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  • Rav Uriel Aviges

Vayeshev 5770

Joseph et le rapport Stieglitz


1- Immaturité ou dismaturité?

La parasha de la semaine commence par les versets suivants :

"Jacob demeura dans le pays des pérégrinations de son père, dans le pays de Canaan. Voici l'histoire de la descendance de Jacob. Joseph, âgé de dix sept ans, menait paître les brebis avec ses frères. Passant son enfance avec les fils de Bila et ceux de Zilpa, épouses de son père, Joseph débitait sur leur compte des médisances à leur père. Or Israël préférait Joseph à ses autres enfants parce qu'il était le fils de sa vieillesse; et il lui avait fait une tunique à rayures."

Rashi cite le midrash qui interprète le verset "et il passait son enfance" comme une description du comportement de Joseph. Joseph était un enfant malgré son âge de 17 ans, il était immature, c'est pour cela qu'il débitait des propos de médisances contre ses frères. Rashi dit "Passant son enfance, il agissait de manière enfantine, s’arrangeant les cheveux, se parant les yeux afin d’embellir son aspect (Beréchith Raba 84, 7)." la première interrogation que l'on peut poser sur ce midrash concerne l'association qui a l'air gratuite entre la volonté de faire attention à son aspect et l'immaturité. Est ce que le fait de faire attention à son aspect c'est une preuve d'immaturité? La beauté de l'aspect ne peut-elle s'associer qu’à la jeunesse? Un vieux ne peut il pas être beau?

Il y a une deuxième question sur ce midrash que l'on peut poser à partir du verset qui suit. Le verset dit que Joseph était le fils de la vieillesse de Jacob, pourtant Benyamin était né après Joseph, c'était Benyamin le petit dernier qui aurait du être le chouchou, pour répondre à cette question Rashi apporte plusieurs midrashim. Le fils de sa vieillesse : (zeqounim) Il lui était né à l’époque de sa vieillesse. Le Targum Onkelos traduit par : « un fils intelligent ». Tout ce qu’il avait appris auprès de Chem et Evèr, il le lui avait transmis (Beréchith Raba 84, 8). Autre explication : Il avait les mêmes traits de visage (ziv iqounin) que lui-même (ibid.)." Arrêtons-nous à la deuxième explication du midrash. Cette explication s'écarte sur deux points du sens littéral du verset. Premièrement, ce midrash apporté par Onkelos explique le mot "zeqounim", "vieillesse", comme parlant de la sagesse, en effet le midrash décompose le mot "zeqounim" comme disant "ze che kana hohmah", "c'est celui qui a acquis la sagesse", souvent la vieillesse est associée à la sagesse dans la torah. Le deuxième écart par rapport à la traduction littérale du verset c'est que le mot vieillesse ne se rapporte pas à Jacob, il se rapporte à Joseph. Joseph est l'enfant le plus vieux par ce qu'il est le plus sage, Joseph a acquis toute la sagesse de Jacob, contrairement à ses frères.

On croit maintenant que ce midrash semble contredire le midrash précédent qui attribuait à Joseph une attitude enfantine, dans le verset 2 la torah dit que Joseph était un enfant immature et dans le verset 3 on nous dit qu'il est un vieux qui a acquis la sagesse. Comment résoudre cette contradiction ?

Le rav Eliaou Mizrahi (15 e siècle) le principal commentateur de Rashi, remarque que le mot enfant, "naar" est utilise aussi au sujet de Josué dans l'exode le verset dit " Quand Moïse y était entré, la colonne de nuée descendait, s'arrêtait à l'entrée de la Tente et D s'entretenait avec Moïse. Et tout le peuple voyait la colonne nébuleuse arrêtée à l'entrée de la Tente et tout le peuple, aussitôt se prosternait, chacun devant sa tente. Or, l'Éternel s'entretenait avec Moïse face à face, comme un homme s'entretient avec un autre; puis Moïse retournait au camp. Mais Josué, fils de Noun, un enfant, ne quittait pas l'intérieur de la Tente" on nous dit que Josué était un enfant bien qu'il avait à l'époque plus que 60 ans, et ici le mot enfant n'a pas l'air d'être pris de manière péjorative, le verset semble nous dire que Josué était réceptif à tout ce que Moshé disait comme un enfant est attentif à tout ce que ses parents disent. Comment comprendre ce double rapport à l'enfance, pourquoi l'enfance est elle parfois prise comme l'expression d'une volonté de progresser ou d'apprendre, alors que chez Joseph on l'interprète comme une immaturité?

On peut répondre à ces questions de la manière suivante. Il n'y a pas d'opposition entre la volonté d'apprendre chez un enfant et l'immaturité, au contraire c'est l'immaturité qui pousse l'enfant à apprendre. Joseph c'était "le papa m'a dit" de l'époque, celui qui veut toujours apprendre et intégrer le message de son maitre celui qui veut acquérir la sagesse de son maitre, il fait preuve en fait d'immaturité.

Dans la psychologie moderne on ne parle plus de maturité ou d'immaturité on parle de "dismaturité". C'est à dire que l'homme est constamment mature dans certains domaines alors qu'il est immature dans d'autres domaines. C'est ce que la torah nous montre avec l'histoire de Joseph. Joseph a atteint une certaine maturité intellectuelle, mais cette maturité intellectuelle, cette vieillesse n'est que le fruit d'une immaturité affective. Par contre les enfants qui atteignent de manière précoce une maturité affective, ils n’atteignent une maturité intellectuelle que plus tardivement.

Le fait de faite tenir en équilibre une maturité affective avec une maturité intellectuelle c'est ce que la torah appelle acquérir la sagesse.

La raison de la dismaturité naturelle de l'homme réside dans le fait que dans toute sagesse il y a un fossé entre "les mots" et "la réalité". Le cancre qui reste au fond de la classe et qui ne va a l'école que pour draguer ses copines, n'est pas intéressé par le savoir théorique par ce qu'il pense que les discours et les mots ne collent pas avec la réalité. C’est par ce que le cancre a atteint une maturité affective de manière précoce qu'il reste imperméable au discours théorique. Un professeur de l'université de Chicago avait été accueilli par ses élèves qui tenaient une banderole disant "great sex is better than great books". Cela montre bien que l'imperméabilité au savoir théorique vient du fait que les élèves trouvent une inadéquation entre la réalité de la vie et la connaissance théorique.

D’un autre coté, le fayot, premier de la classe (Joseph dans la parasha) est immature d'un point de vue affectif, c'est pour cela qu'il a du mal à se démarquer du discours et de l'ordre du maitre, il a du mal à savoir qu'il existe. L’amour des concepts théoriques vient chez le fayot du mal qu'il a à ressentir les choses par lui même (je ne veux pas étaler ma science mais je vous conseil de lire le chevalier inexistant d’Italo Calvino, pour mieux sentir ces concepts).

On comprend donc que ce n'est pas une contradiction pour la torah de nous décrire Joseph comme un homme immature aussi bien que comme un vieux qui a acquis la sagesse de son père, car la raison pour laquelle il acquit la sagesse de son père et qu'il a le même visage que son père, c'est justement par ce qu'il est immature affectivement. Acquérir se propre sagesse c'est comprendre et ressentir la distance qu'il y a entre la réalité et les affects et les mots de la théorie.

2- Le rapport Stieglitz et les calculs de projections et l'idée kabbalistique de "la base".

Ce rapport ambigu à la maturité décrit chez Joseph ce n'est pas un point de détail dans l'histoire de Joseph, c'est la dialectique générale du personnage. Joseph est le seul des personnages du pentateuque qui est capable de prévoir le futur, ce futur ce n'est pas simplement le futur des individus, c'est aussi le futur de l'économie. Comment fait-il? Il interprète des rêves! Qu’est ce que cela veut dire.

Dans le talmud l'opposition jeunesse vieillesse est toujours liée à une capacité de prévoir le futur. Le talmud dans Megilah 31 dit "la construction des jeunes c'est une destruction, alors que la destruction des vieux c'est une construction". Le vieux c'est celui qui peut voir le futur grâce à l'expérience, le jeune c'est celui qui n'est pas capable de prévoir le futur. Pour le talmud, l'expérience c'est ce qui permet d'acquérir la sagesse, c'est à dire que c'est l'expérience qui permet de mesurer ce que la théorie ne peut pas mesurer, c'est l'expérience qui permet de mesurer le fossé qui existe entre la théorie ou les chiffres et la réalité.

La crise financière et la faillite des banques n’ont pas été causées par le manque de connaissances des constructeurs de produit financier. Les jeunes qui travaillaient dans la finance étaient pour la plus part d'excellent mathématiciens, ils on fait très bien fait leurs calculs, ils étaient tres biens informés de la situation des produits qu'ils créaient et qu'ils vendaient, et pour la plus part ils faisaient passer l'intérêt de leurs banques avant leurs intérêts propres, alors pourquoi une telle catastrophe?

Stieglitz et tous les économistes qui ont cosignés le rapport avec lui l'expliquent, c'est par ce qu'il y a en économie une réalité incalculable par les chiffres. Fondamentalement, les statistiques et les mathématiques ne peuvent pas prédire de manière précise même à court terme le futur de l'économie.

Ce qui était frappant lorsque l'on allait dans les banques comme Lehmann Brother etc. c'est que l'on ne voyait jamais quelqu'un qui avait plus de 40 ans à son bureau, il n'y avait que les jeunes qui travaillaient, les vieux était constamment en vacances ou virés. Les banques qui ont le mieux tenu ce sont les banques qui avaient le staff le plus âgé (Safra).

La maturité, c'est l'acquisition de la connaissance de ce qui est incalculable, ou ce qui n'est pas théorisable, c'est l'acquisition de l'équilibre entre une maturité affective, une conscience de soi et un savoir théorique.

Joseph dans la cabale est symbolisé par l'attribut de "la base", "le yesod", la fondation. La fondation est décrite par rav Shlomo Elkabets dans Leha Dodi comme "la fin de l'action réside dans la pensée première".

Pour comprendre cela on peut revenir à la question du rapport à l'aspect physique chez Joseph.

Nous avons dit que Joseph fait attention à son aspect physique et que cette recherche esthétique est jugée par le midrash comme un manque de maturité. Par la suite Joseph devient vice roi d'Egypte et ses frères ne le reconnaissent pas le verset dit " Joseph reconnut bien ses frères, mais eux ne le reconnurent point." Rashi explique "Yossef reconnut lorsqu’il les avait quittés, ils portaient la barbe (Ketouvoth 27b, Beréchith Raba 91, 7) Et eux ne le reconnurent pas. Il les avait quittés imberbe, et à présent il portait la barbe." Si les frères de Joseph ne l'ont pas reconnu c'est par ce qu'il portait une barbe.

Un rav tunisien, dont j'ai oublié le nom, pose une question sur ce Rashi, il demande, nous avons vu dans le midrash (cité dans Rashi au début de la parsha) que Jacob et Joseph avait exactement le même visage, or si Joseph ressemblait à Jacob sans le barbe a plus forte raison que Joseph ressemblait à Jacob avec le barbe, alors comment se fait-il que les frères ne l'ont pas reconnu?

Pour répondre à cette question il est intéressant de remarquer que la barbe en hébreu ce dit "zakan", ce qui revient à l'étymologie de l'acquisition de la sagesse, dans le Zohar la barbe est considérée comme les tuyaux qui apporte la sagesse.

Dans sa jeunesse Joseph faisait boucler ses cheveux et se mettait du maquillage sur les yeux, dans le maquillage il y a toujours la connotation d'un masque, alors que dans la maturité de Joseph on a l'impression que son aspect extérieur est le reflet de son intériorité et de son âge. Les frères n'ont connu Joseph que lorsqu'il portait un masque, ils n’ont jamais connu le vrai visage de Joseph. C’est pour cela qu’ils ne le reconnaissent pas.

(Il est aussi certain que les midrashim veulent montrer que Joseph suivait la mode égyptienne du maquillage des yeux, lorsqu'il était parmi les hébreux, et que lorsqu’il était parmi les égyptiens il s'habillait à la juive avec la barbe, histoire de se démarquer)

Pour revenir au monde d'aujourd'hui, on sait que, dans le monde de la mode, les plus de 50 ans représentent plus de 50 % du chiffre d'affaire de la mode, pourtant le ciblage publicitaire est toujours orienté sur les 20-30 ans qui n'ont qu'un budget restreint pour les fringues, pourquoi?

Par ce que pour les jeunes, le fait de s'habiller c'est d'abord porter un masque, c'est s'identifier à un personnage, ou même à un concept, donc le publiciste a besoin de créer un personnage ou un concept autours de ses habits. Par contre les gens plus matures s'habillent en cherchant à exprimer leur personnalité propre à travers leurs habits, ils sont donc moins sensibles au discours publicitaire qui risque au contraire de repousser l'acheteur. (C’est d'ailleurs ce qui explique que la phrase de Segela au sujet des Rolex a choqué tout le monde, un homme de cinquante ans n'accepte pas d'être l'esclave d'une image.)

Le point de rupture où se produit l'acquisition de la sagesse, ce qui permet de donner une fondation à la personnalité et au savoir, c'est l'ordre du rapport qu'il y a entre l'expression (par l'image ou le discours) et le sentiment. Chez le jeunes c'est l'expression et la forme qui va faire naitre le sentiment, par exemple, je mets la montre de Sarkozy, ensuite, je me sens puissant comme Sarkozy. Chez le vieux c'est le contraire, d'abord je me sens puissant comme Sarkozy, ensuite, pour exprimer et donner une forme à mon sentiment de puissance je m'achète la montre de Sarkozy. C’est ce que dit le Leha Dodi "la fin de l'action réside dans le fait que le sentiment est premier".

3- La forme et les sentiments dans l'interprétation des rêves

Joseph interprète les rêves et à chaque fois il a raison. Le talmud dit que si Joseph avait interprété les rêves de manières différentes alors le futur aurait été différent, puisque tous les rêves suivent l'interpretation. Les mots qui expriment les sentiments sont capables d'orienter le sentiment s’ils viennent après le sentiment. Si le sentiment est venu avant, et que la forme ou le mot viennent exprimer un sentiment qui existait déjà, alors le mot domine le sentiment et il lui donne une cohérence. Selon le talmud c'est le fonctionnement de l'interprétation des rêves. Par contre si le mot vient avant la sensation, alors le mot n’a pas de base ni de fondation, il n'a pas sur quoi s'appuyer pour devenir réalité. Joseph est capable de prévoir le futur et même de le planifier par ce qu'il est attentif aux sentiments des autres et à ses propres sentiments.

Joseph ne se voit pas comme un révolutionnaire qui peut tout transformer par la théorie, il pense que la théorie ne peut être que l'habit d'une réalité sensible déjà présente. C’est en habillant le sentiment présent que la pensée peut devenir une réalité.

Un des messages de l'histoire de Joseph c'est que c'est à partir des réalités sensibles que l'on peut donner un poids et une réalité aux réalités abstraites de la théorie.

Le théoricien se trompe forcement s’il pense que c’est une équation où une théorie qui dicte le futur, le futur n'est dicté que par l'interprétation des sentiments humains présents. Celui qui peut planifier le futur c'est celui qui sait lire la sensibilité humaine présente. L’histoire, de même que l'avènement messianique, ne sont jamais écrit d'avance, ils se réalisent suivant la situation spirituelle présente de l'humanité. Le messie qu'il y aurait pu avoir au 13 e siècle, n'est pas celui qui peut venir au 21 e siècle, l'histoire n'est toujours qu'un devenir possible du présent.