• Rav Uriel Aviges

Vayera 5770

Humanisme et Kabala


1- Dans la parasha de la semaine la torah fais le récit de la prière d'Abraham en faveur des habitants de Sodome. Pourtant, le verset dit clairement que les gens de Sodome étaient mauvais, le texte dit : L'Éternel dit: "Comme le décri de Sodome et de Gomorrhe est grand; comme leur perversité est excessive, je veux y descendre; je veux voir si, comme la plainte en est venue jusqu'à moi, ils se sont livrés aux derniers excès" Rashi rapporte le midrash en disant "Nos rabbins ont interprété l’expression « si comme le cri » comme s’appliquant à la plainte d’une jeune fille torturée et mise à mort pour avoir donné à manger à un pauvre, ainsi qu’il est expliqué au dernier chapitre du traité Sanhédrin (109b). A première vue, il est difficile de comprendre pourquoi Abraham prie pour sauver les gens de Sodome, alors qu'ils étaient mauvais et qu'ils commettaient le mal. Logiquement Abraham n'avait aucune raison de vouloir sauver la vie des gens de Sodome. 


On doit donc déduire de ce passage de la torah qu'Abraham pensait que la vie humaine avait une valeur intrinsèque et qu'elle méritait d'être sauvée même lorsqu’elle n'était pas le support de valeurs morales ou spirituelles. Pour Abraham n'importe quelle vie humaine doit être sauvée, aucun prétexte n'est valable pour souhaiter la mort de quelqu'un. Abraham comme Levinas aurait été attristé de la mort d'Hitler. (La justice ne peut justifier de prendre la vie d'un homme que pour en sauver un autre).


Pourtant, dans divers endroits du talmud les rabbins ne semblent pas adopter cette optique humaniste. La Mishna dans Avodah Zarah 26 dit "on n'a pas le droit d'aider une femme idolâtre à accoucher d'un enfant, et on n'a pas le droit d'allaiter l'enfant d'une femme idolâtre car on fait grandir un homme qui va servir les idoles". Le talmud ad hoc va même jusqu'à dire qu'un berger qui s'occupe de menu bétail, (qui fait souvent paitre ses animaux dans les champs des voisins), ou quelqu'un qui ne mange pas cacher, si ils tombent dans un puits on n'a pas à les aider à s'en sortir, même si on est la seule personne qui peut les sauver. Il est pourtant évident que l'existence de quelqu'un qui ne mange pas cacher n'est pas aussi nocive pour le monde que l'existance des gens de Sodome, et pourtant Abraham prie pour sauver les gens de Sodome! Comment peut-on résoudre cette contradiction entre le passage de la genèse, et le talmud dans le traité d'Avodah Zarah?


2- On peut trouver une contradiction parallèle dans le talmud en ce qui concerne le rapport au sentiment de pitié, et le rapport aux animaux. Le talmud dans Baba Metsiah 85 rapporte une histoire de rabbi Yehudah Hanassi l'auteur de la Mishna. Un jour rabbi Yehudah Hanassi passe devant un chohet (celui qui fait l'abatage rituel des animaux) juste au moment où on lui apporte des veaux à abattre. Un des veaux se refugie dans la robe de rabbi et le veau pleure par ce qu'il a peur, rabbi dit au veau "il faut que tu ailles te faire abatre car c'est pour cela que tu as été créé". Le talmud raconte qu'Hachem a puni rabbi pour son manque de pitié, Hachem a dit celui qui n'a pas pitié sur les autres pourquoi aurais-je pitié de lui? Et rabbi a été frappé par une terrible maladie qui l'a fait souffrir énormément pendant des années. Le talmud continue et demande comment les souffrances de rabbi ont elle prit fin? Le talmud répond "un jour la servante de rabbi nettoyait sa maison, et en passant le balais elle a délogé une belette qui s'était cachée dans un interstice du mur, et rabbi a dit à la servante: "laisses la belette tranquille, le verset des psaumes ne dit-il pas "et la pitié de D est sur toutes ses créatures!" à ce moment D a dit "celui qui a pitié des autres, il faut avoir pitié de lui" et la maladie de rabbi s'est arrêtée.


On peut déduire de ce passage du talmud que l'homme doit avoir pitié des animaux. Il apparait aussi que la pitié est attribuée à D lui même, ce n'est pas simplement un sentiment humain, c'est un sentiment divin.


(Il est évident qu'il y a un interdit de la torah de faire souffrir les animaux gratuitement, mais dans les deux histoires mentionnées par le talmud l'interdit ne s’applique pas, dans le cas du veau par ce que la souffrance n'est pas gratuite, et dans le cas de la belette par ce que ce n'était pas une vraie souffrance. -il y a des autorités rabbiniques (rav Moshé Feinsten et rav David feinstein entre autres) qui interdisent de manger du veau aujourd'hui par ce que les conditions d'élevage des veaux sont terribles).


On peut trouver un passage du talmud qui semble contredire le passage précédent. Dans Berahot (chap. 4) le talmud dit: "celui qui dit dans sa prière "sur les nids des oiseaux ta pitié arrive" on le fait taire car il considère les commandements de la torah comme des actes de compassion, alors qu'ils ne sont que des décrets de D". La torah interdit de prendre la mère qui couve ses oiseaux avec les poussins qu'elle couve, il faut rejeter la mère pour prendre les poussins. Le talmud dit, que l'on fait taire quelqu'un qui utilise cette mitsvah comme un argument pour provoquer la pitié de D dans une prière, par ce que les décrets de D ne sont pas liés à des sentiments. 

Ce passage du talmud semble vouloir enlever toute porte au morale au sentiment de pitié, pour le talmud dans Berahot la loi est une interjection qui prend l'homme à la gorge et qui l'oblige à faire ce qu'il a à faire, la loi s'oppose à la pitié. Ce passage du talmud semble contredire le passage précédent qui posait la compassion et la pitié comme étant un point commun entre l'homme et son créateur.

Cette contradiction sur le rapport a la pitié rejoint la contradiction précédente sur le comportement à avoir face aux idolâtres ou au juifs non pratiquants. Il semble que la problématique soit la même, est ce que les valeurs humaines ont un poids morale pour la torah, ou bien est ce qu’il n'y a que la loi?


Cette problématique est liée philosophiquement à la problématique suivante, est ce que la vie doit se justifier dans une réalisation qui la dépasse, est ce que la vie doit avoir un sens extérieure a elle même, ou bien est ce que la vie n'a pas besoin de se justifier, elle est une valeur absolue qui se justifie par elle-même ?


Platon pensait que toute chose pour exister a besoin d'avoir un but qui la dépasse, Maimonide reprend cette avis dans son commentaire sur les mishnayoth, il dit toute chose qui n'a pas de but ne peut pas subsister".

Maimonide a du mal à justifier l'existence du monde tel qu'il est par ce qu'il applique la pensée de Platon à la torah. En effet, maimonide reprend Platon et il dit que le but des animaux c'est l'homme et que l'homme a pour but la raison et le jugement. Or ce jugement et ce raisonnement ne peuvent être les buts de la création que si ils sont purement abstraits et axées vers le divin, (une pensée axée sur le développement pratique du bien être physique (math physique psycho etc.). ne peut pas justifier la vie physique puisqu'elle ne la dépasse pas).

Pour maimonide, l'homme qui pense dans l'abstraction c'est le but de la création. Mais, Maimonide s'interroge: "comment se fait-il que les gens qui pensent dans l'abstraction du divin ne représentent qu'une fraction minime de la création, alors que ce sont eux le but de l'univers?" Maimonide a du mal à répondre, il dit d'abord "sans les fous le monde serait déprimant" c'est à dire, que tout ceux qui ne sont pas des théologiens ou des théosophes ne sont là que pour jouer la comédie devant les théologiens. (Quelle drôle de comédie!). Ensuite Maimonide propose une deuxième réponse, il dit que le monde ne pourrait pas exister si tous les hommes se consacraient à l'abstraction théologique, en effet qui ferait la cuisine?, qui construirait des maisons? Il faut donc beaucoup d’hommes utiles pour subvenir à l'existence d'un seul théologien. Ces deux réponses paraissent faibles. Quoi qu'il en soit, maimonide ne semble pas donner une importance primordiale à la vie biologique et organique de l'homme, pour Maimonide il n'y a pas de rapport au divin possible dans tout ce qui est commun entre l'homme et l'animal. L’homme ne peut se lier à D que par l'intellect. Les lois de la torah ne peuvent donc être que des décrets. Il n'y a pas de sentimentalité possible dans le rapport à D. Pour Maimonide il n'y a aucun intérêt dans la vie celui qui ne suit pas les lois et la raison. Maimonide semble être le penseur de la loi, et pour lui, la loi est liée à la rationalité et pas à la sentimentalité.



Spinoza, contrairement à Platon et à Maimonide, pensait que seul un malade mental pouvait penser que l'existence à un but extrinsèque, car la vie est une réalité qui n'a pas à se justifier. Il disait que celui qui pense que la vie a un but "c'est quelqu'un qui délire et qui fait délirer son D avec lui". Si on prolonge la pensée de Spinoza et qu'on la place dans une optique religieuse, on est porté à dire que toutes les lois de D ne sont que le prolongement de la nature du monde. Dans l'optique de Spinoza, toutes les mitsvoth ne peuvent être que "le mode d'emploie" qui permet à la vie et à l'univers de s'épanouir. Dans cette interprétation de la loi, Spinoza trouve un allié inattendu en la personne du Maharal de Prague. Selon le Maharal les mitsvoth ne peuvent être que le prolongement de la nature humaine, la loi n'est pas une frustration qui s'impose à l'homme pour l'amener à l'intellect pur ou à "l'esprit agent", la torah c'est un ustensile qui permet à l'univers de s'épanouir grâce à l'homme. Dans ce sens on peut dire que la torah demande à l'homme d'avoir pitié et qu'elle donne une importance primordiale à la vie organique et biologique même c'est celle d'un rasha, puisque la torah n'a de sens que par rapport à la vie biologique.


La Kabala propose une synthèse entre les deux théories. Pour la Kabala il n'y a pas deux réalités stables qui s'opposent, d'un coté la rationalité et l'esprit d'abstraction et de l'autre la vie organique et les sentiments. Ces deux éléments sont malléables et plastiques, ils "dansent" ensembles.

Prenons l'exemple de la mitsvah d'éloigner la mère lorsque l'on prend les oisillons, lorsqu'un homme voit un nid et qu'il veut manger les oiseaux il est pris de pitié, cette pitié est un sentiment animal. La torah dit "ne rejette pas la mère par ce que tu as pitié des oiseaux, fais le par ce que c'est un décret de D.!". Parfait. lorsque j'accomplie la mitsvah avec l'intention de faire la volonté de D, je deviens moi même l'envoyé de D, en fait c'est D qui a sauvé la mère par mon intermédiaire, en quelque sorte en faisant abstraction de moi même pour faire l'ordre de D, je deviens moi même D. Or, au moment même où je deviens D, je suis animé par des sentiments de pitié, puisque ces sentiments sont une partie intégrante de ma nature profonde, donc à ce moment D a pitié des oiseaux par l'intermediaire de l'homme. La loi permet à l'homme de donner une transcendance et une dimension absolue à sa nature humaine, en effet, lorsque l'homme accepte la loi il communie avec D tout en restant humain.


La loi selon la Kabala ce n'est pas une frustration de l'être, ou une interjection volante, comme le pensait Levinas, c'est au contraire une manière d'exprimer son être dans l'absolu et l'infini.


Rabi Massoud Abehatsirah zal le père de Baba Sale expliquait cette communion de l'homme avec D par l'accomplissement des mitsvoth à partir d'un passage du talmud à propos du chabat. Le talmud dans Chabat dit qu'il faut s'habiller pauvrement le vendredi, car "les habits avec lesquelles on cuisine pour son rav, cela ne peut pas être les même habits avec les quelles on sert un du vin à son rav". C’est à dire que lorsque l'on cuisine le vendredi pour chabat on ne peut pas porter les mêmes habits que lorsque l'on boit le vin du kidouch. Rabbi Massoud expliquait que lorsque le vendredi on cuisine pour le chabath, cette mitsvah de cuisiner pour chabat on le fait par ce que c'est un ordre de D, donc on cuisine pour D, comme si on apportait un sacrifice au temple, c'est pour cela que le talmud dit que celui qui cuisine pour chabat "il cuisine pour son rav" c'est à dire pour D. Pourtant, quand le jour de chabat arrive c'est nous qui buvons le vin du kidouch et qui mangeons la nourriture que nous avons cuisiné. Malgré tout, le talmud dit, que le chabath on sert le vin du kidouch à D! Le talmud nous dit ce n'est pas nous qui mangeons c'est D! par ce que en accomplissant la mitsvah de D en voulant faire sa volonté nous devenons nous même les envoyer de D et nous communions avec D. Il concluait en disant que c'est ça le secret de "zahor veshamor", c'est à dire souviens toi et garde le jour du chabat", "souviens toi du chabat" pendant la semaine, c'est à dire prépare pour chabat par ce que c'est une mitsvah de D, puis, "garde le chabat" c'est à dire qu'après avoir fait la mitsvah de préparer pour chabat on reste en communion avec Hachem, on garde notre contacte et lorsque l'on se délecte physiquement on communie avec Hachem à travers la délectation physique. 


Le talmud dans Haguigah 12 dit qu’Elisha Ben Avouyah a dit à rabbi Meir "qu'est ce que Hachem dit lorsqu’il voit un mécréant qui ne garde pas les mitsvoth? Il dit j'ai mal a la tête j'ai mal au bras!". Ce que le talmud veut dire c'est que le rapport de la transcendance par les mitsvoth c'est un rapport symétrique entre D et l'homme. Tout ce qui est pour l'homme de l'ordre du sensible comme la pitié etc., pour D c'est de l'ordre de l'intellect, car c'est en se liant à la loi qui est de l'intellect pure que l'homme arrive à "diviniser" sa sensibilité et à lui donner une éternité, le rapport à D est activé par l'homme par une recherche de spiritualité pure. Par contre tout ce qui est de l'ordre de l'intellect chez l'homme c'est de l'ordre du sensible chez D, par ce que D se lie à l'homme en intégrant la sensibilité animale de l'homme à sa loi et à son éternité. C’est pour cela qu'un mécréant qui faute par rapport à la loi, il cause à D une douleur physique et sensible. (Tout ceci ce n'est qu'une image évidement pour nous apprendre dans quel esprit l'homme doit accomplir les mitsvoth).

On peut donc expliquer la compassion d'Abraham pour les gens de Sodome. Abraham veut prier à D pour accomplir la volonté de D et son commandement qui nous demande de prier. Lorsque Abraham fait la mitsvah de prier pour accomplir la volonté divine, Abraham devient D. Abraham communie avec D puisqu'il n'est plus que l'envoyé de D pour faire la prière. Pour cette raison si Abraham a pitié des gens de Sodome, c'est D qui a pitié des gens de Sodome. Plus que les autres mitsvoth, la mitsvah de prier permet de justifier les sentiments humains en leur donnant une dimension éternelle et divine.

On peut comprendre aussi pourquoi Abraham a pitié des gens de Sodome et qu'il intercède pour eux envers D, alors que paradoxalement Abraham ne prie pas pour sauver la vie de son propre fils qu'il aime, Isaac. Lorsque D DEMANDE a Abraham  DE SACRIFIER Isaac, Abraham ne prie pas pour sauver la vie de son fils. Le comportement apparemment contradictoire d'Abraham montre que les sentiments humain ne peuvent se justifier que si on accomplie l'ordre de D au moment où ils nous habitent.


Chabat chalom

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