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  • Rav Uriel Aviges

Chemot 5772

Dans ce cours nous explorons la notion de timidité dans la torah à travers deux exemples contradictoires celui de Moshé et celui des juifs en general. Moshé est timide avant de recevoir la torah il n'est pas capable de s'exprimer, c'est la torah qui va lui donner la possibilité de s'exprimer. Par contre les juifs sont arrogants et la torah va les rendre timides. Il semblerait que chacun a une double relation avec la torah d'une part il est Moshé c'est à dire qu'il est structuré par la torah, la torah lui donne la possibilité de s'épanouir et de s'exprimer d'autre part il est frustré par la torah comme les autres juifs.

La thora nous raconte comment Moshé a été appelé par D vers un buisson ardent. Les versets disent : « Or, Moïse faisait paître les brebis de Jéthro son beau-père, prêtre de Madian. Il avait conduit le bétail au fond du désert et était parvenu à la montagne divine, au mont Horeb. 2 Un ange du Seigneur lui apparut dans un jet de flamme au milieu d'un buisson. Il remarqua que le buisson était en feu et cependant ne se consumait point. 3 Moïse se dit: "Je veux m'approcher, je veux examiner ce grand phénomène: pourquoi le buisson ne se consume pas." 4 L'Éternel vit qu'il s'approchait pour regarder; alors Dieu l'appela du sein du buisson, disant: "Moïse! Moïse!" Et il répondit: "Me voici." 5 Il reprit: "N'approche point d'ici! Ôte ta chaussure, car l'endroit que tu foules est un sol sacré!" Il ajouta: "Je suis la Divinité de ton père, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob..." Moïse se couvrit le visage, craignant de regarder le Seigneur. . 9 Oui, la plainte des enfants d'Israël est venue jusqu'à moi; oui, j'ai vu la tyrannie dont les Égyptiens les accablent. 10 Et maintenant va, je te délègue vers Pharaon; et fais que mon peuple, les enfants d'Israël, sortent de l'Égypte." 11 Moïse-dit au Seigneur: "Qui suis-je, pour aborder Pharaon et pour faire sortir les enfants d'Israël de l'Égypte?" ... Moïse dit à l'Éternel: "De grâce, Seigneur! Je ne suis habile à parler, ni depuis hier, ni depuis avant-hier, ni depuis que tu parles à ton serviteur; car j'ai la bouche pesante et la langue embarrassée. »

Le midrash dit que Moshé bégayait, il avait des difficultés d’expressions. Sa première conversation avec D le décrit comme un homme timide. Moshé se couvre le visage par ce qu’il a peur de regarder l’ange. Il n’ose pas parler à Pharaon et aux sages d’Israël, c’est Aaron qui doit parler à sa place. Cependant, par la suite, en recevant la torah Moshé va apprendre à s’exprimer, la timidité de Moshé disparait dans la suite du Pentateuque. Dans l’Exode Moshé demande à plusieurs reprises le droit de contempler la face de D. A la fin de sa vie, Moshé est même puni pour avoir été trop arrogant avec les enfants d’Israël, lorsqu’il leur dit « Or, écoutez, ô rebelles! Est-ce que de ce rocher nous pouvons faire sortir de l'eau pour vous?! » (Nombres 20). A travers le livre du Pentateuque Moshé devient de plus en plus extraverti, on dirait aujourd’hui qu’il prend confiance en lui et qu’il s’épanouit.

Chez les enfants d’Israël on observe le mouvement inverse. Les enfants d’Israël sont décrits d’abord comme rebelles et arrogants, puis, plus on avance dans le texte plus ils deviennent soumis et timides envers D et envers Moshé.

A ce propos, le talmud (Betsah 25b) dit « Rabi Meir a dit : pourquoi la torah a-t-elle été donnée au peuple juif ? Par ce qu’elle est la nation la plus arrogante. Dans l’école de rabbi Ishmael on enseigne ; « la torah est appelée « une loi de feu ». Il était important que l’on donne cette loi brulante aux enfants d’Israël, par ce que s’ils n’avaient pas reçu cette loi pour les calmer, aucun autre peuple n’aurait pu leur résister. Cet enseignement corrobore l’enseignement de rabbi Chimon le fils de Lakish que voici ; « il y a trois arrogant. Le chien est la plus arrogante des bêtes, le coq est le plus arrogant des oiseaux, et Israël et la plus arrogante des nations ».

Dans ce passage du talmud, les enfants d’Israël sont décrits comme étant naturellement arrogants. Pourtant dans un autre passage du talmud les juifs sont décrits (Yebamoth 79a) comme étant naturellement « timides, généreux et magnanime ». Pour résoudre cette contradiction entre les deux passages du talmud, le Maharsha, et le Maharal de Prague expliquent que c’est la torah qui transforme les juifs en les rendant timides. Avant que les juifs n’acceptent la torah ils étaient plus arrogants que les autres nations, par contre, après avoir accepté la torah sur le mont Sinaï, les juifs sont devenus timides. Le talmud dans le traite de Nedarim (20) va même jusqu'à dire que le but du don de la torah c’était uniquement d’inculquer la timidité aux juifs.

La torah décrit donc deux mouvements diamétralement opposés en ce qui concerne le don de la torah, chez Moshé la torah transforme un homme timide en un homme capable de s’exprimer frisant même l’arrogance. Alors que par ailleurs, la torah annihile l’arrogance du peuple d’Israël pour en faire des timides. Il apparait dans les deux cas que la timidité est l’enjeu central du don de la torah.

La timidité de Moshé dans la vision du buisson ardent s’exprime d’abord envers D, ensuite envers les hommes. Arrêtons-nous sur la timidité de Moshé envers D.

Le talmud dans le traitée de Berahot (7a) dit « Comment comprendre le verset « tu ne pourras pas voir ma face, car aucun être humain ne peut voir ma face et survivre» ? Rabbi Yehoshuah fils de Korha dit : « voici ce que D a dit à Moshé : « lorsque j’ai voulu, (te montrer mon visage, dans le buisson ardent), tu n’as pas voulu (puisque Moshé s’est couvert le visage pour ne pas voir la révélation divine dans le buisson). Maintenant que c’est toi qui veux, (voir mon visage) moi je ne veux plus (te le montrer) ! ».

Rabi Yehoshuah fils de Korha pense que D a dévoilé sa face à Moshé dans le buisson ardent, mais Moshé a refusé de voir la face de D. Par pudeur, Moshé s’est couvert la face. Par la suite, après la faute du veau d’or, Moshé a voulu voir la face de D, mais D a refusé de lui montrer son visage pour le punir de sa gêne du début. Cette interprétation de rabbi Yehoshuah parait difficile, car lorsque D refuse de montrer son visage à Moshé, après la faute du veau d’or, le verset explique clairement la raison de ce déni. Le verset dit « qu’un être humain ne peut pas voir la face de D et survivre ». Or, pour cette raison, il est impossible de penser que D ait pu révéler son visage à Moshé dans le buisson ardent. Si D avait montré son visage à Moshé, cette apparition aurait causé la disparition de Moshé. De plus, on ne comprend pas pourquoi Moshé serait puni pour ne pas avoir regardé le visage de D, car si cette vision lui avait été fatale, Moshé n’aurait fait que préserver sa vie en se couvrant le visage.

L’interprétation de rabbi Yehoshuah nous oblige à penser qu’avant de recevoir la torah, Moshé pouvait voir le visage de D et survivre. Le face à face avec D est devenu impossible uniquement dans un deuxième temps, lorsque Moshé a reçu la torah. Rabbi Yehoshuah explique que l’impossibilité d’un face à face, s’est développée à partir du moment où Moshé a refusé de voir la face de D par un excès de pudeur lors de la révélation du buisson ardent. En recevant la torah Moshé prolonge le mouvement d’effacement qu’il avait initié en couvrant son visage devant le buisson ardent. Si Moshé voit le visage de D, s’il découvre son visage pour regarder, alors c’est le don de la torah et l’existence même de Moshé qui sont remis en doute.

Moshe se construit lui-même en recevant la torah, pour cela il est obligé de nier sa propre personnalité. Moshé s’annule complètement devant la révélation qu’il reçoit. Il refuse de voir la face de D, c'est-à-dire qu’il refuse d’envisager l’altérite de sa subjectivité devant la présence de D. Moshé ne veut pas voir le visage de D, par ce qu’il ne veut pas sentir la présence son propre visage. Le timide n’a pas peur de l’autre, il a peur de sentir sa propre présence sous le regard de l’autre.

Dans ce mouvement d’effacement, Moshe devient complètement dépendant de son rapport à D. En recevant la torah Moshé choisit de s’identifier complètement à son rapport à D. Grace à ce retrait de lui-même, Moshé devient capable de se reconstruire et il acquiert la capacité de communiquer. A partir de la vision du buisson ardent Moshé décide de devenir complètement dépendant de sa mission. Lorsqu’il se couvre le visage, Moshé montre qu’il ne peut plus se ressaisir comme une subjectivité faisant face à D. Après le don de la torah Moshe est tellement dépendant de son évanouissement devant D, qu’il ne peut plus remettre en doute cette dépendance, il ne peut plus sentir sa face en face de D. Il ne peut plus envisager sa propre subjectivité sans mourir.

La timidité de Moshé a disparue par ce qu’elle a été multipliée par elle-même, Moshé a tellement perdu la conscience d’exister qu’il peut parler aux autres sans crainte, vu qu’il n’existe que par la mission de D. Je peux illustrer ce mécanisme psychologique à partir d’une anecdote. Mons fils apprend à faire la prière, il ne veut pas utiliser un sidour traduit par ce qu’il pense que c’est le sidour des nuls. Mais il veut comprendre le sens des mots sans l’aide de personne. Dans le sidour qu’il utilise il y a un seul mot en anglais, c’est une abréviation ; « cong » qui veut dire « congregation ». À chaque fois que l’assemblée doit dire quelque chose, il est écrit sur le sidour au début de la phrase « cong ». Mon fils me dit « je sais ce que veut dire le mot « amen » ! Je lui dis « mais qu’est ce que ca veut dire ? » Il me répond « amen » ca veut dire « cong ». (Puisque devant le mot « amen » il est écrit à chaque foi sur le sidour le mot « cong ») Je lui demande : « peut être que tu as raison, mais qu’est ce que cela veut dire « cong » ? Il me répond : « et bien c’est simple « cong » ca veut dire « amen » !

On peut dire que c’est de cette manière que Moshé a reçu la torah. Moshe n’a pas chercher à comprendre d’un point de vue subjectif comment il pouvait analyser les préceptes de la loi, il a nié sa subjectivité et il a formaté son esprit en intégrant les lois qu’il recevait de D. (A mon avis c’est exactement comme ca que Maimonide a apprit la torah et la philosophie). Cette identification à la loi permet à Moshé de s’épanouir en prenant confiance en lui même.

Les enfants d’Israël eux, reçoivent la torah comme une frustration qui vient de l’extérieur, pour eux le face à face avec D est possible. Comme le dit le verset « "Certes, l'Éternel, notre Dieu, nous a révélé sa gloire et sa grandeur, et nous avons entendu sa voix du milieu de la flamme; nous avons vu aujourd'hui D parler à l'homme et celui-ci vivre! ». Les bne Israël ne nient pas leur subjectivité et leur humanité en recevant la torah, ils veulent rester vivants devant D. Le prix à payer pour ce face à face c’est la timidité devant D et devant la loi. Si on accepte sa subjectivité on se sent toujours au fond coupable d’exister. Pour les bne Israël la torah est une frustration par ce qu’ils refusent d’annihiler complètement leur subjectivité face à la torah. De ce fait contrairement à Moshé ils se sentent fondamentalement coupables devant D.

Cette volonté d’indépendance permet aux juifs un face à face avec D, impossible pour Moshé. Le verset cité plus haut est immédiatement suivit par le verset suivant : « Mais désormais, pourquoi nous exposer à mourir, consumés par cette grande flamme? Si nous entendons une fois de plus la voix de l'Éternel, notre Dieu, nous sommes morts. » . À première vue cette phrase des enfants d’Israël semble contredire la précédente, mais en fait, elle en est la suite logique. Dans cette deuxième phrase les juifs disent a Moshé que si la révélation du Sinaï continue, alors ils ne seront plus capables d’exister face à D. Si les dix commandements sont donnés directement par D, tous les juifs vivront leur rapport à D comme Moshé, ils perdront leur identité propre, ils ne pourront plus vivre avec honte en face de D.

L’étude et l’accomplissement de la torah, sont un balancement constant entre la position de Moshé et celle des enfants d’Israël, entre l’effacement de soi et l’affirmation de soi devant D et devant les autres. « Rabbi Akivah dit, avant que je commence à étudier la torah j’avais l’habitude de dire « si je vois un talmid haham (un érudit en thora), je vais le mordre comme un âne », ses élèves lui ont dit : « notre maitre ! Dis plutôt comme un chien !», mais il répondait « non ! Un chien ne cause pas de fracture par sa morsure, alors que la morsure d’un âne casse même les os »  (Talmud Psahim 49)

Ailleurs, (Menahot 29) le talmud raconte que Moshé a assisté à un cours de rabbi Akivah et qu’il ne comprenait pas ce que rabbi Akivah disait. Mais, à la fin du cours, pour répondre à une question d’un élève, rabbi Akivah a répondu « ceci est une loi reçu par Moshé au Sinaï », en entendant cela Moshé a été apaisé. En recevant la torah, rabbi Akivah suit le même cheminement que le peuple d’Israël. C’est-à-dire qu’avant d’étudier la torah rabbi Akivah est arrogant et par la suite il devient humble. Comme les juifs au Sinaï, Rabi Akivah conserve sa subjectivité lorsqu’il interprète les textes, c’est pour cela qu’il donne des explications aux lois de la torah que Moshé ne peut pas comprendre. Moshe par contre, a une vision plus globale et plus définitive de la torah. C’est pour cela que finalement rabbi Akivah ne peut justifier sa pensée qu’à travers le message de Moshé. Contrairement à rabbi Akivah, Moshé s’est identifié à la torah il la connait de l’intérieur, sans être capable de la saisir du dehors, pour Moshé « amen » ca veut dire « cong » et « cong » ca veut dire « amen ».

Chaque juif a en lui un peu de Moshé et de rabbi Akivah. Comme Moshé, on s’identifie à la torah pour qu’elle nous structure et qu’elle nous aide à nous épanouir en nous donnant une identité et une justification. Mais, dans un deuxième temps, on cherche à se retrouver comme une subjectivité faisant face à la torah en l’interprétant et en la questionnant, comme rabbi Akivah et les enfants d’Israël. Ce mouvement de va et vient est progressif et infini, car plus on accepte la torah comme une structure absolue plus on est capable d’identifier sa subjectivité par rapport à elle. Ensuite, plus on est capable de d’identifier sa subjectivité, plus on prend conscience des limites de cette subjectivité. Enfin, la prise de conscience de ces limites, renouvelle chez nous la nécessité de s’identifier à une structure plus absolue, et ainsi de suite. Il n’y a pas de contradiction entre la construction de sa subjectivité et l’acceptation radicale et structurante de la loi, il y a au contraire une synergie positive.

C’est cette même synergie qui doit rythmer nos rapports aux autres, la relation à l’autre est un balancement constant entre une acceptation de la présence radicale de l’autre, l’effacement de soi (l’acceptation de la loi) puis la nécessité d’affirmer sa propre subjectivité, c’est à travers cette dynamique incessante que l’on peut bâtir des relations saines et durables.