• Rav Uriel Aviges

Mishpatim 5771


La parasha de Mishpatim se situe immédiatement après le don de la torah au mont Sinaï. Cette parasha commence par les lois qui concernent les esclaves. Les premiers versets de la parasha disent « Si tu achètes un esclave hébreu, il restera six années esclave et à la septième il sera remis en liberté sans rançon... si l'esclave dit: "J'aime mon maître, ma femme et mes enfants, je ne veux pas être affranchi", 6 son maître l'amènera par-devant le tribunal, on le placera près d'une porte ou d'un poteau; et son maître lui percera l'oreille avec un poinçon et il le servira indéfiniment. » la thora dit que si l’esclave veut rester esclave, il faut lui poinçonner l’oreille devant une porte. Rashi rapporte le talmud qui explique cette loi « Et pourquoi poinçonne-t-on l’oreille et non une autre partie du corps ? Rabi Yohanan ben Zakaï a enseigné : cette oreille a entendu au mont Sinaï : « Car c’est à moi que les fils d’Israël sont des serviteurs » (Wayiqra 25, 55). Et pourtant il est allé se donner un autre maître. Qu’elle soit donc poinçonnée ! (Qiddouchin 22b). Rabi Chimon interprétait ce verset de manière allégorique : En quoi la porte et le poteau sont-ils différents des autres parties de la maison ? Le Saint béni soit-Il a dit : « La porte et le poteau ont été témoins en Egypte lorsque je suis passé au-dessus du linteau et des deux poteaux et que j’ai dit : “Car c’est à moi que les fils d’Israël sont des serviteurs, ils sont mes serviteurs”, et non les serviteurs de serviteurs. Et pourtant il est allé se donner un autre maître. Qu’elle soit donc poinçonnée devant eux ! » (Mehiltah). La torah veut donc nous dire qu’un juif n’a pas à se chercher un autre maitre que D.

Dans le traitée de Baba Metsiah le talmud va plus loin. Le talmud extrapole sur ce passage de la torah pour en déduire une loi étonnante. Le talmud déduit de la mitsvah de poinçonner l’oreille de l’esclave, qu’un homme qui s’est engagé par sa parole ou par un contrat envers un autre a le droit de changer d’avis quand il le veut. Pour le talmud un homme n’est pas esclave de sa promesse, si l’homme était réellement tenu de tenir ses engagements, il serait l’esclave de sa promesse et plus l’esclave de D.

« Rav Nahman dit l’employé est différent d’un autre homme, puisque sa main est considérée comme celle du propriétaire lui-même. Mais rav n’a-t-il pas dit « l’employé peut annuler son engagement même au milieu de la journée ? ». Rav Nahman a répondu « oui, mais tant qu’il n’a pas changé d’avis, la main de l’employé est comme celle de l’employeur ». « Et la raison pour laquelle il peut annuler son engagement, c’est par ce que la torah dit « les enfants d’Israël sont pour moi des esclaves » se sont mes esclaves et pas les esclaves de mes esclaves. » Dans ce passage le talmud prouve que la main d’un employé est équivalant à celle de son maitre, c’est pour cela que tout ce qu’il trouve appartient à son maitre. Mais malgré tout le talmud dit que l’employé peut arrêter de travailler quand il veut, même lorsqu’il s’était engagé à fournir un service, et ceci même dans le cas ou l’employeur va perdre de l’argent à cause de cela. Car si un homme était tenu coute que coute à respecter ses engagements, il ne serait plus l’esclave de D ; il serait devenu l’esclave de quelqu’un d’autre.

Ce passage du talmud peut paraitre étonnant, car on aurait plutôt pensé que le fait de respecter ses engagements et d’être honnête dans les affaires c’est une manière de se montrer l’esclave de D et pas une manière de se révolter contre lui. (Il est a noté que, paradoxalement si un homme n’est pas tenu à respecter sa parole dans la mesure où elle l’engage envers un autre, il est tenu de respecter sa parole envers lui-même. Si un homme fait un vœu qui ne l’engage qu’à lui, s’il décide de faire le vœu de ne plus manger de tomates par exemple, la parole de l’homme est sacrée et elle est inviolable. La torah dit « Si un homme fait un vœu au Seigneur, ou s'impose, par un serment, quelque interdiction à lui-même, il ne peut violer sa parole: tout ce qu'a proféré sa bouche, il doit l'accomplir. » c’est pour cela que le talmud pense qu’un homme doit respecter ses engagements par ce que tout engagement est un vœu, mais pour le talmud cet engagement ne l’oblige que face à D pas face à un autre homme. Si un homme ne respecte pas ses engagements le tribunal ne l’oblige pas à accomplir sa promesse, le tribunal se borne à lui dire que D va le lui faire payer comme il a fait payer à la génération du déluge. Cette malédiction ne remplit pas la poche de l’homme auquel la promesse a été faite. Ceci s’explique par le fait que l’obligation de tenir sa parole n’est qu’une obligation que l’homme a vers lui-même et pas vers un autre. Pour le talmud essentiellement un homme ne doit jamais rien à un autre même lorsqu’il s’est engagé en jurant.)

Il faut donc comprendre pourquoi le talmud pense que le fait de se sentir obligé envers un autre c’est une révolte contre D. En ce qui concerne le rapport homme-femme, le talmud est encore plus radical que dans les engagements monétaires. Le talmud dans Eruvin semble expliquer que le fait de promettre sans avoir à respecter ses engagements c’est la norme de la séduction. Le talmud (Eruvin 100b) dit en commentant un verset de l’ecclésiaste « Et je le rendrai plus intelligent par l’observation des oiseaux ». « C’est par l’observation du coq, que l’homme devient intelligent, car le coq promet et ensuite il a des relations sexuelles. Rabi Yohanan dit si la torah n’avait pas été donnée, on aurait appris la bonne manière de se conduire en observant le coq, par ce qu’il promet et ensuite il a des rapports sexuels. Que promet-il ? Rav Yehudah dit au nom de Rav il dit « je vais t’acheter une robe qui te va jusqu’aux genoux. Et lorsqu’il a finit ses relations il dit « que je perde ma crête, si j’ai de l’argent et que je ne veux pas te l’acheter ».

Là encore, le talmud parait étonnant. Le talmud semble dire que l’homme doit promettre sans avoir l’intention de tenir sa promesse pour séduire. Si l’homme ne fait pas de promesse en l’air alors il manque de tact, il n’est pas poli. Celui qui se croit obligé par une promesse ne connait pas les bonnes manières. Dans le rapport homme femme, le fait de promettre de manière mensongère n’est pas simplement toléré par le talmud, il est conseillé. Et celui qui se sentirait obligé par une promesse qu’il a faite à l’autre serait un individu qui ne sait se conduire. Comment comprendre ces passages du talmud ?

Mon rav avait l’habitude de commenter la mishna Pirkei Avoth qui dit « n’ai jamais confiance en toi, jusqu’au jour de ta mort » en disant , « si l’homme n’a pas le droit d’avoir confiance en lui-même, à plus forte raison qu’il n’a pas le droit d’avoir confiance dans les autres ». Ce n’était pas une boutade, s‘était un raisonnement logique. L’homme sait très bien qu’il est faillible, il ne peut pas se faire confiance à lui-même, donc il est évident qu’il sait aussi que l’autre est aussi faillible que lui-même, alors évidement il ne peut pas lui faire confiance. Si quelqu’un croit en une promesse qu’on lui a faite, ou qu’il a faite à un autre, il transgresse un interdit moral selon la mishna dans Pirkei Avoth.

Alors quel est le sens de la promesse ou d’un contrat ? La promesse ne sert qu’à rassurer celui qui y croit. En fait en s’engagent et en promettant un homme fait un acte de bienfaisance envers l’autre, puisqu’il le rassure. Il y a une blague connue à ce sujet. C’est l’histoire d’un homme qui n’arrive pas à dormir par ce qu’il doit beaucoup d’argent à son voisin, l’échéance de la dette arrive le lendemain. Sa femme lui demande pourquoi est ce qu’il n’arrive pas à dormir, l’homme répond qu’il ne sait pas comment il va payer sa dette. Sa femme frape à la porte du voisin et elle lui dit « tu sais que mon mari te dois beaucoup d’argent, demain il ne te remboursera pas ». La femme revient au lit et son mari lui demande : « pourquoi tu as fait cela », et elle lui répond « maintenant c’est lui qui ne va pas dormir de la nuit ». Les promesses n’engagent que ceux qui y croient.

Le fait de se sentir l’esclave de D nous renvoie à notre humanité et à notre faillibilité, croire que l’on peut s’engager de manière catégorique sur quelque chose c’est nier la faiblesse de notre humanité et d’une certaine manière l’existence de D. Il y a une autre implication morale dans le fait que l’homme ne soit pas obligé de tenir ses engagements d’une manière absolue, c’est que l’homme ne doit rien à personne. L’homme n’est pas endetté de manière absolue envers D ou même envers un autre homme. Le talmud dit dans Eruvin « il aurait été préférable pour l’homme qu’il ne soit pas créé » « l’homme est né contre son grés ». Si l’homme est né contre son gré et contre son intérêt, on ne peut pas dire que l’homme est redevable à D de lui avoir donne la vie. L’homme DOIT être reconnaissant à D de tous les bienfaits qu’il lui donne, mais l’homme n’est pas endetté envers D pour cela.

L’homme n’a pas à se racheter devant D. C’est ici une différence fondamentale entre le judaïsme et le christianisme. Pour le judaïsme, l’homme n’a pas à racheter ses fautes puisqu’il n’a pas demande à être créé. L’homme doit faire le bien par ce qu’il doit s’associer avec D dans la création du monde. Mais même si l’homme manque à son devoir il ne devient pas débitable à D par ses erreurs. Nietzche dans la généalogie de la morale montre bien que la morale chrétienne s’articule autours de l’idée de dette, mais il oublie de mentionner que cette idée est totalement absente de l’ancien testament et du talmud. Le rav Yehudah Halévy, dans le Kouzari, pense que les juifs deviennent esclaves de D lors de la sortie d’Égypte par ce qu’ils sont moralement obligés envers D par la libération de l’esclavage de pharaon. Le Maharal de Prague s’oppose à cette pensée de Kouzari, le Maharal fait remarquer que le texte dit que D a libéré les juifs par ce qu’ils sont ses esclaves. Il apparait du texte que le fait que les juifs soient les esclaves de D est la cause de la libération, ce qui contredit l’opinion du rav Yehudah Halévy qui pense que la libération est la cause de l’esclavage des juifs envers D pour le Maharal les juifs ne doivent rien à D.

Si l’homme ne doit rien à D il est certain qu’il ne doit rien à ses parents ou à ses amis. Evidement, l’homme doit être reconnaissant à ses parents et à ses amis, il doit sentir une nécessité de rendre le bien pour le bien qu’on lui a fait. Mais l’individu n’a pas à se sentir obliger par une dette morale insolvable à cause de cela. L’homme n’a pas demandé à vivre, par la même, il n’est pas endetté envers ses parents comme il n’est pas endetté envers D. De même, lorsque l’homme demande aux autres quelque chose et qu’on le lui accorde. L’homme n’est pas endetté par ce don. Car l’autre le lui a donné de son propre chef, l’autre ne lui devait rien, il aurait pu dire non. Encore une fois l’homme doit être reconnaissant du bien que ses amis lui on fait, mais il n’est pas obligé envers eux comme débiteur par une dette morale. Etre endetté moralement cela veut dire être l’esclave, or l’homme n’est que l’esclave de D. On retrouve dans la halacha la négation de l’endettement. La halacha dit que lorsque quelqu’un emprunte de l’argent sans faire de contrat, il n’est tenu de rembourser uniquement par ce que c’est une mitsvah, mais pas par ce qu’il y a un « asservissement » de la personne. Il en résulte que si l’emprunteur dit « je ne veux pas faire la mitsvah de rembourser ma dette », le tribunal ne peut pas saisir ses biens pour rembourser la dette contre son gré. Dans la même verve si un mineur emprunte de l’argent à quelqu’un, le mineur n’est pas tenu de le rembourser par ce qu’il n’est pas « bar mitsvah ». De même un mineur n’est pas obligé de rembourser les dettes de ses parents même quand il a hérité de biens immobiliers, par ce qu’un mineur n’est pas obligé de faire les mitsvoth avant la bar mitsvah.

Dans le judaïsme personne ne doit rien à personne. Celui qui fait confiance est responsable de sa confiance. Lorsqu’un homme prête ou qu’il décide d’investir dans des affaires ou dans l’éducation de ses enfants, il est responsable d’avoir décidé d’avoir fait confiance. La responsabilité de la perte si elle a lieu ne repose que sur l’investisseur. Le fait que la torah constate la faillibilité de l’homme dans ses engagements comme un fait accompli permet de donner un éclairage nouveau à l’alliance contractée entre D et le peuple d’Israël au moment du don de la torah.

En effet si l’homme est faillible, il parait étonnant que D demande une alliance au peuple d’Israël. Nous avons déjà vu que les alliances n’ont pour but que de rassurer les partenaires, et qu’en fait elles n’obligent pas réellement les humains. De plus les juifs étaient déjà les esclaves de D depuis la sortie d’Egypte, donc qu’elle est le sens de l’alliance que D a fait avec le peuple d’Israël au Sinaï ? Est ce que D croyait vraiment que les juifs allaient garder toutes les lois de la thora pour l’éternité lorsqu’ils s’y sont engagés ? Les midrashim disent clairement que non, alors quel est le sens du pacte du mont Sinaï ? On peut répondre à cette question en lisant la haftarah

Dans la haftarah on retrouve un prolongement de l’analyse de l’engagement d’une promesse. Le prophète Jérémie dit « Parole adressée à Jérémie par l'Eternel, après que le roi Sédécias eut conclu une convention avec tout le peuple de Jérusalem, à l'effet d'y proclamer l'émancipation, 9 afin que chacun remit en liberté son esclave et chacun sa servante, d'origine hébreu, afin que nul ne retînt dans la servitude son frère judéen. 10 Tous les grands et tout le peuple, acquiesçant à la convention, avaient consenti à affranchir chacun son esclave et chacun sa servante et à ne plus les retenir en état de servitude: ils avaient obéi et les avaient émancipés. 11 Mais après coup ils s'étaient ravisés, ils avaient repris les esclaves et les servantes affranchis par eux et les avaient contraints de redevenir esclaves. » Le texte continue en disant « Ainsi parle l'Eternel, Dieu d'Israël: J'avais fait un pacte avec vos ancêtres, au jour où je les fis sortir du pays d'Egypte, de là maison de servitude, en disant: 14 Au début de la septième année, chacun de vous affranchira son frère hébreu qui lui aura été vendu; quand il t'aura servi six années, tu le renverras libre. Mais vos pères ne m'ont pas obéi, ils n'ont point prêté l'oreille. 15 Pour vous, vous vous étiez amendés un certain jour, en faisant ce qui est juste à mes yeux, en proclamant la liberté de vos frères; vous en aviez contracté l'engagement devant moi, dans la maison qui porte mon nom. 16 Puis, vous ravisant, vous avez outragé mon nom, et chacun a repris son esclave et chacun sa servante, que vous aviez rendus, libres, à eux-mêmes, et vous les avez contraints à redevenir vos esclaves! » puis le texte conclu « Et je livrerai ces hommes, violateurs de mon pacte, qui n'ont pas exécuté les termes de l'alliance conclue devant moi, en divisant un veau en deux parts et en passant entre les morceaux, 19 ces princes de Juda et ces princes de Jérusalem, ces chambellans, ces prêtres et tous les gens du pays, qui ont passé entre les portions du veau, 20 je les livrerai aux mains de leurs ennemis, aux mains de ceux qui en veulent à leur vie, et leurs cadavres serviront de pâture aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la terre. 21 Et Sédécias, roi de Juda, et ses grands, je les abandonnerai à la merci de leurs ennemis, de ceux qui en veulent à leur vie, et de l'armée du roi de Babylone, qui vient de s'éloigner de vous »

Ce qui parait étonnant dans ce texte c’est que le roi Sédécias va être puni du fait que le peuple n’a pas gardé ses engagements. Le verset dit « Et Sédécias, roi de Juda, et ses grands, je les abandonnerai à la merci de leurs ennemis, de ceux qui en veulent à leur vie ». Ceci parait étonnant on sait que le roi Sédécias était un juste, c’est lui qui a voulu que le peuple rejette ses esclaves et c’est lui qui a obligé les juifs à contracter une alliance pour qu’ils rejettent leurs esclaves, comme dit le verset l «Parole adressée à Jérémie par l'Eternel, après que le roi Sédécias eut conclu une convention avec tout le peuple de Jérusalem, à l'effet d'y proclamer l'émancipation, 9 afin que chacun remit en liberté son esclave et chacun sa servante ». Il apparait clairement du verset que ce n’est pas Jérémie qui a demandé à Sédécias de faire cette alliance avec le peuple c’est Sédécias qui en a eu l’initiative, on ne comprend donc pas pourquoi Sédécias est puni de la malhonnêteté du peuple. La réponse à cette question tient au fait que Sédécias a fait une erreur, Sédécias n’aurait pas du s’en tenir à la promesse du peuple, Sédécias n’aurait pas du faire confiance au peuple. Nous avons vu que les promesses humaines valent peu de choses. Sédécias aurait du utiliser son pouvoir royal pour s’assurer par la force que la loi était mise en application, du fait que Sédécias s’est contenté d’une promesse il a montré que le pouvoir royal de la maison de David n’existait déjà plus. Le rôle du roi était d’assurer le fait que le peuple d’Israël respectait les lois de la torah. Le rôle administratif et militaire du roi n’était que secondaire. Si un roi n’est pas capable de forcer le peuple à accomplir la torah, il n’est pas un roi. Les juifs étaient déjà dans une situation d’exil pendant le règne de Sédécias, par ce que la justice de la loi n’était pas appliquée de force par le gouvernement.

On peut comprendre maintenant le rôle du pacte du Sinaï. Le pacte du Sinaï n’est pas essentiellement un pacte contracté entre les individus et D. C’est un pacte contracté au niveau national par la nation dans son ensemble. C’est la nation qui s’engageait à garder les lois de D comme constituantes de son identité.

C’est le sens de la phrase du talmud qui dit « tout les juifs se sont portées garants les uns pour les autres ». Cela ne veut pas dire qu’individuellement tout les juifs sont punis par les fautes des autres, mais cela veut dire que les juifs se sont engages à ce que l’unité de la nation repose sur les lois de la torah. Dans la bible un pacte n’a de sens qu’a l’échelle nationale, lorsqu’il engage l’avenir de la nation et pas à l’échelle de l’individu.

©2018 by Uriel Aviges.