• Rav Uriel Aviges

Tetsave 5781

Updated: Mar 11

Comment limiter l’inflation tout en gardant des emprunts à taux négatifs selon la Torah?


1- La croissance économique est une mitswah de la torah

“ Pour toi, tu ordonneras aux enfants d'Israël de te choisir une huile pure d'olives concassées, pour le luminaire, afin d'alimenter les lampes en permanence. »

Rashi

« Concassée On pilait les olives dans un mortier, sans les presser sous la meule, afin qu’il n’y ait pas de dépôt. Ce n’est qu’après l’extraction de la première goutte qu’on les introduisait sous la meule pour les écraser. L’huile obtenue sous la seconde pression était impropre pour la menora, mais bonne pour les oblations, ainsi qu’il est écrit : « concassée pour le luminaire », et non : « concassée pour les oblations » (Menahot 86a). »

Dans le tabernacle, l’huile utilisée pour l’allumage du candélabre était de meilleure qualité que celle des offrandes de farines ou des oblations, puisque l’huile obtenue sous la seconde pression, par une meule, était apte pour les oblations et les offrandes de farines, alors que pour le candélabre il fallait impérativement utiliser de l’huile de première pression obtenue en pilant les olives dans un mortier.

La Mishna trouve cette halakha étrange, car en général, les lois du Mishkan sont censés reproduire la manière dont un homme devait se conduire dans sa maison. Or, pour les humains, il est logique de penser que l’on utilise la meilleure huile pour la nourriture, tandis que l’on va bruler pour l’éclairage l’huile de seconde qualité, alors, comment expliquer que dans le tabernacle la loi demandait de faire l’inverse ?

La Guemarah (Menahot 86) amplifie la question de la Mishna, car, en effet, dans le chapitre 29 de l’exode (verset 40) la torah dit, lorsqu’elle parle des offrandes de farines qui doivent être pétries dans l’huile, « un dixième de fleur de farine pétrie avec un quart de « hin » d'huile concassée », indiquant que même dans l’offrande de farine il fallait de l’huile concassée, ce qui semble contredire le verset de notre parasha qui dit que l’huile concassée n’était nécessaire qu’a l’allumage.

La Guemarah explique qu’en réalité la torah aurait voulu que l’huile des offrandes soit aussi de l’huile concassée qui est de meilleure qualité, mais la torah « a eu pitié de l’argent des juifs ». C’est-à-dire que la torah ne voulait pas que la religion et les sacrifices du temple soient un gouffre financier pour les juifs.

En outre, le Talmud déduit de la contradiction apparente des versets, qu’il est du devoir des sages de veiller a ce que l’économie du pays fonctionne et génère de la richesse. Car si la torah avait voulu nous apprendre uniquement que la religion ne devait pas être un poids financier, il aurait suffi de nous expliquer que l’huile concassée n’est pas nécessaire pour les offrandes journalières de farine, mais du fait que la torah a de surcroit écrit dans le chapitre 40 que l’huile concassée aurait été préférable dans les offrandes de farines, chose que l’on savait déjà par le bon sens, la torah vient nous apprendre qu’il faut déduire de cette loi un principe général, ce principe étant que les sages doivent veiller a ce que l’économie fonctionne et qu’elle produise des richesses. (Cf. Taharat Hakodesh ad hoc).

2- Les taux d’intérêt et l’inflation

La torah interdit a plusieurs reprise les prêts à intérêts. « Si tu prêtes de l'argent à quelqu'un de mon peuple, au pauvre qui est avec toi, ne sois point à son égard comme un créancier ; n'exigez point de lui des intérêts ».

D’autre part, la torah condamne aussi la spéculation.

Dans le psaume 10, le roi David condamne de manière violente celui qui vole le pauvre,

« 1 Pourquoi, ô Eternel, te tiens-tu éloigné ? Te dérobes-tu au temps de la détresse ? 2 Dans son arrogance, le méchant persécute le pauvre : qu’il tombe victime des mauvais desseins qu’il médite ! 3 car il se glorifie, le méchant, des passions de son âme ; le spoliateur blasphème, outrage l’Eternel. 4 Avec son caractère hautain, le méchant ne s’inquiète de [rien] : "Il n’est point de Dieu !" Voilà le fond de sa pensée. 5 Ses voies sont prospères en tout temps, tes jugements passent au-dessus de sa tête ; tous ses adversaires, il les renverse d’un souffle. 6 Il dit en son cœur : "Je ne chancellerai point ; jamais, au grand jamais, je ne serai dans l’adversité." 7 Sa bouche est pleine de parjure, de perfidie et de violence ; sa langue est au service du mal et de l’iniquité. 8 Il se met en embuscade dans les villages ; à la dérobée, il fait périr l’innocent, ses yeux guettent le malheureux. 9 Comme le lion dans le fourré, il dresse de secrètes embûches ; il les dresse pour s’emparer du pauvre, il s’empare du pauvre en l’attirant dans son filet. 10 Il s’accroupit, se tapit, et les malheureux tombent dans ses griffes. 11 Il dit en son cœur : "Dieu est sujet à l’oubli, il dérobe sa face ; jamais il ne voit [rien]." 12 Ah ! Seigneur, lève-toi ! Dieu puissant, brandis ta main, n’oublie point les humbles. 13 Pourquoi l’impie outragerait-il Dieu, dirait-il en son cœur que tu ne demandes aucun compte ? 14 Tu vois [tout] : tu regardes misères et chagrins, pour les protéger de ta main. A toi s’abandonne le malheureux, l’orphelin, tu lui prêtes assistance. 15 Brise le bras de l’impie, le méchant… châtie sa perversité, pour qu’il n’en soit plus trouvé trace. 16 L’Eternel est roi à tout jamais : les peuples disparaissent de son pays. 17 Tu entends le souhait des humbles, Eternel, tu affermis leur cœur, tu leur prêtes l’oreille, 18 en vue de rendre justice à l’orphelin, à l’opprimé, pour que nul mortel n’agisse plus tyranniquement sur terre. »

De quel voleur est-il question dans ce psaume ? qui peut voler un pauvre ? puisque par définition le pauvre n’a rien, on ne peut rien lui voler ! qui est le voleur qui se met en embuscade à l’intérieur même du village ? qui est celui qui vole en masse la population, qui ne peut pas être puni par les hommes, mais qui peut l’être uniquement par D ? c’est le spéculateur, celui qui fait monter les prix en spéculant sur les matières premières.

Comme le dit Rashi (Meguila 17)

« Brisez le bras des méchants" Psaume 10 (9) : Cela fait référence à ceux qui spéculent afin d'augmenter le prix du grain. Et comment savons-nous que c'est à eux que le Psaume fait référence ? Parce qu'il est dit dans ce chapitre (des Psaumes) "Il est aux aguets dans un lieu secret comme un lion dans sa tanière, il est aux aguets pour tendre une embuscade aux pauvres". Mais les voleurs attendent-ils pour tendre une embuscade aux pauvres ? N'est-ce pas aux riches qu'ils tendent des embuscades ? Il est donc clair que ce psaume parle des spéculateurs, qui se concentrent principalement sur les pauvres. Et à ce sujet, David a demandé la miséricorde de Dieu : "Brise les bras des méchants, »

Or, dans la vie pratique, l’interdit de prêter à intérêt contredit la condamnation de la spéculation, car si on peut obtenir des crédits à taux zéro, n’importe qui peut acheter une quantité énorme de blé, et la garder en attendant que les prix montent pour faire un gros bénéfice.

Les lois de la torah semblent donc se contredire ; comment la torah pense-t-elle un système économique ou les marchés ne sont pas régulés et ou les taux sont nuls, tout en pensant pouvoir empêcher l’inflation des prix ?

Pour empêcher la flambée des prix en gardant des taux zéro, il fallait qu’il existe un marché des matières premières, qui ne soit pas indexé sur la monnaie.

En effet, dans le lévitique (25 35) lorsque la torah interdit le prêt a intérêt, elle parle de deux types d’emprunt possible « N'accepte de sa part ni intérêt ni profit, mais crains ton Dieu, et que ton frère vive avec toi. 37 Ne lui donne point ton argent à intérêt, ni tes aliments pour en tirer profit ».

La torah explique que l’on peut prêter de l’argent, mais aussi que l’on peut prêter de la nourriture, c’est-à-dire emprunter un kilo de blé contre un autre kilo de blé. Si on crée un marché des matières premières qui n’est pas indexé sur la monnaie, on peut stabiliser les prix tout en gardant des taux d’intérêt nul. Dans ce cas, c’est la monnaie qui s’aligne sur les matières premières et pas le contraire. Grace au marché des matières premières, la valeur de l’argent s’établis par rapport a la quantité de nourriture que l’on peut acheter avec tel ou tel pièce d’or ou d’argent.

3- Commerce et agriculture, nécessité et luxe.

Cependant, ce système pouvait fonctionner dans une économie principalement basée sur l’agriculture, ou la richesse provenait essentiellement de la terre. Puisque tout le monde produisait des matières premières, il pouvait y avoir un marché des matières premières qui n’était pas indexé sur la monnaie. Plus l’économie israélienne s’est intégrée à l’empire romain, plus elle est devenue une société marchande, moins il était possible de garder un marché des matières premières sans monnaie, et plus les inégalités se sont accentuées.

Il y avait à l’époque de la fin du deuxième temple, des riches qui pouvaient nourrir une ville entière pendant plusieurs années, qui possédaient plusieurs villages (Guittin 55b) etc., alors qu’il y avait des pauvres qui avaient besoin de glaner dans les excréments des animaux pour trouver de la nourriture. Parfois, une personne pouvait passer du statut de richissime milliardaire a celui de mendiant.

Le Talmud raconte dans le traité de ketouvoth (66) :

« Rav Yehuda dit au nom de Rav : Il y a eu un incident impliquant la fille de Nakdimon ben Guryon. Lorsque les Sages ont désigné pour elle quatre cents pièces d'or pour son compte de parfums, provenant de la succession de son défunt mari, pour être utilisées chaque jour, elle les a bénies et leur a dit que vous puissiez aussi donner la même chose pour vos propres filles, et ils répondirent après elle : Amen.

A propos de la fille de Nakdimon ben Guryon, la Guemara raconte ce qu'elle est devenue par la suite : Les Sages ont enseigné : Il y a eu un incident impliquant Rabban Yoḥanan ben Zakkai. Alors qu'il était monté sur un âne et qu'il quittait Jérusalem, et que ses élèves le suivaient pour apprendre de lui, il vit une certaine jeune femme qui ramassait de l'orge parmi les excréments des animaux des Arabes. Elle était si pauvre qu'elle vivait de l'orge non digérée contenue dans le fumier. Lorsqu'elle le vit, elle s'enveloppa dans ses cheveux, car elle n'avait rien d'autre pour se couvrir. Elle lui a dit : Mon maitre, soutenez-moi. Il ne l'a pas reconnue, alors il lui a dit : Ma fille, qui es-tu ? Elle lui répondit : "Ma fille, qui es-tu ? Je suis la fille de Nakdimon ben Guryon. Il lui a répondu : Ma fille, l'argent de la maison de ton père, où est-il allé ? Comment êtes-vous devenue si pauvre ? Elle lui répondit : Mon maître, n'est-ce pas un proverbe qu'on dit à Jérusalem ? Il manque du sel pour l'argent [ḥaser] ? Il n'y a rien qui puisse le préserver et l'empêcher de se perdre. Et certains disent que le proverbe affirme que la bonté [ḥesed] est le sel de l'argent, c'est-à-dire que l'utilisation de l'argent pour des actes de bonté le préserve. Il continua à lui demander : Et l'argent de la maison de votre beau-père, qui a été utilisé correctement, pour des actes de bienveillance, où est-il ? Elle lui a répondu : Celui-ci est venu et a détruit celui-là ; tout l'argent a été réuni, et tout a été perdu ensemble. Elle lui a dit : Mon maitre, vous souvenez-vous quand vous avez signé mon contrat de mariage ? Il a répondu à ses élèves : Je me souviens que lorsque j'ai signé le contrat de mariage de cette femme, et que j'ai lu dedans, il y était inscrit mille mille, c'est-à-dire un million de dinars d'or comme dot de la maison de son père, en plus de ce qui lui avait été promis par son beau-père. Rabban Yoḥanan ben Zakkai s'est mis à pleurer et à dire Quelle chance tu as, Israël, car lorsque tu exécutes la volonté de l'Omniprésent, aucune nation ni aucune langue ne peut te dominer, mais, lorsqu'Israël n'exécute pas la volonté de l'Omniprésent, il les livre entre les mains d'une nation humble. Non seulement ils sont livrés entre les mains d'une nation humble, mais même entre les mains des animaux d'une nation humble, comme dans le cas pitoyable de la fille de Nakdimon. »

Dans ce passage, la Guemarah explique le danger du commerce. Grâce aux échanges avec les nations, on peut accumuler des richesses superflues, et qui ne veut pas de ces richesses ? , qui ne veut pas acheter des chaussures chanel ou des sacs Louis Vuitton a sa fille !, tous les sages disent amen !, mais lorsque l’on s’enrichit par le commerce, on perd la capacité a produire, et finalement, il est évident qu’un pays qui vie uniquement sur le commerce et la spéculation, va, tôt ou tard, être pillé ou instrumentalisé a son tours par les nations dont il avait lui-même abusées. Il suffit de voir ce qui se passe entre les états unis et la chine, ou entre l’Europe et l’Afrique ou le proche orient.

Le Talmud affirme, contrairement a ce que dise les économistes libéraux actuels, qu’en ouvrant les marchés et en créant une interdépendance entre les pays, on crée de l’instabilité, et des inégalités, puisqu’en fait, on concentre les outils de production entre certaines mains. Dans un premier temps, le marchant exploite et manipule le producteur, mais dans un deuxième temps, c’est le producteur qui contourne le marchand en le réduisant a la misère.


Le Talmud radicalise cette vision de l’économie en l’appliquant non seulement a l’échelle d’un pays mais a chacun des individus d’une société.

Le Talmud admet que le commerce est plus lucratif que l’agriculture, mais il pense malgré tout, qu’un homme ne doit pas être dépendant d’un autre en ce qui concerne sa nourriture. Pour le Talmud, un homme doit produire lui-même ce qu’il consomme, et ce n’est que lorsqu’il est capable de produire son alimentation que la richesse et le surplus ont un sens. La richesse acquise par le commerce, n’a de sens que lorsqu’un homme est capable de produire lui-même ce qui lui est nécessaire.

« Rabbi El’azar a dit : Tout homme qui n'a pas de femme n'est pas un homme, comme il est dit : "Homme et femme, il les créa... et leur donna le nom d'Adam" (Genèse 5 :2). Et Rabbi El’azar a dit : Tout homme qui n'a pas sa propre terre n'est pas un homme, comme il est dit : "Les cieux sont les cieux de l'Éternel, mais la terre, il l'a donnée aux enfants des hommes" (Psaumes 115 :16).

Et le rabbin El’azar a dit : Tous les artisans sont destinés à se tenir sur la terre et à la travailler, comme il est dit : "Et tous ceux qui manient l'aviron, les marins et tous les pilotes de mer, descendront de leurs navires, ils se tiendront sur la terre" (Ezéchiel 27 :29). Et Rabbi El’azar a dit : Il n'y a pas d'occupation plus basse que de travailler la terre, comme il est dit : "Et ils descendront", ce qui implique que celui qui travaille la terre est d'une stature plus basse que celle d'un marin. Le rabbin El’azar a vu une terre qui était labourée sur toute sa largeur. Il lui dit « Même s'ils vous labourent encore une fois dans le sens de la longueur, pour améliorer encore les choses, il vaut mieux faire des affaires que de vous cultiver, car les profits potentiels réalisés en vendant des marchandises sont bien plus importants que ceux qui découlent du travail de la terre ».

La Guemara relate un incident similaire : Rav est entré entre les gerbes dans un champ et les a vues s'agiter dans le vent. Il leur dit Si vous voulez saluer, allez-y, saluez, mais il vaut mieux faire des affaires que de vous cultiver. Rav a dit aussi : Celui qui a cent dinars investis dans un commerce peut manger de la viande et du vin tous les jours, alors que celui qui a cent dinars de terre ne mange que du sel et des légumes. De plus, le travail de la terre l'oblige à se coucher la nuit pour la garder, ce qui lui attire des querelles avec d'autres personnes ». (Yevamot 63)

La Guemarah explique dans ce passage que, le commerce, est plus lucratif que l’agriculture, surtout s’il s’agit, d’agriculture vivrière, mais, cependant un homme qui ne cultive pas sa terre n’est pas un homme. La richesse n’a de sens que si l’homme est capable de produire lui-même sa propre nourriture.

A l’époque messianique, les gens ne seront plus attirés par les richesses superflues, ils vont donc arrêter d’aller en mer pour faire du commerce, mais ils continueront à cultiver la terre pour produire leur nourriture, par ce qu’un homme n’est un homme que s’il peut produire de la terre ce qui lui est nécessaire pour survivre. (Tosfot, Maharsah, Ben Yehoyadah, ad hoc)

Le Talmud dit ailleurs :

« Et vous n'aurez aucune assurance sur votre vie", (deut. 28 66) c'est celui qui compte sur le boulanger pour lui donner du pain, parce qu'il n'a pas de grain en propre.

Rabbi Bevay a dit : Et cet homme, c'est-à-dire moi, dépend d'un boulanger. Par conséquent, mon esprit n'est pas suffisamment apaisé pour répondre correctement à ta question. » (Menahot 104)

Pour qu’une économie soit stable, il faut que chaque homme, ou, qu’en tout cas le maximum de personne, puisse être capable de produire sa propre nourriture et ses premières nécessités.

La torah ne pense pas qu’il faille s’arrêter la, il faut chercher la richesse par le commerce, comme nous l’avons dit plus haut, la croissance économique est une mitswah, mais le commerce ne doit pas être une nécessité, il doit être un luxe qui crée du luxe et du surplus. Mais cela n’a aucun sens de chercher le surplus lorsque l’on ne peut pas produire le nécessaire.

4- Interdépendance et dépendance dans la spiritualité

En ce qui concerne la spiritualité dans les temps messianique, on peut lire les versets suivants :

« Mais voici quelle alliance je conclurai avec la maison d'Israël, au terme de cette époque, dit l’Eternel : Je ferai pénétrer ma loi en eux, c'est dans leur cœur que je l’inscrirai ; je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. 33 Et ils n'auront plus besoin ni les uns ni les autres de s'instruire mutuellement en disant : "Reconnaissez l’Eternel !" Car tous, ils me connaîtront, du plus petit au plus grand, dit l'Eternel, quand j'aurai pardonné leurs fautes et effacé jusqu'au souvenir de leurs péchés » (Jérémie 31 33) »

Ici, le prophète Jérémie semble expliquer que la rédemption messianique naitra d’une sorte d’indépendance généralisée, « Et ils n'auront plus besoin ni les uns ni les autres de s'instruire mutuellement ».

Il y a deux questions que l’on pourrait demander sur ce passage de Jérémie.

La première, est une question de fond, pourquoi est-il souhaitable que les juifs n’aient plus besoin de s’instruire mutuellement, pourquoi serait-il souhaitable de voir une société ou tout le monde pense la même chose, et ou le débat et la discussion n’ont plus de sens ?

La deuxième chose étrange qui interpelle dans ce texte, c’est la relation que le prophète fait entre l’indépendance spirituelle et le pardon des fautes. Le texte dit « Et ils n'auront plus besoin ni les uns ni les autres de s'instruire mutuellement … quand j'aurai pardonné leurs fautes et effacé jusqu'au souvenir de leurs péchés », comme si le débat d’idée et l’enseignement mutuel découlait naturellement du souvenir des fautes, puisqu’il suffit d’oublier le souvenir des fautes pour qu’il n’y est plus besoin d’enseignement. Cette relation parait étonnante, pourquoi le débat intellectuel découlerait il du souvenir des fautes ?

Dans la société actuelle, le débat d’idée n’existe plus vraiment, il y a pourtant différents courants de pensée qui s’opposent dans la scène publique, car chaque jour des choix politiques et idéologiques doivent être fait à l’échelle sociale, mais on ne peut pas vraiment parler de débat entre ces différentes idéologies.

Dans le monde moderne, l’individu doit impérativement prendre parti pour un camps. Nous vivons dans une civilisation de militants, tout le monde se doit d’affirmer un point de vue avec zèle, sans pour autant débattre ou prendre au sérieux les arguments des militants du camps d’en face. Personne ne peut échapper à ces prises de position catégoriques, puisqu’aujourd’hui, celui qui n’est pas avec vous est contre vous.

En réalité, tous les militants de ces différents bords, sont tous déconnecté du réel, ils vivent dans une boite, une sorte de réalité virtuelle qui leur fait croire que le monde existe tel qu’il voudrait qu’il soit. Pour les féministes tous les hommes sont des porcs, pour les juifs orthodoxes les homosexuels n’existent pas, pour les athées tous les croyants sont des attardés, etc…

Or, il y a lieu de s’interroger sur ce phénomène surprenant, pourquoi l’homme du 21 -ème siècle est il devenu schizophrénique, au point ou, maintenant, c’est celui qui essaie de réfléchir sans parti pris qui est considéré comme un fou ?

Il me semble que le système économique n’est pas étranger au problème. Nous vivons dans une économie ou tout le monde est spécialisé, chacun est spécialiste dans un domaine, il ne vit que par un type d’activité dans laquelle il excelle en tant que spécialiste. La spécialisation et la consécration a un seul type d’activité, une activité à laquelle l’individu dépend complètement, place d’emblée l’homme dans une situation ou il est obligé de voir le monde et sa vie à partir d’un point de vue limité. Un point de vue que l’homme sait partial et insuffisant, mais qu’il est obligé d’adopter, puisque c’est le seul qu’il a.

Je vois le monde comme un rabbin, puisque je n’ai pas d’autre activité, je sais que ce point de vue et partial, qu’il ne me donne pas un aperçu de la réalité objective, mais comme je n’ai pas d’autre domaine d’expertise, et que l’expertise est devenue une manière de vivre, je suis obligé de prendre ce point de vue, puisque je n’ai pas le choix. C’est la même chose pour un ingénieur, un professeur, ou un peintre, la spécialisation de la vie, place de facto l’individu dans un rapport biaisé au réel.

Cela c’est bien vu dans la crise du covid, par exemple, ou les épidémiologistes réfléchissaient comme des épidémiologistes, les psychologues comme des psychologues, les médecins comme des médecins, les chercheurs comme les chercheurs, les politiciens comme des politiciens, les économistes comme des économistes, sans que personne ne soit capable de donner une cohérence globale a tous les aspects de la crise, sans que personne ne soit capable d’articuler une politique cohérente qui auraient permis de gérer la crise d’une manière moins schizophrène et hystérique.

Mais, le mal ne s’arrête pas là, en fait l’homme a inconsciemment du mal à vivre en sachant que son rapport au monde est partial et biaisée, il ressent la limite de sa compréhension du monde, sans pour autant l’accepter, et sans être capable non plus de la dépasser, et c’est cette frustration qui engendre le zèle partisan du monde actuel.

Dans sa prise de position radicale, l’homme moderne prend parti d’abord contre une partie de lui-même. Et cette prise de position est vitale pour l’homme, par ce que c’est elle qui justifie son droit à exister alors qu’il sait qu’il n’est qu’un spécialiste.

L’épidémiologiste est obligé de justifier et de prêcher une vision axée uniquement sur sa spécialité, vu qu’il ne sait rien d’autre, puisque sa spécialité est devenue une manière d’être, dont il dépend complètement économiquement et psychiquement, mais, d’un autre côté, cet épidémiologiste, ressent que sa vision est incomplète et insuffisante, alors il se radicalise, pour se convaincre qu’il a le droit d’exister et d’exprimer son point de vue.

C’est vrai pour les athées, les végans, les nationalistes, etc… D’une manière schizophrénique, le monde moderne a mis l’individu dans une situation intenable et contradictoire, ou d’un côté, il sait qu’il ne peut voir qu’un seul aspect du problème, et de l’autre, il sait qu’il ne peut vivre qu’à travers cette vision.

La dépendance consubstantielle de l’individu avec la spécialisation, couplée à l’ouverture quasi universelle que lui donne le monde médiatique moderne, a créé l’homme schizophrène du 21 -ème siècle.

La spécialisation et l’interdépendance des compétences ne crée pas une société plus soudée, au contraire, elle crée des frictions entre les différents groupes et elle empêche la communication.

C’est, à mon avis, le sens de la prophétie de Jérémie ; si un homme est dépendant spirituellement d’un autre, alors, paradoxalement, il ne peut pas y avoir de véritable communication entre eux, car chacun voit la partialité de son regard comme une faute, et cette conscience « d’être en faute » empêche d’avoir une discussion ouverte. C’est pour cette raison que le prophète prédit que, dans les temps messianiques, les hommes ne seront plus dépendants intellectuellement (ni économiquement) les uns des autres, et que, donc, le souvenir de la faute sera effacé, et de cette manière, il pourra y avoir une véritable communication entre les hommes.

61 views

Recent Posts

See All