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  • Rav Uriel Aviges

Terouma 5771


1- Le désir et l'argent

Le Maharal de Prague, dans son livre « les chemins de l’éternité », analyse l’étymologie du mot « kessef » « argent » en hébreux. Le Maharal explique que le mot kessef vient de la racine « kossef » « désirer ». L’argent est ce qui permet le désir à l’homme. Les commentateurs (rav yehoshuah hechel de krakovie paragraphe 197) disent « celui qui a 100 veut 200, et celui qui a mille veut deux milles ». Le désir d’un homme est toujours proportionnel à sa richesse.

Il semble que l’homme ne peut désirer qu’en fonction de sa richesse. Cette constatation des sages nécessite une explication, car la logique voudrait que le désir soit intrinsèque à l’homme. A première vue le désir parait spontané chez l’homme. Pourquoi l’homme aurait-il besoin d’évaluer son désir pour pouvoir désirer ? Pourquoi l’homme aurait-il besoin d’une interface appelée « argent » pour désirer. L’homme ne peut-il pas désirer ce qui est gratuit ?

De plus, le lien établi entre l’argent et le désir semble étonnant car ce lien nie la distinction entre l’être et l’avoir. En effet, le désir c’est l’essence même de la vie. Le désir cela peut être un désir de sainteté ou de perfection, un désir de vivre ou d’être heureux. Pourquoi ce désir est-il dépendant de l'argent que l’homme possède ? Comment le Maharal peut il affirmer que l’amour de l’argent c’est l’essence du désir de l’homme. Comment peut-on dire que l’homme ne peut désirer être heureux qu’à travers son désir de richesse ?

Le Maharal dit encore que l’argent est l’interface du désir par ce que l’on en n’est jamais rassasié. L’homme ne possède jamais son argent il en est toujours séparé. Le Maharal dit en effet : « La richesse est séparée et l’homme, c’est ainsi que l’on comprend le verset qui dit « celui qui aime l’argent n’est jamais rassasié de l’argent ». C’est ainsi que le talmud dit « les riches sont radins ». Bien que cette affirmation semble défier l’entendement, elle n’en n’est pas moins logique. Du fait que la richesse n’est pas la sagesse, la richesse reste extérieure à l’homme, le riche est plus proche de la richesse qu’un autre, (mais il n’en demeure pas moins éloigné d’elle). Il se trouve donc que plus l’homme est proche de l’argent plus il le désir, car une chose que l’on ne contient pas elle ne peut pas nous rassasier. C’est pour cela que l’argent est appelle désir (kossef veut dire désirer) en hébreux, car c’est quelque chose que l’on désir et dont on ne peut jamais se rassasier ».

Tentons d’expliquer  ce passage du Maharal en s’aidant du commentaire du même auteur sur la première Mishna du quatrième chapitre de Pirkei Avoth. La Mishna dit « Ben zoma dit quel est le riche ?  Celui qui est heureux dans « sa part » « sameah behelkoh ». Comme le verset dit : « tu te fatigues pour manger : Heureux es tu ! Et le bien est pour toi ! », Heureux es tu dans ce monde et le bien est pour toi dans le monde futur».

On peut peut-être donner une explication de ce passage du Maharal en s’aidant de son commentaire sur la première Mishna du quatrième chapitre de Pirkei Avoth. La Mishna dit « Ben Zoma dit quel est le riche ? Celui qui est heureux dans « sa part » « sameah behelkoh ». Comme le verset dit : « tu te fatigues pour manger, heureux es tu et le bien est pour toi », « heureux es tu » dans ce monde et « le bien est pour toi » dans le monde futur».

On a l’habitude d’expliquer cette Mishna comme voulant dire que celui qui est riche c’est celui qui est heureux avec ce qu’il a. Celui qui est riche est heureux avec sa part, il n’en veut pas une autre. Cette interprétation est pourtant problématique par ce que le verset rapporté par la Mishna comme preuve ne semble par dire cela. Le verset dit « tu te fatigues pour manger heureux es tu ! ». Or, se fatiguer pour manger ce n’est être satisfait de ce que l’on a.

C’est à cause de cette question que Rashi interprète la Mishna différemment. Rashi explique : « Il est heureux dans sa part, dans la part que D lui donne l’opportunité de prendre, il se saisit de tout avec bonheur. » Pour Rashi la Mishna semble signifier « qui est le riche ? C’est celui qui aime gagner de l’argent ». « La part » dont il est question dans la Mishna ce n’est pas la part acquise, c’est la part qu’il va acquérir par son travail. Selon Rashi, la Mishna dit « qui est le riche ? C’est celui qui aime son travail ».

Il reste cependant à élucider la suite de la Mishna : « bien heureux es tu dans ce monde et le bien est pour toi dans le monde futur».

Si on suit l’interprétation de Rashi la Mishna dit que celui qui aime son travail est assuré d’être heureux dans ce monde et dans le monde futur. Comment comprendre une telle affirmation ? Pourquoi celui qui aime son travaille est il assuré d’avoir une part dans le monde futur ? Rashi semble s’être demandé cette question, il répond en expliquant dans son commentaire « Heureux est tu dans ce monde : par ce qu’il n’a eu besoin de personne, et dans le monde futur aussi. Car du fait qu’il jouit du travaille de ses mains il ne vole pas et il hérite des deux mondes. »

Ce commentaire de Rashi nécessite un éclaircissement, en premier lieu par ce qu’il est difficile de comprendre pourquoi le fait de ne pas voler est suffisant pour assurer une part dans le monde futur à une personne. Quelqu’un peut très bien ne jamais voler et pourtant être meurtrier ou un impie.

Deuxièmement une personne qui aime son travail peut aussi être amenée à voler ou à mentir. La plus part des gens malhonnêtes le deviennent lorsqu’ils voient qu’ils sont freinés dans le développement de leurs activités par l’honnêteté et la loi. Donc comment comprendre l’interprétation de Rashi ?

Le Maharal de Prague propose une explication de Rashi, il commence par donner une introduction générale à la Mishna. Il commence par dire que le but de la Mishna est de nous apprendre la manière de nous réapproprier notre richesse et notre désir.

Lorsque la Mishna demande « qui est le riche ? ». Elle se demande comment l’homme peut-il vraiment acquérir sa richesse. La richesse, nous l’avons vue, est essentiellement extérieure à l’homme, l’homme désir toujours ce qu’il n’a pas. Le désir reste donc toujours une chose que l’homme ne possède pas. On pourrait donc toujours manipuler le désir d’un individu et par la même contrôler sa richesse. Comment l’homme pourrait il devenir réellement riche et posséder de manière existentielle son désir et son argent ? Voila la question de la Mishna selon le Maharal.

Le Maharal dit textuellement : « c’est pour cela que la Mishna apporte le verset disant « tu te fatigues pour manger, heureux es tu » pour montrer que l’on parle d’un homme qui travaille et qui jouit de gagner de l’argent et qui est heureux dans la partie que D lui donne, comme le verset dit que l’individu est heureux du fait même de gagner de l’argent. 

Le talmud (Berahot 8) dit « celui qui aime gagner de l’argent a un niveau supérieur à celui qui craint D, par ce que celui qui craint D est assuré uniquement du monde futur, alors que celui qui aime gagner de l’argent il est assuré d’avoir le monde futur et il laisse une emprunte dans ce monde »

Et la raison pour laquelle celui qui aime gagner de l’argent aura ce monde ci et le monde futur, c’est par ce qu’il est séparé de la matérialité. Celui qui est lié à la matérialité est toujours manquant et il cherche toujours à recevoir des autres, alors que celui qui est heureux avec sa partie il est séparé de la matérialité et de la dépendance des autres. »

Arrêtons-nous sur la dernière phrase de ce texte.

Cette dernière phrase du Maharal est tout à fait surprenante, comment peut il dire que celui qui aime gagner de l’argent est séparé de la matérialité?

Il semble qu’il faille interpréter la pensée du Maharal de la manière suivante. Il y a deux manières de désirer ou de construire son désir. On peut construire son désir par comparaison. Par exemple je peux désirer des raisins sans pépins, par ce que les raisins sans pépins ont le même gout que les raisins avec pépins, et en plus ils sont plus agréables à manger.

Le désir des raisins sans pépins ne vient que par comparaison à une autre sorte de raisin. En fait si je n’avais jamais vu des raisins de ma vie je n’aurais jamais désiré des raisins sans pépins. 

Toute la société de consommation est bâtie sur cette construction du désir par comparaison, par hiérarchie et par panoplie. Si la vitrine des magasins expose beaucoup de genres d’habits, et si tous les magasins de mode sont toujours côtes à côtes, ce n’est pas par ce que les vendeurs veulent pousser les acheteurs à la diversité, c’est par ce que chacun des vendeurs sait que l’on ne peut désirer que par comparaison. 

Si un magasin ne vendait qu’un seul model d’habit personne ne l’achèterait, par ce que l’on ne pourrait pas le désirer. Le désir ne peut être construit que dans la comparaison et l’évaluation. Ce lien entre le désir et l’évaluation comparative serait l’interprétation de l‘étymologie hébraïque « kessef », « kossef » ; « argent » « désir ». on ne peut désirer que ce l’on peut évaluer et on ne peut évaluer que grâce à l’argent. C’est la valeur marchande des objets qui permet de comparer les objets. C’est le prix qui permet de comparer une robe noire avec un manteau rose, des oranges et des pommes ou des livres et des disques. Le prix est le repère orthonormé universel du désir comparatif. Lorsque le désir nait de la comparaison le prix est l’essence même du désir.

Il y a une autre manière de désirer, on peut désirer de manière « transcendante ». Le Maharal parle d’un désir qui serait détaché de toute matérialité. Par exemple si on veut reprendre l’exemple des fruits, disons qu’un homme se dise, « je ferme les yeux et j’imagine le fruit idéal qui n’existe pas et que j’aurais aimé manger ». Ce fruit sera surement une construction de l’imagination à partir de couleurs existantes ou de gouts existants, mais quoi qu’il en soit ce fruit sera fondamentalement original, nouveau et personnel. Le rapport avec ce fruit n’est plus simplement un rapport de jouissance, c’est un rapport dans l’être puisque l’on exprime sa personnalité profonde dans cette création imaginaire.

(Pour ceux qui ne sont pas inspirés par les fruits, il est possible de faire la même expérience sur des fleurs, des voitures, du vin des robes, des hommes ou des femmes).

Maintenant ré-ouvrons les yeux et retrouvons nous dans notre supermarché habituel ou devant la page d’accueil de « fresh direct ». Lorsque l’on va choisir le fruit que l’on va acheter, on va rechercher le fruit qui se rapproche le plus possible de notre fruit idéal imaginé.

Quel est le rôle du prix dans notre désir ? Le prix devient ce qui nous oblige à faire des choix. Pour tel et tel caractéristique que l’on recherche, combien est-on prêt à payer, ou à perdre. (On peut aussi choisir de ne rien acheter, ce qui est souvent mon cas, si vous êtes comme moi, il reste toujours le rayon des alcools forts.)

Dans le cas de figure du « désir transcendant » du Maharal, l’argent est ce qui permet à l’homme de lier son être spirituel au monde matériel. L’homme aspire à un rapport spirituel idéal avec le monde, mais la matérialité du monde reste essentiellement étrangère à la conscience de l’homme, puisque l’homme n’imagine la spiritualité que dans une forme idéale ou sublime inexistante. Devant la réalité du monde, l’argent est l’interface qui permet à l’homme de désirer le monde d’une manière spirituelle dans l’être. Dans cette optique l’argent permet de s’approprier son désir du monde.

Par contre dans le premier cas, celui du désir comparatif, l’argent n’est pas ce qui permet de se réapproprier son désir, l’argent devient l’idéal à atteindre. Celui qui appréhende le désir de manière comparative est comparable à un homme à qui on servirait une côte de bœuf dans une assiette en porcelaine, et qui déciderait de manger l’assiette plutôt que de manger la viande. 

Cette analyse nous aide à comprendre le premier texte qui établissait un lien entre le désir et l’argent, l’argent et le désir étant ceux qui lient ensemble l’être et l’avoir.

Mais pour comprendre le deuxième texte du Maharal, (celui qui interprète la Mishna dans Pirkei Avoth), il faut encore aller plus loin dans l’analyse, puisque le Maharal va jusqu'à dire que le désir de gagner de l’argent peut être un rapport à la transcendance. 

Jusqu’ici nous avons simplement réussit à envisager un rapport à la transcendance par le désir, où l’argent donnerait la faculté de choisir et de juger. Le Maharal va plus loin puisqu’il dit que celui qui aime gagner de l’argent est détaché de toute dépendance à la matérialité et qu’il est entièrement spirituel, qu’il est assuré d’avoir le monde futur. Comment comprendre cela ?

L’homme peut désirer gagner de l’argent de manière transcendante ou bien de manière comparative.

Par exemple, si un homme désire être riche par ce que son voisin est riche ou par ce que les hommes politique ou les stars de cinéma qu’il voit à la télé sont riches, cet homme désire gagner de l’argent par ce qu’il se compare aux autres. Cet individu veut gagner de l’argent uniquement pour pouvoir s’affirmer socialement. Le désir de gagner de l’argent n’est pas un rapport à l’absolu, c’est une aliénation à la société.

Par contre, il y a une deuxième manière de désirer gagner de l’argent. Il est possible de désirer exprimer son idéal profond par sa manière de gagner l’argent. On peut désirer gagner de l’argent de manière transcendante. Dans ce cas l’homme envisage l’activité professionnelle comme un idéal transcendant le monde réel. Il s’imagine l’activité idéale de ses rêves, celle qui correspond totalement avec sa volonté de vivre. Peut être que ce travail n’existe que partiellement dans le monde réel, ou peut être qu’il n’existe pas du tout.

Mais, si il a le courage de chercher à réaliser son rêve, et qu’il décide d’assumer un rapport transcendantale avec le désir de gagner de l’argent, l’homme est assuré de faire un impacte dans ce monde et d’hériter du monde futur selon le Maharal. 

« Être heureux dans sa part » cela veut dire « être le créateur de son désir », selon le Maharal et selon Rashi. Celui qui est le créateur de son désir est assuré d’être heureux dans ce monde et d’hériter du monde futur. Par ce que celui qui développe ce trait de caractère est toujours honnête avec lui-même et par conséquent il l’est aussi avec les autres. Celui qui crée son désir a accès à la vérité, donc à la divinité, les autres, les lâches, eux, ne sont jamais assurés de rien. Celui qui accomplit sa vocation ans son travail est assuré des deux mondes.

Avant de passer à la deuxième partie de la cour je veux simplement ajouter deux remarques annexes sur ce sujet.

Le consensus actuel qui dit « l’argent doit être un moyen et pas un but » est a mon avis un non sens. On constate tous les jours que même si au début de leurs vies les jeunes se disent presque tous « pour moi l’argent ce n’est pas le but, c’est un moyen.. », très vite l’argent devient le but.

Il est stupide de se demander si il faut manger pour vivre ou bien vivre pour manger, par ce que les deux choses sont des nécessités absolues, ce qui implique qu’aucune des deux propositions ne peut être inscrite dans un rapport causal à l’autre. On pourrait dire que l’argent est un moyen, si on pouvait vivre sans. Mais comme on ne peut pas vivre sans manger, ni donc sans argent, l’argent est un but en soi et pas un moyen. La seule manière de garder un sens à sa vie en travaillant c’est de vivre spirituellement en travaillant, comme le propose la Mishna dans Pirkei Avoth.

La deuxième remarque annexe, concerne le lien qui existe entre l’identité sexuel et le désir d’argent. Il est amusant de constater que chez les femmes en général tous les désirs sont généralement construits de manière comparative. Le désir de biens chez la femme est presque toujours lié à un positionnement social, ou à une évaluation comparative, rarement dans la recherche du sublime. (La mode etc..). Le seul désir où la femme bâtit son désir à partir d’un idéal sublime c’est dans son désir de l’homme, la femme cherche toujours le prince charmant, l’homme parfait idéal qui n’existe pas. Par contre chez les hommes c’est le contraire, l’homme construit un désir de la femme de manière comparatif, par observations comparés, alors que dans son rapport aux biens il cherche le sublime. Il est aussi amusant de constater que chez les homos sexuels les rapports au désir s’inversent, les lesbiennes construisent le désir de leurs partenaire comparativement et les homosexuels mâle recherche l’homme idéal qui n’existe pas. Ce que j’en déduis c’est qu’il y a une dynamique bipolaire entre le désir sexuel et le désir de posséder. C’est par ce que l’homme cherche le sublime dans le bien ou la création qu’il ne le cherche pas dans la femme, et c’est par ce que la femme ne cherche pas le sublime dans les biens qu’elle le cherche chez l’homme. Comme on dit chez nous « tsarich iyoun » il y a ici un sujet d’approfondissement.

2 - la conscience du temps et l’argent.

Dans la parasha de Terouma la torah parle de trois types de prélèvements. Les versets disent « "Invite les enfants d'Israël à me préparer une offrande de la part de quiconque y sera porté par son cœur, vous recevrez mon offrande. 3 Et voici l'offrande que vous recevrez d'eux: or, argent et cuivre; 4 étoffes d'azur, de pourpre, d'écarlate, ». Rashi commente « Vous prendrez mon offrande prélevée : Nos maîtres ont enseigné (Megilah 29b) que les trois fois où figure ici le mot terouma (« offrande prélevée ») correspondent successivement à l’offrande d’un béqua’ par tête dont on fera les socles d’argent, ainsi qu’il est expliqué dans la sidra Peqoudei (infra 38, 26–27), à celle d’un béqua’ par tête déposé dans les troncs pour l’achat des sacrifices collectifs, et à celle des dons pour le tabernacle, telle qu’elle a été laissée à la générosité de chacun. »

Il y avait deux prélèvements d’un béqua, (un demi cycle) chacun, et un troisième prélèvement qui dépendait de la générosité de la personne. Le Maharal dans le Gour Aryeh explique cette mitsvah de la manière suivante.

« Car la construction du mishkan devait pardonner la faute du veau d’or. Les israélites ont fautée dans trois parties de l’homme. Ils ont fautée avec l’âme par la pensée, puisqu’ils ont cru que le veau avait un pouvoir réel. Ils ont fautée par l’action puisqu’ils ont fait des sacrifices au veau, or il est connu que les actions se rapportent au corps… et ils ont fautée avec leur argent.

Les trois prélèvements correspondent aux trois parties l’âme, le corps et l’argent. Il est connu que tous les êtres humains sont équivalents dans leurs corps et dans leurs âmes... c’est pour cela que les deux premiers prélèvements correspondaient au corps et à l’esprit et ils étaient chacun d’un demi-cycle exactement. Car l’homme fait un tout par son esprit et par son âme. …

Mais en ce qui concerne l’argent les hommes ne sont pas égaux, c’est pour cela que le troisième prélèvement n’était pas fixe et qu’il dépendait uniquement de la volonté de ceux qui donnaient.

Et si tu me demande, il peut arriver qu’un homme ait beaucoup d’argent et qu’il soit peu généreux, et il y a des pauvres qui donnent beaucoup, et donc le don des juifs ne correspond pas à la richesse réelle de la personne. Il aurait donc été plus juste que chacun paye en fonction de sa fortune (et pas suivant sa générosité).

La chose n’est pas ainsi ! Car celui qui a beaucoup d’argent et qui a un mauvais œil et qui a du mal à donner, il n’est pas riche, il n’a pas beaucoup d’argent. Mais celui qui est riche c’est celui qui a bon cœur et qui a un bon œil. Car celui qui n’aime pas donner c’est quelqu’un a qui il manque, par contre celui qui aime donner il sent qu’il a en trop, et comme il sent qu’il a beaucoup il donne aux autres. Comme la Mishna dans Pirkei Avoth dit « qui est le riche celui qui est heureux dans sa part ».

Le Maharal semble dire que celui qui est riche c’est celui qui veut donner par ce qu’il pense qu’il a en trop.

Le rav Eliaou Dessler dit que plus un homme est heureux plus il a envie de donner. Il illustre cette idée par le fait que les gens déboursent des sommes considérables le jour de leur mariage, pour inviter des invités. Jamais un jour ordinaire ils ne débourseraient autant d’argent pour inviter leurs amis au restaurant. Mais lorsqu’un homme se sent heureux il a envie de donner. La volonté de donner vient d’un sentiment de plénitude et de bonheur. Celui qui est malheureux à du mal à donner.

On peut ajouter que le désir de donner dépend de la peur du futur ou de la mort. Plus un homme a peur de la mort ou du futur plus il se sent en manque d’argent. Soit par ce qu’il cherche une sécurité à travers l’argent, soit par ce qu’il veut transcender la mort et accéder à l’éternité en laissant une marque ou un héritage. La générosité est souvent la marque de l’oubli du temps et de l’effacement de la peur de la mort ou du futur. Les mariés sont généreux par ce que dans l’euphorie de la fête, ils oublient le lendemain.

Il y aurait dans la générosité la marque de l’oubli de la mort par contre le radin est celui qui vit dans la conscience omniprésente de la mort.

L’altruisme ne tirerait pas sa source de la conscience de sa propre fragilité devant la mort. On ne donne pas par ce que l’on veut s’assurer de l’aide des autres en cas de nécessité, comme le pensait Levinas. L’altruisme est au contraire l’expression d’un sentiment de puissance.

Il semble en outre que celui qui a une nature peureuse et angoissée peut apprendre à dépasser ses angoisses en étant généreux. La générosité donne du courage et de l’assurance à l’homme. Il apparait que ce n’est pas l’angoisse et le manque de courage qui rendent l’homme radin, c’est au contraire par ce qu’un homme est radin et accroc à ses possessions qu’il devient angoisse et peu ambitieux.

C’est ce que la Mishna dans Pirkei Avoth dit « celui qui accumule les biens accumulés l’angoisse ». Ce n’est pas un hasard si les mécènes les plus généreux sont souvent les businessmen qui sont le plus entreprenants et les plus courageux, même si ce ne sont pas toujours les plus riches

La générosité rend intelligent par ce qu’elle apprend à l’homme à penser en grand. La radinerie rend bête par ce qu’elle apprend à l’homme à penser de manière mesquine. Si les penseurs français ont du mal à renouveler la pensée actuellement, c’est par ce qu’ils sont radins, ils jouent sur la défensive, ils veulent garder leurs patrimoines culturels. Pour penser en grand il faut être généreux, être généreux cela veut dire aimer le jetable.

3 - La richesse et le courage de voir l’opportunité du moment.

Le talmud pense que l’homme riche possède un certain pouvoir. Ce pouvoir n’est pas lié au fait qu’il possède des biens, ce pouvoir est lié au fait que l’homme riche sait regarder l’opportunité de l’instant. Cette capacité à tirer partie de l’instant met l’homme pratiquement à l’égal de D.

En effet, lorsque D commande à Moshe de retourner en Egypte pour sauver les juifs, le verset dit dans l’exode « L'Éternel dit à Moïse, en Madian: "Va, retourne en Égypte; tous ceux-là sont morts qui en voulaient à ta vie. » et Rashi commente « Car sont morts tous les hommes Qui sont-ils ? Dathan et Aviram. En fait, ils étaient toujours en vie, mais ils avaient perdu leurs richesses. Or, le pauvre est considéré comme mort (Nedarim 64b). »

On peut déduire de ce verset que si Dathan et Aviram n’avaient pas fait faillite, D n’aurait jamais demandé à Moshé de descendre en Egypte pour sauver les juifs.

D pouvait détruire l’armée des égyptiens, il pouvait ouvrir la mer rouge, mais D ne pouvait pas protéger Moshé de la vendetta d’hommes riches !

Dans la même veine, le talmud dit dans Berahot 7b dit « même un grand juste ne doit pas essayer de se battre contre un homme riche, même si ce riche est un grand « Racha » (mécréant), cet enseignement s’applique à un riche qui comprend la nature du temps, celui qui sait voir quand l’heure rit »

Qu’est ce que cela veut dire ?

L’explication est la suivante. D a donné le libre arbitre a l’homme. D n’intervient que lorsque son intervention ne va pas à l’encontre du libre arbitre de l’homme. D a donné à l’homme la capacité de s’enrichir s’il est assez honnête et courageux pour voir l’opportunité que le moment offre à lui. Ce don de saisir l’opportunité du moment fait parti du libre arbitre de l’homme. Tout homme peut y avoir accès s’il décide de penser de manière objective.

Cette capacité à voir l’opportunité que le temps nous offre nécessité une grande honnêteté intellectuelle. Si un homme a le niveau d’avoir l’honnêteté intellectuel qui lui permet de voir les opportunités du moment, même si c’est un homme mauvais, D ne va rien faire contre lui dans ce monde. Car aller à l’encontre d’un homme de cette trempe c’est aller contre le libre arbitre de cet homme.

Dathan et Aviram était des « rechaim » des mécréants. Ils s’étaient enrichis en profitant de l’esclavage de leurs frères juifs, c’est pour cela qu’ils étaient opposés à Moshé et à la libération des juifs. Mais, malgré tout, si ils avaient gardé le sens des affaires, D n’aurait rien fait contre eux. Il a fallu attendre que Dathan et Aviram perdent le sens des affaires, qu’ils perdent la capacité de voir l’opportunité du moment, pour que D puisse envoyer Moshé pour libérer les juifs.

Le talmud dans le traitée de Taanith 25a raconte l’histoire de rav Eliezer ben Pedat qui était très pauvre, il s’est évanoui par ce qu’il n’avait pas de quoi manger et il a demandé à D de lui donner une parnassa, D lui a répondu « il faut que je recrée le monde depuis le tohu bohu pour pouvoir te créer avec le mazal de la parnassa, et même si j’essaie je ne suis pas sure de réussir, est ce que tu veux que j’essaie ? »

Tous les commentaires s’interrogent sur le sens de ce passage du talmud, comment est-il possible que la capacité de D soit limitée ? D peut tout faire! Comment peut-il dire ici qu’il n’est pas capable de donner une parnassa à rabbi Eliezer ben Pedat ?

On peut comprendre ce passage du talmud si on garde en tête que la capacité de s’enrichir dépend du libre arbitre de l’homme.

Si un homme veut faire du business, il peut s’enrichir s’il est intelligent. Rabi Eliezer ben Pedat voulait avoir une parnassa sans travailler et sans compter sur la générosité des autres. Sur ce point, D lui a répondu qu’il ne pouvait pas l’aider, par ce que cela reviendrait à enfreindre le pouvoir du libre arbitre de l’homme.

D ne peut faire des miracles que si l’homme ne peut pas se sauver lui-même, ici, du fait que rabbi Eliezer ben Pedath pouvait s’enrichir si il le voulait, il ne pouvait pas demander à D de faire des miracles.

Grace à cette clé de lecture on peut comprendre d’une manière nouvelle tous les passages du talmud qui donne un pouvoir au mazal (Chabath 156 etc.). En fait, le mazal c’est la capacité que l’homme a de comprendre l’opportunité que le temps lui offre. Lorsque le talmud dit que tout dépend du mazal, cela veut dire que D ne s’oppose pas à l’intelligence de celui qui sait comprendre les opportunités du moment.