• Rav Uriel Aviges

Vayakel 5774

Dans ce cours nous parlons de la différence entre la construction du tabernacle telle qu'elle est décrite avant la faute et son sens après la faute. Avant la faute D et l'homme peuvent cohabiter en s'associant à une action commune. Apres la faute le rapport à D se décompose en deux temps. Une ascèse vers le devin puis un retour sur soi.

La parasha de vayakel semble être la répétition de la parasha de teroumah. Dans la parasha de teroumah la torah énumère les différents éléments du temple portatif que les juifs doivent construire. Dans la parasha de vayakel la torah reprend cette énumération en répétant pour chaque composant « et ils ont fait … » etc. Toute la parasha de vayakel semble superflue. Il est à noter qu’entre les deux parachioth de teroumah et vayakel, la torah fait le récit de la faute du veau d’or.

Le rav Yehudah Léon Ashkenazi explique que par cette répétition la torah veut nous dire que la construction du temple n’avait pas le même sens avant et après la faute du veau d’or.

Avant la faute, le temple représente pour l’homme sa vocation à faire « le tikun haolam » « la réparation du monde », c'est-à-dire, sa vocation à s’associer à D pour rendre le monde habitable et moins chaotique.

Dans ce premier aspect, l’homme, sans complexe, prend l’initiative du développement de l’histoire pour finaliser l’œuvre de D et lui donner un sens. Le Beth hamikdash est une maison où D et l’homme peuvent résider ensemble.

Après la faute du veau d’or, par contre, le temple une autre signification, il sert avant tout à obtenir « une kaparah », c'est-à-dire d’obtenir le pardon pour une faute commise. 

Pour ce rav, « la kaparah », « le pardon » est liée à un sentiment de culpabilité face à D, et, pour cette raison ce deuxième aspect du service au temple est secondaire et doit être oublié et dépassé.

Je pense que le rav a raison de distinguer deux sens différents dans la construction du mishkan, l’un avant et l’autre après la faute. Mais je ne suis pas d’accord avec sa définition du premier sens ; le « tikun haolam » « réparation du monde », ni avec celle du deuxième, celui de « la kaparah » « le pardon ».

En effet, Si le « tikun haolam » est « la finalisation » temporelle du monde et sa réalisation historique, comme l’affirme le rav Ashkenazi, alors, on ne voit pas comment le service des sacrifices pourrait être un outil à cette réalisation. Dans l’optique d’une réalisation politique et économique du monde, le temple est un gâchis. Pourquoi dépenser des milliards pour construire un temple qui n’a aucune utilité économique ou social, puisque la plus part des juifs n’étaient même pas admis dans son enceinte. 

Le talmud dit (sanhédrin 58b) qu’un non juif qui respecte chabat est passible de peine de mort. Les commentateurs expliquent que le non juif doit s’occuper du développement économique et social de la planète. Les non juifs doivent suivre l’exemple de leur patriarche Noah qui devait reconstruire le monde après le déluge. Pour cette raison, le fait de s’arrêter de travailler un jour par semaine est une faute pour un non juif.

Ce passage du talmud nous montre clairement que les lois de la torah, comme le chabat par exemple, ne sont pas des outils pour construire le monde, les lois de la torah sont plutôt des entraves et des embuches à la réalisation matérielle et historique du monde, puisque c’est pour cette raison que les non juifs ne doivent pas les respecter. 

Il apparait donc clairement que le « tikun haolam » « la réparation du monde » que l’on peut opérer par les commandements de la torah et le service du temple, n’est pas une réalisation historique de la société.

D’autre part, le concept de « kaparah » « pardon » tel qu’il est défini par le rav Ashkenazi, doit aussi être critiqué. Premièrement, le rav pense que ce deuxième aspect du temple (, celui d’après la faute du veau d’or,) doit être surpassé, puisque la culpabilité est un sentiment mortifère.

Cette manière de penser est difficilement justifiable, puisque dans la torah on ne trouve pas de trace d’une telle réserve, au contraire, D semble tout à fait satisfait de la manière dont le temple est construit. À aucun moment il n’est dit que cette construction était une étape qui devait être franchie et dépassée.

De plus, Nahmanide, (dans son commentaire sur la torah, genèse 32) explique que dans la torah l’idée de kaparah « pardon », n’est pas liée à la culpabilité, ou même à une faute. Pour Nahmanide, la kaparah c’est faire un rachat c'est-à-dire échanger, faire du troc. (Je pense revenir sur ce concept dans la suite du texte). Le pardon n’implique pas la notion de culpabilité dans le judaïsme, on peut pardonner à une personne parfaitement innocente. On ne pardonne pas une faute, on pardonne tout court.

Il faut donc, à mon avis, maintenir la distinction faite par le rav entre les deux aspects du temple, celui d’avant et d’après la faute, mais il faut définir les concepts de « tikun haolam », « réparation du monde » et celui de « kaparah » d’une manière différente.

Pour cela, on peut s’aider d’une autre anomalie de la parasha pouvant servir d’indice dans la compréhension du texte. 

En effet, comme nous l’avons déjà dit, la torah répète deux fois les différents éléments du temple portatif. Une première fois, dans la parasha de teroumah, lorsque D commande à Moshé de transmettre l’ordre aux enfants d’Israël et une deuxième fois, dans notre parasha de vayakel, lorsque les enfants d’Israël construisent effectivement le mishkan.

Entre ces deux énumérations il y a la faute du veau d’or. Mais entre ces deux énumérations il y aussi une autre répétition, celle de la mitsvah du chabat.

Juste avant le récit de la faute du veau d’or, la torah conclu l’énumération des composants du temple recommandant aux juifs de garder le chabat. Dans notre parasha aussi, avant de répéter l’énumération des éléments du mishkan, la torah, introduit la mitsvah de construire le mishkan en recommandant aux juifs d’observer le chabat.

Mais, lorsque la torah répète à ces deux reprises la mitsvah d’observer le chabat, elle n’utilise pas les même mots.

A la fin de la première énumération on peut lire le passage suivant : « L’Éternel parla ainsi à Moïse: 13 "Et toi, parle aux enfants d’Israël en ces termes: Toutefois, observez mes sabbats car c’est un symbole de moi à vous dans toutes vos générations, pour qu’on sache que c’est Moi, l’Éternel qui vous sanctifie. 14 Gardez donc le sabbat, car c’est chose sainte pour vous! Qui le violera sera puni de mort; toute personne même qui fera un travail en ce jour, sera retranchée du milieu de son peuple. 15 Six jours on se livrera au travail; mais le septième jour il y aura repos, repos complet consacré au Seigneur. Quiconque fera un travail le jour du sabbat sera puni de mort. 16 Les enfants d’Israël seront donc fidèles au sabbat, en l’observant dans toutes leurs générations comme un pacte immuable. 17 Entre moi et les enfants d’Israël c’est un symbole perpétuel, attestant qu’en six jours, l’Éternel a fait les cieux et la terre, et que, le septième jour, il a mis fin à l’œuvre et s’est reposé."

La mitsvah du chabat été déjà connue des juifs, le but de ce passage et d’expliquer aux juifs qu’ils n’ont pas le droit de transgresser chabat pour construire le temple.

Comme le dit Rashi : « Et toi, parle aux fils d’Israël « Et toi », bien que je t’aie chargé de leur donner des ordres pour la construction du tabernacle, ne tiens pas pour une chose vénielle le fait de repousser le Chabat et de le transgresser pour exécuter ce travail. Toutefois (akh) vous garderez mes Chabat Bien que vous poursuiviez votre travail avec empressement et zèle, ne « repoussez » pas le Chabat à cause de lui. Toutes les fois que sont employés les termes : akh (« toutefois ») ou raq (« seulement »), il s’agit d’exclusions (Yerouchalmi Berahot 9, 5). Il s’agit ici d’exclure le Chabat, pour ne pas y exécuter le travail de la construction du tabernacle. »

La raison pour laquelle les juifs ne doivent pas transgresser chabat pour construire le temple est explicite dans le texte « Et toi, parle aux enfants d’Israël en ces termes: Toutefois, observez mes sabbats car c’est un symbole de moi à vous dans toutes vos générations, pour qu’on sache que c’est Moi, l’Éternel qui vous sanctifie. 14 Gardez donc le sabbat, car c’est chose sainte pour vous! » En d’autres termes, le temple est saint, mais le chabat est plus saint que le temple, car le chabat est un lien directe entre le peuple d’Israël et D.

La source de la sainteté d’Israël, c’est le chabat, ne pas respecter chabat, pour un juif, c’est comme couper le courant d’une machine électrique. Si les juifs construisent le temple sans respecter chabat, ils ne seront pas capables d’insuffler de la sainteté dans leur construction. Car c’est le chabat la source de la sainteté des actions d’Israël.

Le texte explique que construire le temple sans respecter chabat, cela revient à actionner l’interrupteur d’une lampe qui n’est pas branchée.

Israël doit insuffler de la sainteté au monde en construisant le temple, mais la source de la sainteté d’Israël c’est le chabat. Il en résulte que l’observance du chabat est une condition nécessaire à la construction du temple, on peut même dire que le chabat est le matériel de base de cette construction. C’est ce qui ressort du passage de la parasha de la semaine dernière.

Dans notre parasha, par contre, l’interdit de transgresser chabat est répété d’une manière plus elliptique.

Les versets disent « Moïse convoqua toute la communauté des enfants d'Israël et leur dit: "Voici les choses que l'Éternel a ordonné d'observer. 2 Pendant six jours on travaillera, mais au septième vous aurez une solennité sainte, un chômage absolu en l'honneur de l'Éternel; quiconque travaillera en ce jour sera mis à mort. 3 Vous ne ferez point de feu dans aucune de vos demeures en ce jour de repos." 4 Moïse parla en ces termes à toute la communauté d'Israël: "Voici ce que l'Éternel m'a ordonné de vous dire: 5 ‘Prélevez sur vos biens une offrande pour l'Éternel; que tout homme de bonne volonté l'apporte, ce tribut du Seigneur: de l'or, de l'argent et du cuivre; 6 »

Là aussi, Rashi commente en disant « Six jours : L’interdiction du travail pendant le Chabat est mentionnée avant l’ordre de construire le tabernacle, ceci pour souligner que ce travail ne « repousse » pas le Chabat. »

Cependant, contrairement au texte précédent, ce texte ne semble pas donner la raison de cette loi. Au contraire le verset dit « vous aurez une solennité sainte » littéralement « cela sera pour vous une solennité sainte », le talmud déduit de cette locution. « Pour vous, mais pas pour D, cela nous apprend que le service du temple repousse le chabat ». (Mekhilta). Dans la même veine le talmud dans le traité de chabat 20a déduit du verset « Vous ne ferez point de feu dans aucune de vos demeures en ce jour de repos. », « dans vos demeures, vous ne ferez point bruler de feux, mais dans le temple ou réside D, on peut faire bruler les membres des sacrifices ». 

Le passage se rapportant au chabat dans notre parasha semble contradictoire, d’une part il affirme que la construction du mishkan ne repousse pas chabat, (sans donner de raison), et d’autre part il affirme que l’on peut transgresser le chabat pour servir au temple dans la maison de D, puisque ce n’est que dans nos demeures, ou lorsque l’on agit pour nous même, que l’on doit respecter le chabat mais pas lorsque l’on agit pour D.

(Le rav Baruch Epstein (torah temimah ad hoc) répond à cette question en disant qu’il faut faire une distinction entre les sacrifices et la construction du temple. Car les sacrifices doivent être offerts dans laps de temps délimité et si on ne les fait pas en leur temps, on transgresse un commandement positif de la torah, par contre, la construction du mishkan n’a pas de temps délimitée. On ne perd donc rien à la repousser pendant la durée du chabat. Cette réponse ne me parait pas suffisante, car selon la halacha on a le droit de bruler les membres des sacrifices la nuit qui suit l’abatage, c'est-à-dire pendant la nuit du samedi soir, et malgré tout, les kohanim avaient pris l’habitude de bruler les membres pendant le chabat).

Pour répondre à cette contradiction il suffit de pousser sa logique jusqu’au bout. Si on pousse la logique on peut déduire de cette contradiction la chose suivante. Les sacrifices sont fait pour D, c’est pour cela qu’ils repoussent le chabat, mais la construction du mishkan, n’est pas faite pour D, elle est faite dans l’intérêt de l’homme, c’est pour cela qu’elle ne repousse pas le chabat.

En mettant en parallèle ces deux passages établissant des liens différents entre la construction du mishkan et le chabat, la torah veut nous montrer la différence existant entre les deux aspects du mishkan, celui d’avant la faute et celui d’après la faute.

Avant la faute, le mishkan est construit dans l’unique intérêt de D. Il devrait logiquement repousser le chabat, puisque le chabat est limité à tout ce qui se fait à l’avantage de l’homme. Ce n’est qu’à cause d’un problème « technique » que le chabat n’est pas repoussé, les juifs ne peuvent pas faire descendre la chekhina dans le mishkan, s’ils ne respectent pas chabat.

Après la faute, le temple est construit dans l’intérêt de l’homme, seul les sacrifices holocaustes sont exclusivement immolés à la gloire de D. C’est pour cette raison que l’on ne peut pas construire le temple chabat.

Avant la faute, l’homme et D peuvent trouver leur intérêt commun dans une seule et même action symbolique, l’intérêt de l’homme et celui de D se confondent. Alors qu’après la faute, l’intérêt de l’homme est distinct de celui de D. 

Lorsqu’un homme évolue dans le monde de l’étude ou de la théorie, il peut faire « un » avec D. Car dans le monde des idées, l’homme s’abstrait de son corps et de son intérêt propre. Dans cette modalité l’homme fait « un » avec D.

Dans le monde de la spéculation, l’intérêt de l’homme et sa détermination à faire le bien peut se confondre avec le projet divin. Dans le monde de la théorie, l’homme peut avoir une relation continue et stable avec D. Lorsqu’un homme envisage son projet de vie et ses aspirations, sa résolution à bien faire peut fusionner naturellement avec la volonté de D.

Cette modalité théorique du rapport avec D, c’est la modalité du temple avant la faute. Moshé avait reçu l’ordre théorique de construire le temple, mais on ne le construit pas encore. 

Ce premier stade c’est le stade du « tikun haolam », la réparation du monde. La « réparation du monde » c’est la détermination profonde de l’homme à faire le bien en théorie. C’est l’aspect représenté par Moshé.

En théorie tout le monde veut le bien être universel, tout le monde veut réaliser l’idéal messianique qui semble inscrit dans l’ADN du développement de l’histoire.

Le problème, c’est lorsque l’on rentre dans le monde de l’action et de la réalisation. Lorsque l’on rentre dans le monde de l’action, le corps de l’homme réclame sa place. L’homme ne peut plus faire abstraction de ses intérêts de ses désirs et de ses besoins personnels. Le rapport à D ne peut plus être linéaire, il doit devenir bipolaire.

C’est la modalité de « la kaparah ». Dans le monde de l’action, l’homme doit arriver à vivre en harmonie avec D d’une manière différente. Il fait du troc.

Pour Nahmanide, le mot kaparah veut dire faire du troc, échanger quelque chose contre quelque chose d’autre. La tsedakah ou le sacrifice sont une kaparah car ils viennent vers D en échange de l’âme de la personne. En fait dans le service du temple l’homme donne à D pour recevoir autre chose en échange. 

La prière rituelle remplace les sacrifices, or cette prière est articulée sur un mouvement de va et viens constant entre des demandes intéressées et des louanges à D. L’homme monte vers D dans une ascèse désintéressée puis il redescend pour demander ce qu’il désir. Ensuite il remonte vers D pour rendre un sens spirituel à son corps. Dans la modalité de la « kaparah », dans le monde de la réalisation matérielle, la spiritualité est un mouvement alternatif. On monte spirituellement pour recevoir, on redescend, puis on remonte à nouveau pour élever ce que l’on a reçu.

C’est ce que la torah veut montrer en expliquant que dans cette modalité la construction du mishkan est interdite le chabat, car elle s’inscrit dans l’intérêt de l’homme et pas dans l’intérêt du divin.

Car dans le temple, après la faute, l’homme donne pour recevoir. Toutes les mitsvot liées au temple allient un mouvement d’ascèse vers D avec un autre mouvement où le corps et le plaisir physique retrouve leur place.

Pendant les fêtes de pèlerinage, il fallait offrir des sacrifices holocaustes et expiatoires dans le recueillement, mais il fallait aussi se réjouir avec ses amis en mangeant de la viande et en buvant du vin, offrir des habits et des bijoux aux femmes et des bonbons aux enfants.

En prolongeant cette lecture on peut dire que la torah nous donne la clef de l’interprétation de la faute du veau d’or. Les juifs ont voulu prolonger dans le monde de l’action la proximité qu’ils avaient avec D dans le monde de l’étude. Ce désir était impossible à réaliser, car dans le monde de l’action, le corps de l’homme et son désir sont une réalité incontournable. C’est pour cette raison que cette recherche de pureté inatteignable a basculé dans une orgie sans nom. Si on cherche à nier le corps, il se révolte d’une manière sauvage et incompressible. 

Dans la modalité de la « kaparah » la torah nous demande de gérer nos désirs en leur donnant une dimension spirituelle.

Le Sabah Mikelem avait l’habitude de dire à ses élèves « vous avez grandi, vous êtes devenue des érudits en torah, vous avez atteints de hauts niveaux de spiritualité, mais vous n’avez pas changé, on ne peut pas changer ». il y a une partie de la personnalité de l’homme qui ne changera jamais, c’est la « nuque raide » dont parle la bible, il ne faut pas chercher à changer cette nature inamovible, il faut apprendre à la gérer, en prévoyant et en organisant des périodes d’ascèse et de chutes contrôlées. 

Le talmud dit : « celui qui étudie les lois des sacrifices, on considère comme si il avait apporté ce sacrifice sur l’autel ». C’est pour cette raison qu’on lit les sacrifices des fêtes dans la prière rituelle du moussaf, même si la kaparah du mishkan n’existe plus dans le monde de l’action, l’aspect « tikun haolam » existe encore par la théorie et la diction.

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