• Rav Uriel Aviges

Terouma 5772

L’argent et la religion

La parasha de Terouma nous parle des dons des enfants d’Israël pour construire le mishkan (le temple portatif utilisé par les juifs dans le désert). Tous les éléments du mishkan sont décrits avec beaucoup de précision, ils ont chacun une taille et une forme très précises. Les matériaux utilisés pour chacun des éléments étaient aussi prescrits de manière très spécifique. Quand les enfants d’Israël ont érigé le temple portatif dans le désert, ils ont construit les ustensiles exactement tel qu’ils sont décrits dans la torah.

Pourtant à travers l’histoire cela n’a pas toujours été le cas. A l’époque des hasmonéen, la menora avait été reconstruite en bois selon certains, ou bien en plomb, selon d’autres (talmud traité de Roch Hachana 24) alors que la torah stipule que la menora devait être en or massif. 

En réalité, le budget qui devait être consacré au fonctionnement du temple de Jérusalem était variable. Les sages du sanhédrin avaient la responsabilité de décider la somme consacrée. Le budget du temple était déterminé en fonction du niveau économique du pays, au moment donné. La torah donne les mesures des ustensiles et les matériaux à utiliser de manière indicative, dans le cas où l’économie du pays le permet, mais quand l’économie du pays est mauvaise les sages peuvent décider d’aligner la valeur des ustensiles du temple à l’économie du pays.

De même, le talmud raconte que le temple d’Hérode était plus grand que celui de Salomon, et les matériaux utilisés étaient différents de ceux utilisés par Salomon. Du fait que l’économie du pays était florissante, les sages de cette époque avaient décidé de dépasser les dimensions prévues par la torah pour la construction du temple (talmud Baba Batra 3b). (cf. commentaire Tifereth Israël sur la Mishna Tamid chap. 5 yahin 27)

Le talmud, dans différents endroits, énonce deux principes contradictoires qui devaient guider les sages dans l’évaluation du budget consacré au service du temple. Le premier principe est le suivant : « la torah a eu pitié de l’argent des juifs ». Le talmud attribue deux sources à ce principe. Le premier est un verset dans le livre des nombres. Lorsque les juifs demandent de l’eau à Moshé dans le désert, D dit à Moshé, (20-8) "Prends la verge et assemble la communauté, toi ainsi qu'Aaron ton frère, et dites au rocher, en leur présence, de donner ses eaux: tu feras couler, pour eux, de l'eau de ce rocher, et tu désaltéreras la communauté et son bétail." Et le midrash cité par Rashi dit « Et leur bétail : D’où l’on apprend que le Saint béni soit-Il ménage l’argent d’Israël (Midrash Tanhouma) ». Du fait que D a accompli un miracle pour sauver le bétail des juifs, on apprend que D a pitié de l’argent des juifs. 

Une autre source de ce principe est un verset du lévitique. Dans le cas d’une maison atteinte de lèpre, la torah recommande de vider tout ce qu’il y a dans la maison avant que le Cohen ne déclare la maison impure. Le verset dit « Le pontife ordonnera qu'on vide la maison avant qu'il y entre pour examiner l'altération, de peur que tout ce qui est dans la maison ne se trouve impur; après quoi, le pontife viendra visiter cette maison », Rashi cite encore le midrash : « Et tout ce qui est dans la maison ne sera pas impur : Car s’il ne la vide pas avant que vienne le Cohen et qu’il voie l’affection, elle devra être fermée et tout son contenu sera impur. Et à quoi la Tora applique-t-elle sa sollicitude ? S’il s’agit de récipients pouvant être immergés, on les immergera et ils redeviendront purs ! S’il s’agit d’aliments solides ou liquides, on pourra les consommer pendant les jours d’impureté ! Ce à quoi la Tora applique sa sollicitude, c’est aux ustensiles en terre cuite, lesquels ne redeviennent pas purs par immersion dans un mikveh (voir supra 11, 35). » Le midrash continue en disant : « si la torah a pitié d’ustensiles en terre cuite peu onéreux, a plus forte raison, elle ne veut pas demander des sommes astronomiques pour la construction des ustensiles du temple. »

Le verset des Nombres, montre que D a pitié de l’argent du publique pris dans sa généralité, puisque D fait le miracle pour sauver l’argent de la communauté en faisant couler l’eau du rocher. Alors que le verset du lévitique prouve que D a pitié aussi de l’argent du particulier, puisque la maison lépreuse appartient à un particulier. (Nodah byhoudah deuxième édition Yoreh Deah responsa 160).

Mais, le talmud énonce un deuxième principe qui contredit le précédent : « il ne peut pas y avoir de pauvreté dans un endroit qui doit symboliser la richesse ». La source de ce principe n’est pas mentionnée dans le talmud ou le midrash. Il semble que ce principe est impliqué de manière évidente par la majesté et le luxe décrits dans les ustensiles du temple. 

Les deux principes se contredisent, mais étrangement le talmud ne les oppose jamais dans une controverse argumentée. Le talmud ne cherche pas à définir dans quel cas on utilise le premier principe et dans quel cas on utilise le second. 

A la lecture du talmud, il apparait que dans certains cas, les sages dépensait l’argent des contribuables d’une manière ostentatoire et sans bornes, alors que dans d’autre cas ils décidaient d’économiser les bouts de chandelle.

Par exemple, le talmud dit que les habits d’un Cohen ne pouvaient pas être lavés s’ils étaient tachés, à chaque tache les habits devaient être remplacés par d’autres. Lorsque l’on sait que les kohanim devaient marcher jusqu’aux genoux dans le sang des sacrifices, il est certain qu’un Cohen devait utiliser une dizaine de tunique par jour de travail, comme en plus, chaque Cohen devait avoir ses habits fabriqués sur mesure, on comprend que le budget pour l’habillage des kohanim devait être impressionnant. Le talmud justifie ce budget énorme en disant « il ne peut pas y avoir de pauvreté la ou doit régner la richesse et l’abondance » (Traité de Zevahim 88b).

Par contre, le talmud dit que lorsque l’on achetait le blé nécessaire à faire « les pains de présentation », il ne fallait pas acheter de la farine, par ce que cela couterait trop cher aux contribuables, il fallait acheter des grains de blé entier et les faire moudre par les employés du temple, afin d’amoindrir les frais de fabrication du pain. Par ce que « la torah a pitié de l’argent des juifs ». (Traité de Menahot 76b)

Ces deux types de comportement on l’air totalement contradictoire et aberrent. (ca me fait irrésistiblement penser à la manière dont on gère l’argent dans ma famille, pas vous ?). 

Comment comprendre que le talmud ne voit aucune incohérence dans cette manière de gérer l’argent du temple ? Sur quel critère les sages se basaient-ils pour décider quand il fallait dépenser et quand il fallait économiser ?

Avant de répondre à cette question, il est important d’avoir en tête un autre principe du talmud. Pour le talmud c’est l’argent que l’on dépensait pour le temple qui permettait d’assurer la santé de l’économie du pays. Plus on dépensait de l’argent pour le temple, plus les juifs avaient confiance en D, plus l’économie du pays risquait d’être florissante. Par contre, moins on dépensait d’argent pour le temple, moins on avait confiance en D, moins il y avait de chance de voir l’économie se redresser.

Le talmud applique le même principe pour la tsedakah dans le traitée de Ketouvoth. Le talmud dit que c’est par le mérite de la tsedakah que l’économie devient excédentaire. Plus on donne de l’argent aux pauvres, plus la communauté va s’enrichir. Le talmud dit même (Ketouvoth 67) que l’on ne peut pas critiquer les pauvres entretenus par l’argent de la tsedakah, même lorsqu’ils vivent dans le luxe. En effet, plus ces pauvres demandent de l’argent à la communauté, plus D va assurer des revenus conséquent à la communauté, si elle décide de les prendre en charge. Ce n’est pas la communauté qui nourrit les pauvres, c’est D lui-même. 

Lorsque l’on a ce principe en tête, on ne comprend pas pourquoi le talmud dit d’autre part qu’il faut limiter les dépenses du temple, et aligner le budget du Beth Hamikdash à l’économie du pays. Il aurait été plus logique de demander de grosses sommes pour l’entretien du temple, puisque dans la logique du talmud, c’est la seule manière efficace de relancer la croissance.

A Yom Kippour, dans le rituel du bouc expiatoire, il fallait choisir entre deux boucs lequel serait jeté du haut d’une falaise, et lequel serait apporté en sacrifice au temple. Cette désignation se faisait en tirant au sort deux plaques en or. Sur l’une des plaques il était inscrit « pour D », et sur l’autre il était inscrit « laazazel ». Ces plaques en or avaient étés offertes par Yehoshuah ben Gamelah, un Cohen gadol très riche. La boite dans laquelle on mélangeait les deux plaques en or était, par contre, faite de bois.

Le talmud (Yomah 39) explique que la boite était en bois et pas en or, par ce que « la torah a eu pitié de l’argent des juifs. Il est difficile de comprendre pourquoi les sages n’avaient pas laissé Yehoshuah ben Gamelah offrir une boite en or pour le tirage au sort des boucs de Yom Kippour. Si Yehoshuah ben Gamelah était de toutes les manières immensément riche, et qu’il voulait volontairement offrir une boite en or au temple, pourquoi refuser son don, sous prétexte que « la torah a eu pitié de l’argent des juifs » ? De plus, il est difficile de comprendre la distinction que le talmud fait entre les plaques en or acceptées pour le service du temple, et la boite en or qui a été refusée. (cf. Sfat Emet Yomah 39). 

Un des commentateurs explique ce paradoxe. Il fallait que le Cohen gadol soit conscient le jour de Yom Kippour, que certains juifs vivaient dans la difficulté et la pauvreté. Malgré le luxe déployé lors du service du temple, il fallait que le Cohen se souvienne, surtout si il était lui-même riche, qu’il représentait devant D aussi les pauvres, et qu’il devait prier pour eux. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la phrase du talmud « la torah eu pitié de l’argent des juifs ». La torah n’a pas eu pitié de l’argent de Yehoshuah ben Gamelah, elle a eu pitié de l’argent des autres juifs moins fortunés. Les sages voulaient que, grâce à la boite en bois, le Cohen gadol se souvienne de la pauvreté de certains juifs et qu’il prie pour les pauvres le jour de Yom Kippour. (Je ne me souviens pas le nom du rav zal qui interprète ainsi le talmud.)

A la lumière de ce commentaire, on peut comprendre la cohérence de la gestion de l’argent du temple. Le temple devait donner de l’espoir et de l’ambition aux juifs. Chaque année, lorsque les juifs allaient au temple, ils voyaient la magnificence de l’édifice et de son fonctionnement. Cette magnificence devait donner de l’espoir et de l’ambition au peuple. Souvent, les hommes n’arrivent pas à réaliser leur rêve par ce qu’ils sont enfermés dans la routine de la vie journalière. Ils n’arrivent pas à sortir de cette routine, et ils pensent que leurs ambitions sont des rêves irréalisables. La magnificence du temple permettait aux juifs de comprendre qu’ils pouvaient sortir de leur routine médiocre et qu’ils pouvaient accomplir des choses plus grandes dans leur vie.

La grandeur du temple avait pur but de faire sentir aux juifs la grandeur de leur potentiel propre. Cependant, il ne fallait pas que la contemplation du temple soit une fuite de la réalité, il ne fallait pas que la visite au temple soit un moment de rêve et de béatitude qui ne motive pas à l’action concrète et efficace. Il ne fallait pas que le temple soit une sorte de Disneyworld, ou de Club Med, où le juif allait régresser à l’état infantile trois fois par ans. Pour cette raison il fallait que le temple montre le contraste entre une richesse possible, et une réalité encore difficile. Il était nécessaire que le temple montre du faste et de la retenue en même temps.

Ce que nous avons dit au sujet du temple peut être étendu à tous les commandements de la torah. Il ne faut pas que la prière ou l’étude soient un moyen de fuir le réel. La prière doit permettre l’ambition d’un possible grandiose, tout en poussant à l’action immédiate permettant à sa réalisation. L’étude et la prière permettent à l’homme un point de vue surplombant la réalité présente. De ce fait, elles lui montrent dans quelle mesure le futur n’est pas encore déterminé. Les mitsvoth doivent montrer à l’homme l’endroit où il y a encore la possibilité d’un changement.

Le talmud (dans le traitée de Chabath 10a) raconte que lorsque le monde était calme, rav Kahanah mettait ses plus beaux habits pour prier, par contre, lorsque le monde était en détresse, rav Kahanah mettait des habits de pauvre pour prier. On peut interpréter le comportement de rav Kahanah par la logique décrite précédemment. La prière ne devait pas être une fuite hors de la réalité, en priant, le juif doit garder la conscience du monde dans laquelle il évolue pour découvrir comment le changement peut advenir.

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