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  • Rav Uriel Aviges

Chemot 5769


1- La gloire de D est dans la multitude de la nation

Le livre de l’Exode est le récit du début de l’histoire d’Israël en tant que nation. Il y a un changement radical entre le livre de la Genèse qui raconte l’histoire d’individus, dans leurs rapports à D, et le livre de l’Exode qui est le récit de l’histoire d’un peuple et d’une communauté.

Or, l’idée même d’une nation ou d’un peuple comme étant un agent du rapport à D peut paraitre surprenant. En effet, la torah nous dit dans le Deutéronome “la torah est dans ton cœur et dans ta bouche”, et dans la Genèse la torah dit “l’homme est à l’image de D”. Ces versets semblent indiquer que le rapport de l’homme à D est un rapport personnel et individuel, qui n’a pas besoin de passer par l’interface d’un peuple ou d’une communauté. La Genèse nous a montré que l’homme se retrouve avec D dans la solitude, lorsque Avraham fait la prière il cherche toujours à prier à l’abri du regard des autres (nous dit Tosfot Rabenou Perets au début de Pesahim). Dans l’Exode, par contre, on nous parle d’un D qui réside parmi les myriades d’Israël.

La halacha dit que l’homme doit chercher à prier dans la communauté le plus grande, par ce que c’est une plus grande gloire pour D, mais aussi par ce que la présence divine réside dans la multitude. Le talmud dans Yebamot 64 dit “la chehinah ne peut pas résider dans une communauté ou il y a moins de 22000 personnes”. (Bien que la Mishna dans Pirkei Avoth dit que la chehinah réside même sur une seule personne qui étudie la torah, ou sur deux ou cinq, ou dix, ces niveaux de chehinah sont moindre que celui qui repose sur 22000 juifs). Cette idée d’un D que l’on rencontre dans la multitude parait à première vue étonnante, si la torah est dans notre cœur, et si l’homme est à l’image de D, la logique voudrait que ce soit dans ce qu’il y a d’unique en l’homme et de plus personnel, que l’homme puisse rencontrer D, c’est à dire lorsqu’il est seul avec lui même.

Le talmud dans Chabath 153 cite l’avis de rabbi Haninah qui pense que la vie de l’homme dans ce monde dépend du mazal, de la chance. Les commentaires se demandent comment rabbi Haninah comprend-il les versets de la torah qui promettent un salaire pour les mitswoth ou une punition pour les fautes dans ce monde ci?

Le Rashbah et le Maharsha répondent que selon rabbi Haninah, le salaire des mitswoth dans ce monde est uniquement promis à la communauté d’Israël dans sa globalité, mais pas à l’individu, il en va de même avec les punitions. L’individu particulier ne sera jugé pour ses actions que dans le monde futur, alors que la communauté dans sa globalité est jugée et récompensée dans ce monde ci. Ce passage du talmud montre bien que la communauté est une interface primordiale dans le rapport à D, non seulement dans la proximité de la présence divine mais aussi dans l’application de la justice divine.

Cette idée est étonnante, car la responsabilité morale de l’homme, dépend de son libre arbitre. Le jugement divin devrait donc être appliqué à chaque individu dans sa singularité, et non pas à la communauté. A première vue le “ jugement de la communauté”, ne peut être que de l’addition des jugements individuels de ses membres, il est donc impensable d’attribuer des propriétés à ce jugement communautaire qui ne se retrouvent pas chez ses membres. (Il est amusant de remarquer que cette vision du talmud qui envisage un groupe comme n’étant pas uniquement l’ensemble de ses éléments, coïncide tout à fait avec la physique quantique, ou la théorie des groupes en mathématique.)

2- La faillite chronique d’Israël dans le désert

Une deuxième question générale sur le livre de l’Exode c’est le mystère de la faillite chronique d’Israël.

Israël voit des miracles extraordinaires sous ses yeux tous les jours, durant tout le récit de l’exode. Pourtant, les juifs sont constamment en train de se rebeller contre D : ils font le veau d’or, ils refusent d’aller en Israël, ils se plaignent constamment, même devant la mer rouge les juifs commencent déjà a vouloir se rebeller contre D. Ces réactions des juifs sont très étonnantes.

Ce qui est encore plus étonnant c’est que ces moments de révolte sont parfois simultanés avec des moments d’élévation spirituelle. Par exemple, le talmud dit que mêmes les esclaves non juives ont vu sur la mer rouge un dévoilement de la gloire céleste, supérieur à celui qu’a vu Hezekiel, lorsqu’il a la vision de la merkavah. Or le verset des Psaumes dit que les juifs se sont révoltés au moment même ou il traversaient la mer rouge, un midrash explique qu’ils avaient pris avec eu une statue le “pessel mikah” que les juifs mettaient au devant d’eux, lorsqu’ils marchaient dans la mer tout en glorifiant cette statue et en la remerciant de leur ouvrir la mer. Un autre midrash (talmud Pesahim) dit que les juifs ne croyaient pas que les égyptiens étaient morts dans la mer rouge, et ils ne faisaient pas confiance à D. Il apparait en tout cas clairement dans le texte de l’Exode que les juifs ne voulaient pas traverser la mer et qu’ils voulaient rentrer en Egypte. Comment expliquer qu’au même moment ou les juifs ont la révélation prophétique ils servent les idoles égyptiennes?

3- Pourquoi les juifs ont ils un mérite pour avoir suivi D dans le désert ?

Avant de donner une réponse à ces deux questions, je veux encore poser deux questions annexes.

Le verset de la haftarah dit “je me suis souvenu de l’amour de ta jeunesse, lorsque tu étais ma fiancée et que tu m’as suivi dans un désert où on ne pouvait rien semer”.C’est à dire que les juifs ont suivi D sans prendre de provisions pour le chemin, ils ont eu la foi. Ce qui est étonnant, c’est que le prophète considère cela comme un mérite pour les juifs, car a priori les juifs n’avaient pas d’autre alternative, ou bien ils allaient dans le désert, ou bien ils continuaient à se faire maltraiter par les égyptiens. En quoi le fait de suivre D, pour fuir l’esclavage, peut il être considéré comme un mérite et une preuve d’amour pour D?

4- Pourquoi les égyptiens cherchent à copier les miracles de D ?

Deuxièmement, pourquoi les égyptiens essaient-ils à chaque fois de répliquer les plaies que D envoie en utilisant la magie? Qu’est ce que les égyptiens gagnaient en faisant cela? Lorsque D frappe les égyptiens en transformant toute l’eau d’Egypte en sang, les magiciens égyptiens essaient eux aussi de transformer l’eau en sang. Si toute l’eau était transformée en sang, quel intérêt avait pharaon de refaire cette expérience maléfique, et de gâcher toute l’eau qu’il restait? Le Zohar dit même que les égyptiens n’avaient pas d’eau à transformer en sang. Ils ne pouvaient que transformer le sang en sang. Qu’est ce que cela veut dire?

5- Préparer son cœur c’est se maitriser soi même

La réponse à toutes ces questions se trouve dans un verset des Psaumes qui dit que la raison pour laquelle la génération du désert a failli c’est par ce qu’“ils n’avaient pas préparé leurs cœurs” “c’est par ce qu’ils n’ont pas préparé leurs cœurs qu’ils se retournent constamment”, qu’est ce que cela veut dire préparer son cœur?

Nahmanide, dans une lettre qu’il écrit à son fils, explique que préparer son cœur cela veut dire casser le mouvement spontané du cœur. Nahmanide dit à son fils examine tes actions le matin et le soir, le matin pour prévoir ce que tu veux faire, et le soir pour faire le bilan de ce que tu as fait, (un briefing et un débriefing). Il dit encore “pense les phrases que tu vas dire avant de commencer à parler”. Il dit encore “fait le vide en toi avant de faire quoi que ce soit” pour te concentrer uniquement sur ce que tu vas faire. Le contraire de la préparation du cœur, pour Nahmanide, c’est la colère, ou l’homme perd contrôle de lui même, et il se laisse aller à une réaction spontanée et non planifiée. La préparation du cœur c’est prendre contrôle de son cœur, et en prenant contrôle de son cœur, l’homme prend contrôle de son temps et de sa destinée, il se libère.

C’était ça le sens de la libération des juifs, mais “les juifs n’ont pas préparé leurs cœurs”, c’est à dire qu’ils se sont laissés guider par la spontanéité de leurs sentiments, c’est ce qui explique leur inconstance, les juifs ne se sont jamais libérés. Ils n’ont jamais pris le contrôle d’eux même ou le contrôle de leurs temps.

6- Pharaon pense être le maitre par ce qu’il contrôle la matière et qu’il peut la gérer.

Les égyptiens pensaient que l’homme peut prendre contrôle de son temps et de sa destinée si il contrôle la matière. L’homme n’a pas besoin de contrôler ses désirs s’il peut contrôler son environnement et les contingences de la vie. C’est un peu la vision moderne, si on a une économie forte et une matérialité confortable on va faire reculer la violence sociale, si on peut prescrire du Prozac, du Survector ou du Tranxène on n’a pas besoin de moral, puisque l’on contrôle la chimie on contrôle sa destinée.

D va faire nager pharaon dans une marmite de Prozac, pharaon ne peut plus contrôler sa volonté, il devient complètement paranoïaque. Il se croit pourtant le maitre par ce qu’il peut contrôler les éléments naturels.

Derrière la volonté de vouloir contrôler les éléments naturels, et de les comprendre, se cache la volonté de vouloir prévoir le futur pour maitriser son temps. Celui qui maitrise son temps est le véritable homme libre. C’est pour cela que pharaon recherche à reproduire les miracles de D, par ce que si pharaon peut analyser le mécanisme de fonctionnement du miracle, même si il ne peut pas l’annuler, il peut au moins le prévoir. Pharaon pense que tant que l’on peut prévoir un phénomène on peut le gérer. Si on peut prévoir la nature, comme Josef l’avait fait pendant la famine, on peut échapper à la famine et devenir grâce à cette pénurie la première puissance mondiale. Pharaon pense pouvoir arriver à gérer la colère de D de la même manière que Josef a géré la famine, c’est pour cela qu’il cherche toujours à analyser, et à isoler un mécanisme de fonctionnement. Pharaon pense que le véritable maitre ce n’est pas celui qui contrôle son cœur c’est celui qui contrôle la matière, ou qui celui qui sait la gérer.

7- D veut montrer au juifs que le véritable maitre c’est celui qui maitrise son cœur

Par opposition, dans le désert D oblige les juifs a camper sans avoir aucune possibilité de pouvoir prévoir même l’avenir proche, il y a des endroits où les juifs restaient des années et d’autres endroits où ils restaient quelques heures, D a mis les juifs dans une situation où toutes les circonstances sont imprévisibles, on ne peut pas faire des réserves de manne du jour au lendemain. Le but de D est d’expliquer aux juifs que celui qui contrôle le temps, celui qui est le véritable maitre, c’est celui qui peut contrôler son cœur.

D dit aux juifs: “peut être que dans une heure vous ne serez plus ici, mais vous êtes libres si vous êtes capables de vous contrôler vous même, de faire des plans et de les adapter”.

C’est pour cela que le fait de suivre D dans le désert, ou tout devenait totalement imprévisible, est vu comme un mérite pour les juifs. Les juifs en esclavage pouvaient prévoir ce qui allait leur arriver dans le futur, les juifs esclaves avaient une maitrise très réduite de leur temps, mais une maitrise quand même. Alors que dans le désert en suivant D, les juifs vont devoir abandonner toute possibilité de calcul prévisionnel. Dans le désert les juifs ne peuvent plus chercher à prévoir le futur de l’évolution de leur environnement, si ils veulent un contrôle sur leur temps il ne peut venir que du contrôle de leurs cœurs.

8- L’individu et la société: un moteur à explosion

Le rapport à D est un rapport individuel comme le montre la genèse, mais le message de l’exode c’est de nous dire que la liberté individuelle, et le véritable contrôle de soi, ne peuvent exister qu’à travers une communauté. L’homme ne va pas atteindre la spiritualité en se fondant dans la masse, la torah montre très bien que ce sont les mouvements de masse spontanés du peuple hébreux qui ont conduit à sa perte.

Au contraire, l’homme va atteindre une élévation spirituelle en cherchant la maitrise de lui même et de son temps en se démarquant de la masse.

Si un homme vit seul dans son rapport à D en cherchant à fuir les rapports trop rapprochés avec les autres, même si il a tout le temps pour faire ce qu’il veut, on peut dire qu’il n’est maitre de son temps que par défaut. En fait, il glande. Narcisse qui passe sa journée à regarder son reflet dans l’eau ne s’aime pas lui même, il n’aime que son image.

Celui qui, par contre, est noyé dans une société qui le happe et qui malgré tout cherche à rester maitre de lui même, en contrôlant son cœur et en planifiant lui même ses actions, c’est lui, qui est le véritable maitre de son cœur. La collectivité représente une interface dans le rapport à D dans la mesure où elle est le moteur de la progression personnelle de tous les individus qui la compose.

Ce rôle moteur de la société ne peut pas être le résultat du travail de ses guides ou de ses chefs. C’est l’individu, lui même, par son positionnement original dans la société et par sa capacité à s’y opposer, qui va donner au contexte sociale une dynamique positive pour lui même.

9- Un peu d’humour noir pour réveiller ceux qui dorment au fond

Comme on me reproche d’être misogyne et antisioniste, il faut bien que je sois fidele à mon image. Le midrash dit que la libération d’Egypte est venu par le mérite des femmes justes d’Israël qui malgré les persécutions de l’époque cherchaient à procréer le plus possible, “D est reconnaissant à ces femmes car sont ces femmes qui ont permis de faire venir au monde les 600 000 familles d’Israël” dit le midrash. Ce qui est clair, c’est que la méthode utilisée par les juifs pour se libérer des égyptiens, c’est à dire la procréation massive, méthode qui s’est avérée payante, est aujourd’hui la méthode utilisée par les palestiniens et les musulmans pour conquérir le monde. Sont-ils les véritables héritiers d’Israël? C’est à nous de prouver le contraire.

Questions d'un lecteur et réponses du Rav Aviges :

1- Pourquoi le contrôle du cœur est-il meilleur que le modèle préconisé par Pharaon (contrôle de la matière) ?

On voit bien que pharaon en voulant prendre le contrôle de la matière, perd du même coup le contrôle de lui même. C’est un mouvement mécanique plus un homme cherche à prendre contrôle de la matière et des circonstances qui l'entourent plus il perd le contrôle de lui même. A la fin pharaon fait pitié, ce n'est même plus un homme, c'est un jouet dans les mains de la nature.

2- Comment ce contrôle du cœur/destinée s'exprime à travers une nation/peuple?

De la même manière que l'homme arrive à apprendre à prendre contrôle de lui même et à planifier dans les situations les moins prévisibles, le voyage dans le désert, l'homme arrive à prendre contrôle de lui même dans les situations où il aurait le plus tendance à se retrouver noyé dans la masse. Il peut arriver à prendre contrôle de lui même dans les situations ou les interférences avec les autres sont les plus fréquentes, puisque ces situations difficiles l'obligent à un positionnement. Le positionnement de l'individu face au groupe va entrainer une réaction des autres membres du groupe qui vont aussi apprendre à se positionner. Ceci va créer un cercle vertueux, où les individus cherchent constamment à progresser individuellement, puisqu'ils sont toujours remis en question par le groupe.

Dans l'isolement l'homme se verra vite limité dans sa progression personnelle, qui sera uniforme. Les patriarches sont tous des individus exceptionnels, mais ils sont sur-développés sur certain aspects (amour chez Avraham, puissance chez Isaac, vérité chez Jacob), mais sous-développés dans d'autres (Ishmaël, Esaü, Dina). Ce n'est qu’à travers une nation que l'homme peut s'épanouir d'une manière plus complète et homogène.