• Rav Uriel Aviges

Vayakel Pekoude 5769

1- La discussion entre Maimonide et le Kouzari sur le mishkan

La parasha de la semaine nous parle de la finalisation de la construction du mishkan, le temple portatif. Il y a une discussion entre Maimonide et Rabi Yehudah Halevi au sujet du rôle du temple dans le judaïsme. Maimonide pense que le temple est une concession que D fait au culte idolâtre. Maimonide pense que dans l’absolue les sacrifices n’avaient pas lieu d’exister dans la torah, car les sacrifices contredisent le principe de la torah selon lequel D n’a pas de corps. Maimonide pense que le fait d’apporter des sacrifices s’oppose à l’esprit de l’interdit de représenter D que l’on trouve dans la torah. D n’aurait demandé aux juifs de faire un temple qu’après la faute du veau d’or, lorsqu’il avait vu que les juifs ne pouvaient pas vivre avec un D complètement invisible. Maimonide pense que le temple a un rôle pédagogique qui a pour but d’habituer les juifs à ne plus faire d’idoles, la finalité du temple est d’être dépassée, par un culte qui ne ferait plus appelle à une représentation quelconque. Il semble que selon Maimonide la reconstruction messianique du temple ne soit pas une finalité, il y a en effet un midrash qui dit tous les sacrifices seront annulés dans le futur à l’exception du sacrifice de reconnaissance “todah” (ce sacrifice était apporté en reconnaissance à D à quatre occasions : si on sortait de prison, si on traversait un désert ou une mer, ou si on guérissait d’une maladie grave, ce sacrifice a été remplacé par la bénédiction du Gomel). Pour Maimonide c’est la connaissance intellectuelle de D et de sa loi qui est centrale dans le judaïsme, il ne peut pas y avoir de réalisation de D dans le monde sensible de la matérialité.

Pour Rabi Yehudah Halevi (Kouzari) au contraire le temple est la finalité ultime du judaïsme. Le don de la torah et les mitswoth, ont pour unique but la construction du mishkan, car c’est dans le mishkan que la présence divine se manifeste sur la terre. Or le but du judaïsme c’est donner l’occasion à la présence divine de se manifester sur la terre et de résider dans le monde. Cette vision du Kouzari semble être celle qui est retenue dans le judaïsme rabbinique orthodoxe puisque dans les prières de moussaf de chabath et de Roch Hodech et de Yom Kippour ainsi que dans la Haggadah de Pessah, nous prions pour le rétablissement des sacrifices, selon Maimonide ces prières n’auraient pas lieu d’être.

2- Prophétie et sagesse

On peut élargir cette discussion entre Maimonide et le Kouzari, à une dialectique plus générale. On pourrait rapprocher cette discussion, à une autre discussion que l’on trouve dans le talmud, à savoir si le sage est supérieur au prophète, ou si le prophète est supérieur au sage. En effet dans le temple le rapport à D passait par la musique qui était jouée par les Leviim, et par des psaumes chantés, la connaissance de D passait par la sensation sensible, comme la prophétie qui dépendait avant tout de l’imagination, le prophète voyait des images représentant D corporellement, de plus la prophétie a disparu avec la destruction du temple. Il y a donc un lien entre le service du temple et la prophétie.

Le talmud de Babylone dans Baba Batra dit que le sage est plus fort que le prophète, il apporte à ce sujet un verset des psaumes où le prophète dit “et nous apportons un cœur de sagesse”. Or le mot “apportons” peut être compris comme “prophète” (en hébreux “Navi” veut dire prophète, et cela veut dire “apportons” aussi, c’est le même mot avec la même orthographe). Le talmud en déduit que le prophète peut au maximum être comparé au cœur d’un sage, donc le sage est supérieur au prophète.

Ensuite le talmud apporte une preuve supplémentaire pour prouver que le sage est supérieur au prophète. Le talmud dit qu’il arrive qu’un rabbin dise quelque chose en s’appuyant sur un raisonnement logique, et que l’on découvre plus tard que cette enseignement était une loi donné de D à Moise au Sinaï. Du fait que par la logique on puisse arriver à la même conclusion que Moise, ceci prouve que le sage est supérieur au prophète.

On pourrait critiquer cette dernière preuve du talmud, car il est évident que la majorité des lois donné à Moise au Sinaï ne peuvent pas s’expliquer par la logique. Il en résulte que le sage ne peut comprendre la prophétie que de manière accidentelle. Le fait même de mesurer la sagesse aux rares cas où elle peut atteindre les conclusions de la prophétie, semble être un aveu de la part du talmud que le prophète est supérieur au sage, et que le niveau maximum auquel le sage peut arriver, c’est un niveau partiel de prophétie. Le talmud semble donc se contredire ici. Je pense pouvoir résoudre cette contradiction plus tard.

De plus le talmud de Jérusalem dans le 10ème chapitre de Sanhédrin semble affirmer clairement que le prophète est au dessus du sage, il dit “si il n’y a pas de petits il n’y a pas de grands, si il n’y a pas de sages il n’y a pas de prophètes”.

Il semble donc que la discussion entre le Maimonide et le Kouzari soit la même discussion qu’il a entre le talmud de Babylone et celui de Jérusalem.

3- Là où l’intuition et l’abstraction se rejoignent

Cependant pour mieux comprendre la distinction entre les deux avis, il y a lieux de savoir si la prophétie et la sagesse, ou l’intuition sensible et la compréhension raisonnée par l’abstraction, sont deux choses qui ne se recoupent pas, ou bien s’il y a un point de jonction entre les deux. Ce qui apparait du talmud de Babylone cité plus haut et du talmud de Jérusalem c’est que ces deux rapports à D sont liés. Le talmud de Jérusalem dit bien si il n’y a pas de sages il n’y a pas de prophète” et le talmud de Babylone dit que le prophète a le cœur d’un sage. Il semble donc que le talmud de Babylone et de Jérusalem soient d’accord pour affirmer que la prophétie et la sagesse se rejoignent. Le désaccord entre les deux talmuds porte sur ce qui est la condition et ce qui est le but. Le talmud de Jérusalem pense que le but est la prophétie et la sagesse le moyen, alors que le talmud de Babylone pense que le but c’est la sagesse et la prophétie le moyen d’arriver a la sagesse.

Lorsque l’on arrive à cette conclusion on peut facilement arriver à dire qu’il n’y a pas de contradiction entre le talmud de Babylone et celui de Jérusalem, puisque si on met bout à bout, les deux passages du talmud on arrive à comprendre que la prophétie et la sagesse sont les deux moteurs ou le deux étapes d’un chemin qui amène à la spiritualité. Il y a une étape où c’est la sagesse qui amène à la prophétie, et il y a une autre étape ou c’est la prophétie qui amène la sagesse. (Pour ceux qui s’intéresse à la Kabala ce phénomène est décrit dans le chant “le D qui se cache” dans le couplet qui dit “par le sein gauche et par le sein droit est l’allaitement des prophètes, etc. “).

Il faut maintenant comprendre comment ce cycle fonctionne. Pour expliquer ces idées je veux citer deux philosophes de la renaissance, Vico et Spinoza. Je vais comparer leurs définitions de la connaissance intuitive. Ensuite, je vais essayer de prouver par des midrashim que ces idées sont aussi dans le talmud. Enfin lorsque l’on aura compris le double mécanisme qui permet la naissance de l’intuition sensible, on pourra avec l’aide de D mieux comprendre ce que le talmud voulait dire. En attendant je vais me prendre un petit “refill” de scotch, ne quittez pas j’arrive!

4- L’intuition comme sensation spontanée et innée

Commençons par Vico. Vico pense que la sensation et l’imagination sont les mères de la connaissance chez l’homme. Lorsque Vico donne sa théorie de la création de la civilisation il dit: “au début les hommes ont eu peur, ensuite ils ont voulu rationaliser leurs peurs, alors, ils ont crée les mythes” avec des dieux barbares et débiles, ensuite, ils ont rationalisé encore plus et ils ont créé la religion et la métaphasique.

Pour Vico toutes ces constructions d’abstractions ne sont nées que par la critique logique d’une sensation. D’abord il y a la sensation et l’imagination, ensuite il y a la critique de cette sensation, la logique nait de la critique de l’imagination. Vico s’oppose à Descartes qui pensait que l’étude des mathématiques devait reposer sur l’algèbre plus que sur la géométrie, par ce que pour Descartes la géométrie est trompeuse par ce qu’elle s’adresse aux sens. Pour Descartes les sens et l’imagination nous trompent par leur manque de clarté et de discernement. Vico pense, au contraire, que la géométrie est la base de l’intuition géniale qui crée les nouvelles théories mathématique, la logique n’est pas créatrice de savoir, la logique ne vient après coup, que pour raffiner l’intuition imaginative qui est première. Pour Vico l’homme ne peut être adulte que par ce qu’il a été enfant d’abord, c’est dans l’imagination débridée de l’enfant que se crée le génie de l’homme adulte. Pour Descartes au contraire (comme pour Platon et Maimonide) toutes les erreurs de l’homme viennent du fait qu’il a été enfant, car durant cette période l’homme s’est habitué à mal penser.

Ce qui m’intéresse chez Vico c’est le fait qu’il prenne l’intuition et la sensation comme cause première de la connaissance. On peut trouver deux midrashim qui appuient ce point de vue de Vico. Le premier est le midrash tehilim qui dit au début, qu’il faut étudier les textes des Psaumes en analysant le texte du prophète avec la même rigueur logique avec laquelle on étudie les lois les plus compliquées. De manière générale on voit que tout le travail du talmud est de créer une rationalité à partir des textes prophétiques inspirés par l’imagination. De plus un midrash rapporté par le Ramah dans son livre le Torat haOlah nous raconte un dialogue entre Platon et le prophète Jérémie. Platon voit Jérémie qui pleure sur les ruines du temple, il lui pose deux questions. La première “Pourquoi pleures-tu sur la destruction d’une construction de pierre et bois? La deuxième “A quoi ca sert de pleurer puisque le temple est déjà détruit?” Jérémie répond à Platon pose moi les problèmes philosophiques les plus compliqués que tu n’as pas encore résolu! Platon lui expose ses problèmes, et Jérémie est capable de résoudre tout les doutes de Platon, alors Platon demande à Jérémie “tu m’as montré que tu étais très intelligent, mais tu n’as pas répondu à ma question, pourquoi pleures-tu sur une construction de pierre? Et Jérémie lui répond “Par ce que toute ma sagesse venait de cette construction de pierre!” ce midrash semble aller dans la même direction que Vico qui place l’intuition et la perception sensible comme cause de la connaissance métaphasique.

5- L’intuition comme construction inconsciente

Je passe maintenant à une deuxième vision de l’intuition celle de Spinoza (et des philosophe musulman du Kalaam, et celle de Freud). Selon lui la connaissance intuitive est le fruit de la connaissance rationnelle. Les intuitions sont des connaissances que nous avons tellement intégré en nous, qu’elles sont devenues des intuitions évidentes. Ceux qui conduisent reconnaissent intuitivement les signes de l’autoroute, par ce qu’ils ont intégrés des expériences et des connaissances qui font naitre en eux l’imagination et l’intuition. Le talmud dit à ce sujet dans Sanhédrin “un homme se fatigue à étudier la torah dans un domaine et la torah travaille pour lui dans un autre domaine” c’est à dire que l’intuition que l’homme va avoir lorsqu’il est confronté à un problème, est le fruit des connaissances qu’il a intégré dans un autre domaine. Dans cette perspective ce n’est pas l’intuition qui est première c’est la connaissance.

6- Le cycle vertueux de la prophétie et de la sagesse

Si on revient à la problématique de la sagesse et de la prophétie, on comprend que le cycle qu’il y a entre connaissance et intuition, sagesse et prophétie forme une vrille infinie. Il y a une étape où l’intuition est première c’est celle de Vico, ensuite le prophète va critiquer sa sensation par la rationalité, c’est la où le sage est supérieur au prophète. Ensuite ces connaissances rationnelles vont faire naitre d’autres intuitions dans d’autres domaines, à cette étape c’est la prophétie qui est le but de la sagesse. Le talmud cherche toujours à lier une rationalité à un discours prophétique. C’est à dire que le talmud cherche à lier des lois logiques à des versets des prophètes, par ce que pour que la rationalité reste créatrice d’intuition, il faut que l’homme reste conscient de l’origine intuitive de ses connaissances.

7- Les japonais et le talmud

Je me suis toujours demandé comment les japonais étaient tellement inventifs alors qu’ils travaillaient tellement, chez nous les types inventifs sont souvent des gens pas très sérieux ni très stables, pour nous le renouveau est lié à des périodes de hauts et de bas, on aurait du mal à imaginer un homme créatif qui travaille comme une machine. Pourtant les japonais sont créatifs bien qu’ils travaillent comme des machines, comment font-ils? La réponse tiens au fait qu’ils gardent toujours présent les liens qu’il y a entre l’intuition première et la connaissance qui en résulte, cette conscience permet à la personne d’avoir des intuitions géniales dans des domaines ou il n’a pas encore de connaissances. C’est exactement de cette manière que l’exégèse talmudique fonctionne. Alors que la connaissance analytique des conclusions ordonnées, à l’occidentale ne permet pas la création d’intuition dans d’autres domaines, cette connaissance à la grecque est stérile. C’est à mon avis le sens du temple et du culte des sacrifices, même si la sensation première de D peut être dépassée par une connaissance intellectuelle pure de D, cette connaissance intellectuelle ne peut être créatrice que si elle reste liée à une connaissance intuitive de D.

©2018 by Uriel Aviges.