qu'un homme comme Jacob soit capable d'aimer plusieurs femmes nous montre que l'homme n'a pas une seule prédestination, au contraire il en a plusieurs. L’homme (ou la femme) est rempli de contradictions et ce sont ces contradictions qui créent une dynamique dans son développement. En général lorsque l'on s'attache à quelqu'un ou à quelque chose c'est par ce que l'on y retrouve les mêmes contradictions que l'on sent en nous. Jacob se déguise en Esaü, Esaü se déguise en Jacob, il y a du Esaü dans Jacob et du Jacob dans Esaü. Il y a du Rachel chez Léa et du Léa chez Rachel, l'une peut se faire passer pour l'autre. Les contradictions créent le dynamisme dans le développement de la psyché humaine. "Advenir ce que l'on est" cela veut dire faire coïncider différemment les éléments de notre personnalité de manière à créer une personne différente.

Le talmud, dans Sotah (2a), propose deux possibilités contradictoires pour envisager le mariage, d'un coté il dit que les époux sont prédestinés dans les quarante premiers jours du fœtus, mais d'un autre coté le talmud dit que l'homme ne se marie qu’en fonction de ses propres mérites, selon la deuxième tradition il n'y a pas de prédestination dans le mariage! Ces deux traditions semblent se contredire. Le talmud résout la contradiction en disant qu'il faut faire une distinction entre "le premier couple et le deuxième couple". C'est à dire qu'il y a une possibilité naturelle d'évoluer, mais cette évolution possible peut se réaliser de différente manière, lorsque que l'on arrive au stade du deuxième couple le premier couple n'est plus possible. Après avoir connu Rachel, Jacob ne peut plus aimer Léa, même si Léa était peut être celle qui lui était destinée au départ, par ce que maintenant Jacob a changé.

2- L'opposition entre la volonté politique de changer le monde et la volonté d"'advenir ce que l'on est".

Maimonide dans son commentaire sur les mishnayoth de Pirkei Avoth montre clairement qu'il y a une opposition morale entre deux priorités possibles, la première priorité serait celle de se changer soi même, et l'autre priorité consisterait à vouloir changer le monde. En effet la mishna dit selon le texte commenté par Maimonide " rabbi Akivah dit, D connait le futur, mais l'homme a le choix, il peut donc être jugé, car c'est la multitude des actes qui comptent et pas leurs impactes".

Maimonide explique cette Mishna énigmatique de la manière suivante.

Maimonide pense que l'histoire est écrite depuis toujours, c'est ce que rabbi Akivah dit dans la mishna lorsqu'il dit "D connait le futur". Pourtant la Mishna continue en disant "l'homme a le libre arbitre, il peut donc être jugé par D", comment peut on concilier les deux choses, si D connait le futur comment l'homme pourrait-il avoir le choix?

Maimonide explique que c'est la suite de la mishna qui nous l'apprend "ce n'est pas l'impacte de l'action de l'homme sur le monde qui importe, c'est sur l'impacte que l'homme a eu sur lui même par la multitude des actions". Maimonide explique que celui qui donne 1 dollar à la tsedaka 1000 fois, a plus d'impacte sur lui-même que celui qui donne 1000000 de dollars en une fois. Car la multitude des actes et leurs répétitions créent un changement durable en l'homme, alors qu'un acte unique reste accidentel pour l'homme et il ne change pas l'individu en profondeur de manière durable. 

Maimonide continue en disant qu'il ne fait pas de doute que celui qui a donné 1000000 de dollars en une fois, a eu plus d'impacte sur le monde que celui qui a donné 1000 fois un dollars, mais la mishna nous explique que ce n'est pas l'action en elle même qui compte ni son impacte dans le monde qui est importante, puisque l'histoire est déjà écrite.

Le résultat de l'action n'est pas le fruit de l'homme, le million serait de toute les manières arrivé à la tsedaka quoi qu'il arrive, et si le million ne devait pas arriver à la tsedaka le million sera perdu à la bourse ou ailleurs.

L’homme est jugé sur la manière de laquelle il s'est transformé lui même, la manière dont "il est advenu ce qu'il était" c'est sur sa transformation personnelle que l'homme a une liberté totale, et c'est sur cela qu'il va être jugé. L’homme ne va pas être jugé sur l'impacte qu'il eu sur l'histoire.

3- La Grèce antique et le christianisme se distinguent l'un de l'autre dans ce dilemme moral

La Grèce qui rendait un culte à D par le sport se trouve par là même proche du judaïsme. En effet, de la même manière pour les juifs et pour les grecs le dépassement de soi est vu comme la révélation de D dans le monde. Ce dépassement n'a pas pour but d'avoir un impacte dans le monde c'est un acte gratuit qui n'a pour but que lui même, le sportif n'est là que pour révéler D au monde par son exploit, et Pindar est là pour le célébrer. Le sportif n'a pas pour vocation de changer le monde.

Rome n'admet pas une telle possibilité de servir D. Pour Rome, c'est l'homme qui doit accomplir la volonté de D sur terre, c'est l'homme qui change l'histoire, ainsi tout ce qui est gratuit devient une idolâtrie. Je vais citer un passage de Tertullien sur ce sujet lorsqu'il critique le sport chez les grecs :

"Pour demeurer fidèle à notre plan, arrivons aux combats athlétiques. Leur origine est à peu près la même que celle des autres jeux. Aussi les divise-t-on en jeux funèbres et sacrés, là dédiés aux morts, ici aux dieux des nations: de là leurs titres idolâtriques. Les jeux olympiques honorent Jupiter: à Rome, ils se nomment capitolins; Apollon a ses jeux pythiens; Hercule ses néméens, Neptune ses isthméens. Quant aux autres, ils se célèbrent à la mémoire des morts. Qu'y a-t-il d'étonnant que l'idolâtrie souille l'appareil de ces jeux? J'y vois des couronnes profanes; des pontifes y président; des prêtres y sont députés par leurs collèges.

Les sciences et la poésie vous charment, dites-vous. Eh bien! Nous avons assez de beaux monuments, assez de vers, assez de maximes, assez de cantiques, assez de chœurs sacrés. Il ne s'agit point ici de fables, mais de vérités saintes; de frivolités ridicules, mais de sentences aussi simples qu'elles sont pures. Voulez-vous des combats et des luttes? Le christianisme vous en offre en grand nombre. Regardez! Ici l'impureté est renversée par la chasteté; là, la perfidie est immolée par la foi; ailleurs, la cruauté est comme meurtrie par la miséricorde; plus loin l'insolence est voilée par la modestie. Tels sont nos combats et nos couronnes"

Pour Tertullien D a besoin de l'homme pour accomplir l'histoire dans le monde, tout dépassement de soi qui n'a pas pour but de transformer le monde pour accomplir la volonté divine devient par la même une révolte contre D. 

Dans l'époque moderne l'idéologie chrétienne de Tertullien ne séduit plus personne. On pense que c'est cette volonté de réaliser un idéal dans le monde qui a causé toutes les guerres mondiales et tous les pogromes, ces idées de Tertullien sont la base théorique du terrorisme islamique. On pense à présent que toutes les cultures se valent, l'homme n'a pas à réaliser un idéal dans le monde. Le fait de revenir à un D qui se manifeste dans le dépassement de soi est une conséquence directe de l'époque post moderne, si on renonce à vouloir transformer le monde on ne laisse à l'homme comme but que la possibilité de se transformer lui même. (Le pragmatisme religieux de William James ou de Barak Obamah, le renouveau de la mystique sont l'aboutissent logique de la pensée existentielle post moderne.)

4- Y a-t-il une morale dans le dépassement de soi?

Ce qui choque dans l'histoire de Jacob c'est qu'il a trompé son père et qu'il a volé les bénédictions de son frère. Moralement le dépassement de soi dans une volonté de puissance parait comme étant un comportement amoral. Si elle ne s'exprime pas dans le domaine du sport ou de la méditation, la volonté de se dépasser soi même c'est une volonté d'écraser l'autre. Même l'amour est un rapport de force; souvent lorsque l'un des partenaires s'épanouit et se dépasse c'est au détriment de l'autre. Comme dit le proverbe yiddish "pour qu'un couple marche il faut au moins un idiot". Nietzsche (comme Sartre) qui a été le premier à reprendre la morale de Pindar, tombe lui même sur une impasse lorsqu'il cherche à définir une morale. 

Il est cependant possible que la torah nous donne un indice à travers l'histoire de Rachel et Jacob sur une morale possible du dépassement de soi.

Jacob n'aurait pas du recevoir les bénédictions il était le deuxième, naturellement il n'était pas combatif, il s'est battu contre lui même pour dépasser son frère et lui prendre ses bénédictions. par contre Rachel aurait du se marier avec Jacob elle aurait du tout avoir et elle a fait un acte totalement contraire à celui de Jacob, elle s'est batu contre elle même pour tout donner à sa sœur, son dépassement à elle c'était de tout donner à l'autre.

Qu’est ce que la torah veut nous montrer en nous montrant ces deux actes héroïques de dépassement de soi dans une dynamique opposée?

Elle vient peut être nous apprendre une règle morale qui permettrait de régir l'idée du dépassement, cette morale consisterait à dire que le dépassement de soi c'est toujours aller à l'opposé de sa position naturelle. Si quelqu'un est en position de force comme Rachel, alors son travail est de se dépasser en laissant plus de place à l'autre. Par contre si quelqu'un se sent en position d'infériorité, comme Jacob, le dépassement de soi c'est au contraire de se battre contre l'autre jusqu'a sa dernière goute de sang.

Cette règle morale implique cependant que l'homme soit capable de manière innée de savoir si il est en position de force ou de faiblesse, dans les rapports sociaux cela parait simple, mais dans les rapport affectifs, savoir si on est dans une position de force ou de faiblesse cela nécessite une grande honnêteté morale. Malgré tout, un homme qui veut se transformer et se dépasser doit faire confiance à son jugement et à sa capacité de se juger.

Il y a une idée similaire que l'on rapporte au nom du Gaon de Vilna en ce qui concerne le ligotage d'Isaac, au dernier moment un ange dit à Abraham de ne pas tuer isaac, pourquoi Abraham a-t-il écouté cet ange? Peut être c'était une épreuve envoyé par Satan pour l'empêcher d'accomplir la volonté de D? Comment Abraham a-t-il pu savoir que c'était cet ange qu'il fallait écouter et pas la première prophétie qui avait été faite directement par D?

Le Gaon de Vilna répond que le bélier qu'Abraham a sacrifié à la place de Isaac avait ses cornes emmêlés dans un buisson, c'était dur pour Abraham de dégager le bouc et de le ligoter pour le sacrifier, alors qu'Abraham avait déjà son couteau sur la gorge de Isaac, il aurait été facile de terminer le sacrifice d’Isaac. Le Gaon de Vilna dit que lorsqu'un homme a un doute sur le chemin à suivre, il peut préjuger que le chemin le plus difficile c'est le chemin de la rectitude, c'est pour cela qu'Abraham a su qu'il fallait écouter l'ange. 

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