• Rav Uriel Aviges

Haye Sarah 5770

Introduction

Dans ce texte nous allons parler d’Isaac.

Il y a un paradoxe en ce qui concerne Isaac, car, d’une part, Isaac est considéré comme la source des bénédictions, ses enfants, Jacob et Esaü se battent pour recevoir les bénédictions d’Isaac. Mais, d’autre part, Isaac est aussi le symbole de la passivité. Isaac représente celui qui subit sans réagir, il est passif quand Abraham le ligote, et il accepte tout ce qui lui arrive passivement, le midrash dit même, qu’après “le ligotage”, Isaac reste aveugle, et qu’il sera enferme toute sa vie chez lui a la maison.

Le midrash va même jusqu’a le comparer à un mort vivant, en effet au début de la parasha de Vayetseh dans la vision de l’échelle, le verset dit “Puis, l'Éternel apparaissait au sommet et disait: "Je suis l'Éternel, le Dieu d'Abraham ton père et d'Isaac; cette terre sur laquelle tu reposes, je te la donne à toi et à ta postérité.” Rashi commente “Et le D de Yits‘haq Il est vrai que, nulle part dans le texte, le Saint béni soit-Il n’a associé de leur vivant Son nom à celui des justes, en écrivant « Eloqim d’un tel », car il est écrit : « même en Ses saints Il n’a pas confiance » (Job 15, 15). Ici, cependant, Il a uni Son nom à celui de Yits‘haq, parce que sa vue s’était assombrie et qu’il est emprisonné chez lui. Il était donc comme mort, et son penchant au mal l’avait quitté, [de sorte qu’il était devenu hors d’état de pécher (Midrash tan‘houma guemarah)” Comment comprendre que Isaac soit en même temps la source de la bénédiction, et l’exemple de l’homme frappé par le sort?

De plus, Isaac symbolise “la crainte” ou même la terreur devant D, cette terreur devant D semble protéger Isaac de la faute, “il est comme mort” mais d’un autre coté cette terreur voue Isaac à l’inaction par peur de mal faire “il est emprisonné chez lui”. Dans la société moderne nous avons du mal à envisager la crainte ou la terreur comme étant une manière de servir D, ou comme un sentiment positif. Il y a lieu de s’interroger sur ce phénomène, pourquoi aujourd’hui nous sommes allergiques à la crainte et à la peur? Pourquoi l’inaction et la non productivité sont vues comme la plus grande malédiction qui frape l’homme, alors que les midrashim semblent considérer l’inaction et la passivité comme une bénédiction?

1- Isaac et les bénédictions.

Tout d’abord, Il est intéressant de remarquer que contrairement à Jacob et Esaü qui se battent pour recevoir la bénédiction de leur père Isaac, Ismaël et isaac ne se sont pas battus pour recevoir les bénédictions d’Abraham. Abraham n’a béni aucun de ses enfants, car il ne savait pas lequel choisir. Comme le dit le verset 25:11 “Après la mort d'Abraham, le Seigneur bénit Isaac, son fils. Isaac s'établit prés de la source du Vivant-qui-me-voit”. Et Rashi commente en citant le midrash “Bien que le Saint béni soit-Il eût confié les bénédictions à Abraham, celui-ci craignait de bénir Yits‘haq, parce qu’il prévoyait qu’il donnerait un jour naissance à ‘Esaü. Il a dit : « Que vienne le Maître des bénédictions bénir qui bon lui semblera ! ». C’est alors que le Saint béni soit-Il est venu bénir Yits‘haq.” . Ce midrash semble indiquer que la bénédiction était un attribut de Isaac, plus qu’un atribut d’Abraham, Abraham n’est pas capable de bénir ses enfants il ne voit pas assez loin pour déterminer qui mérite les bénédictions. Abraham ne sait pas si il faut donner les bénédictions à Isaac ou à Ismaël, par contre Isaac est capable de bénir la bonne personne, il sait a qui revient la bénédiction.

Un autre midrash montre clairement que les bénédictions sont associées à Isaac plutôt qu’à Abraham. Au début de la parasha de Leh Leha D dit à Abraham “Je te ferai devenir une grande nation; je te bénirai, je rendrai ton nom glorieux, et tu seras une de bénédiction” le talmud dans Pesahim 117 rapporté par Rashi dit “« Je te ferai devenir une grande nation » – c’est pourquoi on dit dans la ‘amidah : « Eloqei Abraham » (le D d’Abraham). « Je te bénirai » – c’est pourquoi on dit dans la ‘amida : « Eloqei Yits‘haq » (le D de Isaac). « Je rendrai ton nom glorieux » – c’est pourquoi on dit dans la amidah : « Eloqei Ya’aqov » (le D de Jacob).” Ce passage du talmud montre bien que la bénédiction est liée à Isaac plus qu’à Abraham.

Le Maharal commente le passage du talmud citée en disant que l’attribut de “grandeur” se rapporte à Abraham, car la grandeur est liée à la bonté, (la bonté est l’attribut d’Abraham), et que “la gloire” se raporte à Jacob, car la gloire est liée à la vérité (et la verite est l’attribut de Jacob), par contre l’attribut de “la bénédiction” est liée à Isaac, car la bénédiction est liée à l’attribut de la rigueur et de la justice. Je veux ici tenter d’expliquer ce dernier point, c’est à dire le lien qui existe entre la rigueure de la justice et la bénédiction. Le Maharal explique que si la rigueure du jugement est la source de la bénédiction, c’est par ce que la bénédiction ne peut venir que sur quelque chose qui est très petit au départ, c’est a dire, sur une chose frappée par la rigueur du jugement, car une chose ne peut se multiplier que si elle était dans un premier temps restreinte. Ces mots du Maharal nécessitent une explication.

Pour comprendre pourquoi la bénédiction est un attribut d’Isaac il y a lieu de s’interroger sur la nature exacte d’une bénédiction. Prenons un exemple, lorsque l’on dit dans la amidah “bénis sois tu D qui donne l’intelligence par pitié”, il semble que l’on veuille bénir D... a priori cela n’a pas de sens de bénir D. Pourquoi D aurait-il besoin de notre bénédiction? En fait les commentateurs disent qu’il faut interpréter et expliquer la bénédiction comme disant “D tu es la source des bénédictions est c’est toi qui donne l’intelligence”. Dans ce sens la bénédiction est pour l’homme une “déprise” de lui même. En faisant cette bénédiction l’homme pense “je ne suis pas intelligent, ce n’est pas moi qui dit les mots de la prière que je suis en train de dire, c’est D lui même qui les dit a travers moi.” Lorsqu’on dit dans la priere “tu donne à l’homme l’intelligence” nous disons que c’est D, qui, au moment même ou nous prions, nous donne l’intelligence pour dire les mots de la priere. Nous disons que c’est D qui parle à travers nous. 

Ici, déjà, le lien entre “la bénédiction” et le ligotage d’Isaac apparait clairement. Dans le ligotage Isaac s’annule complètement pour se lier à D, et faire monter son âme vers D. Dans la bénédiction l’homme reconnait qu’il n’est rien et par la même il constate la révélation de D à travers lui.

Il en va de même lorsqu’un homme donne une bénédiction à un autre homme, celui qui reçoit la bénédiction attribuera son suces à la bénédiction de l’autre, et celui qui donne la bénédiction sait que c’est D qui donne la bénédiction et pas lui. En somme toute bénédiction est une déprise de soi. Lorsque l’homme béni il s’annule complètement, “il est comme mort”, pour reprendre l’expression du midrash.

Cependant, la bénédiction n’est pas uniquement une reconnaissance de la gloire de D, ce n’est pas uniquement une louange, la bénédiction se distingue de la louange par ce qu’elle permet un changement dans le monde, la bénédiction a un impacte sur la réalité.

Cet impacte peut s’expliquer par le fait que la déprise de soi, le fait de se dire “rien ne m’appartient” ou “je ne suis rien”, ouvre à l’homme la porte de la liberté, et lui permet de comprendre clairement ses propres désirs.

Avant de montrer les bénéfices que l’homme peut tirer en pensant qu’il ne possède pas une nature fixe et qu’il est dans une constante renaissance, il est important de montrer d’abord ce qu’il y a d’effrayant dans cette idée et de comprendre la raison pour laquelle la société moderne préfère penser que l’homme a une nature statique.

En effet, la société moderne pense que l’homme ne peut atteindre une stabilité psychologique que si il est sur de lui même. Être sur de soi même cela veut dire être conscient de ses qualités. L’homme moderne doit être conscient qu’il est intelligent si il veut réussir, il doit être consceint qu’il beau ou qu’il est riche, qu’il sait faire telle ou telle chose. Si un homme nie ces qualités en lui, il est condamné à être un “looser”. Celui qui ne veut pas prendre conscience de ses qualites en s’identifiant à elles, celui là, ne se sentira jamais assez sure de lui pour réussir quoi que ce soi dans le monde, voila la doctrine moderne. Est ce vrai? À mon avis, rien n’est plus faux!

D’abord, l’homme sait au fond de lui même que rien ne lui est acquis. Un homme sait que si il a réussit une chose une foi cela ne prouve pas qu’il le réussira une deuxième foi. Un champion de boxe sait que sa victoire ne s’est jouée que sur un instant, et qu’à une fraction de seconde prêt, cela aurait pu être lui qui aurait été au tapis, le boxeur sait que dans une revanche les jeux ne sont jamais faits d’avance. Très tôt, l’homme comprend que ses facultés physiques ne sont pas stable, et il en va de même de ses facultés mentales, on n’a pas toujours le même “QI”, on ne brille pas tout le temps. Il en va de même dans le succès dans les affaires, on ne réussit pas toujours. Il se trouve donc, qu’au fond de lui même, l’homme sait, que lorsqu’il se dit “je suis intelligent” ou “je suis fort”, il se ment à lui même. Or, la confiance en soi ne peut pas venir d’un mensonge plus ou moins conscient. Le fait de s‘identifier à ses qualités ne peut pas être la source de la confiance en soi.

Il y a un autre effet pervers lorsque l’homme essaie de se constituer une identité stable, c’est qu’il va toujours trouver qu’il est nécessaire pour lui de se prouver qu’il est l’image qu’il se donne de lui même. Je me souviens de ce film de Godard où il disait qu’il avait besoin de prouver qu’il était créatif pour se donner le droit de vivre. Un homme qui veut avoir l’image d’être en bonne santé physique s’oblige tous les ans à courir le marathon, il doit faire une performance pour se prouver qu’il est vraiment en forme et qu’il est fort. Un homme qui veut se donner l’image d’être séducteur s’oblige à aller draguer en boite trois fois par semaine pour se prouver à lui même qu’il ne perd pas la main. Un auteur se sent obliger d’écrire un livre tout les ans pour se prouver à lui même qu’il est vraiment créatif. Cette nécessité de se prouver à soi même oblige l’homme à s’aliéner à un comportement répétitif.

Pour avoir confiance en lui l’homme s’oblige à une discipline de la performance qui ne lui laisse aucune liberté. On comprend mieux pourquoi la société moderne veut à tout prix que l’homme se forge une identité stable, lorsque l’homme accepte une image de lui même il se condamne à l’esclavage.

Il y a plus que cela, comme dans l’absolue l’homme n’a pas d’identité stable et que rien ne lui ai acquis, il a du mal se forger une image stable de lui même. Ainsi, pour se faire une image de lui même, l’homme doit s’identifier à une autre personne. L’homme est forcé pour se créer une identité de se reconnaitre dans des images extérieures. Il va s’identifier à son père, à sa mère, à son prof de fac, à son rav, au personnage de “friends”, à la photo de la pub de Nike. En fait la société moderne utilise “le mythe de l’identité stable” de l’homme pour transformer les hommes en robots performants, des robots qui sont facilement adaptables au besoin du groupe. Le mythe “de la confiance en soi” est la pierre angulaire de la société de consommation et de production, elle rend l’homme complètement dépendant de la société.

Mais il y a plus grave, dans la quête de l’identité et de la confiance en soi, dans cette nécessité de se prouver à soi même qu’il est conforme à l’image qu’il se donne de lui même, l’homme crée un rapport angoissant avec la mort . Par exemple, le marathonien sait qu’un jour ou l’autre il n’arrivera plus à courir le marathon, son marathon devient alors une bataille contre la mort, le marathonien veut se prouver à lui même qu’il n’est pas en train de mourir. Malheureusement, l’homme est toujours perdant lorsqu’il se bat contre la mort. La peur de la mort, ce fruit de la volonté d’être sur de soi, oblige l’homme à produire et à emmagasiner à l’infini des biens de toutes sortes, pour qu’à sa mort il puisse compter les points en se disant: “je ne suis pas mort je laisse un héritage”.

Je pense que ces paragraphes résument bien ce qu’est le contraire d’une bénédiction.

2- Isaac est-il un épicurien?

Isaac reprit "Vois, je suis devenu vieux, je ne connais point l'heure de ma mort. Et maintenant, je te prie, prends tes armes, ton carquois et ton arc; va aux champs et prends du gibier pour moi. Fais m'en un ragoût comme je l'aime, sers-le moi et que j'en mange afin que mon cœur te bénisse avant ma mort…. II reprit: "Donne, que je mange de la chasse de mon fils afin que mon cœur te bénisse!" II le servit et il mangea; lui présenta du vin et il but… Isaac aspira l'odeur de ses vêtements; il le bénit et dit: "Voyez! Le parfum de mon fils est comme le parfum d'une terre favorisée du Seigneur!

Regardons maintenant du coté d’Isaac, notre patriarche, un home ligoté aveugle qui ne sort pas de chez lui, par ce qu’il est comme mort. Isaac Est il décrit comme un ascète qui ne profite pas de la vie? Pas du tout! La torah nous dit que c’est un fin gourmet qui est sensible aux odeurs et aux voix, tout les autres sens d’Isaac se sont surdéveloppés pour remplacer le sens de la vue. Il est intéressant de voir que dans notre société de l’image, tout les autres sens deviennent de plus en plus atrophiés, le gout des aliments et de la cuisine se détériore, les parfums sont tous chimiques et ils se ressemblent tous, et que dire de la musique?

De ces versets qui décrivent la sensibilité d’Isaac aux plaisirs physiques, on déduit les lois relatives aux berahot. Quand un homme fait une beraha il doit avoir un verre du meilleur vin rempli à ras bord dans la main, lors du kiddush le minhag est de sentir du myrte, il faut que la beraha soit chantée. Lorsqu’un homme fait une beraha tout les sens doivent s’imprégner de sensations agréables, tous les sens, sauf la vue. Car l’image c’est la fixité et la fixite c’est le contraire de la beraha, “la beraha ne peut venir que sur une chose cachée de l’œil”, c’est pour cela que Isaac qui est la source des berahot est aveugle. Pour faire une beraha l’homme doit prendre conscience de tous les bienfaits que D donne à l’homme à chaque instant, il doit donc chercher à s’entourer de sensation agréable pour sentir les bienfaits de D. De plus, nous avons vu que la beraha permet à l’homme de se libérer d’une obligation morale envers lui même, cette libération ouvre à l’individu la porte du plaisir.

Lorsque l’homme sait qu’il n’a pas de présent et qu’il n’a pas d’essence fixe. Il sait aussi que tout est possible pour lui, car c’est D qui l’a rendu intelligent hier par pure bonté, alors pourquoi D ne le rendrait pas encore plus intelligent aujourd’hui, la bonté d’Hachem n’a pas de limite, elle ne nécessité aucune preuve.

De plus lorsqu’un homme est reconnaissant à D des bienfaits qu’il lui donne, il prend aussi conscience du même coup de sa propre valeur. Par exemple si je suis reconaiscant à D de m’avoir donné l’intelligence je reconnais par la même que j’ai été intelligent. En étant reconnaissant à D l’homme peut reconnaitre aussi le bien qu’il y a en lui, et c’est cette reconnaissance qui donne confiance en soi.

3- La passivité d’Isaac

Dans la plus part des passages de la torah Isaac est passif. Le midrash dit que Isaac était au courant de la vente de Yossef, et de sa situation en Egypte, mais il n’a rien dit a son fils Jacob, qui était pourtant plongé dans une angoisse terrible à cause de la disparation de son fils, car Isaac a dit “si D ne l’a pas dit a Jacob je n’ai pas à le dire”. Ceci peut paraitre révoltant, de plus Isaac était prêt à donner les bénédictions à Esaü bien que c’était un racha, et lorsque Jacob prend les bénédictions il acquiesce passivement en disant “eh bien qu’il soit béni”. Cette passivité d’Isaac n’est pas un but en soi mais elle montre qu’Isaac ne se sent pas obligé de produire. Contrairement à l’homme moderne Isaac ne se sentira pas coupable si il meurt et qu’il n’a pas transformé le monde.

La conclusion qu’il faut tirer du comportement de Isaac ce n’est pas “autant ne rien faire et boire du vin en mangeant de bon petit plats”, c’est plutôt “si je veux, je peux ne rien faire, je suis prêt à rester entièrement passif, je ne dois rien à personne et personne ne me doit rien, puisque je ne suis rien, et si je décide d’agir je ne le fais pas à cause d’une obligation morale ou sociale, ou par ce que je me sens coupable, mais uniquement par ma propre volonté, par amour pour D ou par amour pour l’autre ou la nature ou le monde.” La rigueur du jugement qui consiste à dire que l’on n’existe pas vraiment est nécessaire à l’homme pour lui permettre de rencontrer son véritable désir et pour lui permettre d’agir librement par sa propre décision. C’est ca la vraie beraha. Isaac est capable de voir le véritable désir de chacun, c’est pour cela qu’il peut bénir.

4- Les étonnantes bénédictions d’Isaac.

Les bénédictions qu’Isaac donne à ses enfants sont des bénédictions en demi-teinte, surtout par ce qu’avec ces bénédictions Isaac crée la haine entre les frères. Il dit dans ses bénédictions qu’un des frères sera l’esclave de l’autre et qu’ils se combattront tout le temps, chacun essayant de prendre le dessus sur l’autre. Le midrash dit que celui qui a crée l’antisémitisme c’est Isaac. La bénédiction d’Isaac à son fils Jacob c’est la haine de son frere. Comment est ce possible? Pourquoi Isaac veut il que ses enfants se battent à mort et se haïssent? Comment peut-on penser que cette dynamique de haine soit une bénédiction?

En fait Isaac peut bénir les autres par ce qu’il comprend le véritable désir de chacun, il ne fige pas ses enfants dans des images en disant “toi tu seras médecin” “toi tu seras avocat.” Isaac comprend que Jacob et Esaü sont pleins de contradictions, Jacob veut être un homme spirituel, mais, il ne dit pas “non” à l’argent et aux plaisirs matériels, c’est la même chose pour Esaü qui préfère la chasse mais qui n’en demeure pas moins avide de spiritualité. C’est a mon avis l’idée que la torah veut nous faire passer lorsqu’elle dit que Jacob se déguise en Esaü et qu’Esaü cherche à tromper son père en se faisant passer pour un homme pieux.

Isaac sait que si un homme choisi une voix il doit faire des sacrifices, on ne peut résoudre ses contradictions qu’en donnant la prépondérance au désir le plus fort. Jacob est plus spirituel que matériel, mais s’il reçoit trop de matérialité il risque de se détourner de sa véritable nature. Si l’antisémitisme n’existait pas, cela ferait longtemps qu’il n’y aurait plus de juifs. C’est ce qu’Isaac voit, il faut donc qu’il crée Esaü et sa haine pour permettre à Jacob de s’orienter plus pleinement dans le chemin de la spiritualité et du service de D.

Isaac comprend qu’Esaü n’est pas fait pour la spiritualité, car Esaü est à la recherche du pouvoir et de la puissance, entre les mains d’Esaü la spiritualité peut devenir destructrice (l’église), pour détourner Esaü du chemin de la spiritualité Isaac range Esaü dans une catégorie inferieure à Jacob dans ce domaine. Esaü qui cherche le pouvoir et l’excellence perd tout intérêt dans la spiritualité, il peut donc ce consacrer à ce a quoi il était destiné, c’est à dire la construction physique du monde.

Conclusion

Pour le fun, et pour les intellos, je veux simplement positionner ce dvar torah dans la culture philosophique. Il y a ici clairement une approche pragmatiste de D à la William James. Le D dont il est question ici c’est toujours l’idée que l’on se fait de D. Lorsqu’un homme prie D ou qu’il lorsqu’il pense à D, il est obligé de se faire une représentation conceptuelle de D, par exemple lorsque l’on dit que D est notre roi ou notre père, on parle de l’idée de D qu’il y a en nous, cette idée ne correspond pas au D réel. Mais cette idée est une interface nécessaire à l’homme pour communiquer avec D. Le D auquel on s’identifie en faisant une beraha, ce n’est pas le D absolu, dont on ne peut pas dire le nom, c’est l’interface, c’est cette interface qui est appelée dans la Kabala “matatron”, donc en faisant une beraha on ne devient pas D à proprement parler.

C’est aussi cette interface qui a été analysée par Lacan et les psychanalystes. L’originalité du pragmatisme face à la psychanalyse consiste à en envisager l’idée de D en analysant les mécanismes psychologique et psychiques qu’elle entraine de manière mécanique dans différents domaines. La psychanalyse cherche à analyser les causes de l’idée de D, alors que la philosophie pragmatiste cherche à en analyser les conséquences. Ici j’ai voulu montrer que l’idée de D peut libérer d’une culpabilité obsessionnelle qui peut être inhérente à l’athée.

(Lorsque j’ai dit dans le cours sur Leh Leha que l’on ne peut pas mentir à D je me mettais dans la même optique pragmatiste. c’est à dire que lorsque l’on parle à l’idée de D qu’il y a en nous, on parle comme devant un miroir, et ce miroir nous permet de mesurer la nature exacte de nos sentiments et leurs distances par rapports aux mots qui les exprime. Si ce n’est pas assez clair, allez voir les questions réponses sur la parasha de Leh Leha.)

Dans le rapport à la morale on peut parler chez Isaac d’un rapport ironique à la morale, le mot Isaac veut dire celui qui rigolera, pas celui qui sera heureux ou serein, mais celui qui rigolera. C’est à mon avis l’idée d’ironie qu’il faut chercher derrière ce prénom. C’est une ironie et une distance face à la morale. (Le midrash ou Isaac propose à D de s’associer avec lui pour pardonner les fautes des juifs va dans ce sens).

La morale qui définit “le bien” dans le devoir envers la répétition infinie d’action similaire est empruntée à la critique de Nietzsche sur la morale, c’est à mon avis ce genre de morale qui est l’antithèse de Isaac. La gémellarité de Jacob est Esaü est là pour nous montrer que le bien ne peut être qu’une construction qui se définie dans un futur, à l’ origine le bien et le mal sont indissociable l’un de l’autre, ils sont trop entremêlés. Le bien n’est pas une idée originelle à laquelle il faudrait revenir, c’est un idéal à réaliser dans le futur, la beraha permet de créer le lien entre l’état présent et l’idéal du futur.

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