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  • Rav Uriel Aviges

Bo 5772

Le rapport à la mère dans la torah

L’exode et la maternité


D parle à Pharaon par l’intermédiaire de Moshé, et il lui dit « Alors tu diras à Pharaon: ‘Ainsi parle l'Éternel: Israël est le premier-né de mes fils; 23 or, je t'avais dit: Laisse partir mon fils, pour qu'il me serve et tu as refusé de le laisser partir. Eh bien! Moi, je ferai mourir ton fils premier-né.’ » (Chap. 4 verset 22). Le Maharal de Prague dans le livre « Guevouroth Hashem » explique que cette phrase décrit l’essence de la sortie d’Égypte. Le but de la sortie d’Égypte était d’affilier le peuple d’Israël à D pour qu’il devienne le premier né de D. A partir de la sortie d’Égypte et grâce à la sortie d’Égypte les enfants d’Israël vont être appelés les premiers nés de D.

Cette affiliation des enfants d’Israël à D est fondamentalement différente d’un autre rapport de filiation au divin universel déjà existant dans la Genèse. Adam est aussi appelé le fils de D, puisqu’il a été créé par D lui-même. La différence entre le rapport filial au D de la Genèse et celui décrit dans l’Exode au sujet des enfants d’Israël, tient surtout dans le rapport à la mère. Dans la Genèse Adam et ses enfants sont les enfants de D, à condition qu’ils sacrifient le lien qui les unit à leur mère. Plus les enfants d’Adam nient le lien qui les unit à leur mère, plus ils sont affiliés à D. Par contre, à partir de la sortie d’Égypte, l’affiliation à D passe par la mère, c’est par l’affiliation à la mère que l’enfant d’Israël est appelle le premier né de D. 

Le basculement entre les deux rapports de filiation est articulé principalement dans la mitsvah du rachat des premiers nés maternels qui suit immédiatement la sortie d’Égypte. C’est à travers cette mitsvah que la torah veut nous montrer la résolution du conflit entre le rapport à la divinité et le rapport à la maternité. 

Dans cette leçon, dans un premier temps nous allons envisager le rapport maternel tel qu’on le retrouve dans la Genèse, ensuite, dans une deuxième partie nous allons envisager le rapport maternel tel qu’il est décrit à partir de la sortie d’Égypte. Dans un troisième temps, nous allons expliquer comment la mitsvah du rachat des premiers nés montre la résolution de la problématique du rapport à la maternité, et comment cette résolution s’exprime à travers la halacha.

1- La mère antinomique à la filiation à D dans la genèse

Le talmud dit à plusieurs reprises qu’Ève a apporté la mort dans le monde. Même un juste qui n’aurait fait aucune faute est destiné inévitablement à mourir. La mort doit être tellement totale que le cadavre de l’être humain doit d’abord se décomposer totalement dans la terre avant de ressusciter dans les temps messianique. Pourtant, Ève est aussi appelée dans le texte de la Genèse « la mère de tous les vivants », comme si elle était la source de la vie. Ces deux attributions de la vie et de la mort semblent être contradictoires.

Le Maharcha (Cracovie 1555-1632) explique qu’au contraire ces deux aspects d’Ève sont complémentaires, c’est parce que Ève est la mère des vivants que les vivants sont condamnés à mourir pour ressusciter. Adam était né immortel par ce qu’il n’était pas le fils d’une mère, il était le fils de la terre elle-même, il avait était modelé des mains de D à partir de la terre. Adam aurait du pouvoir communier avec la terre à travers Ève, pour pouvoir reproduire l’acte créateur divin. Mais Ève a cherché à s’approprier sa propre progéniture, elle a dit à la naissance de son fils Caïn « j’ai acquis un fils de D ». Par ce fait, elle devient la mère des vivants, mais du même coup les enfants auxquels elle donne naissance ne peuvent plus être immortel, ils sont condamnés à mort par ce qu’ils sont les enfants d’une femme et plus les enfants de D. Le Maharcha explique que c’est pour cette raison que l’être humain doit mourir pour ensuite ressusciter dans les temps messianiques, par ce qu’il doit renaitre de la terre, en niant complètement sa filiation maternelle. C’est par la naissance de la terre que l’homme peut vivre éternellement et accomplir sa destiné messianique. Pour le Maharcha, le déroulement de la vie n’est qu’un long processus de séparation d’avec la mère, cette séparation n’est possible qu’avec la mort. Ce n’est qu’après sa mort que l’homme peut véritablement être affilié à D en ressuscitant. 

Dans la même veine, le talmud (dans le traité de Berahot 63b) dit « la torah ne peut survivre que chez celui qui vomit le lait qu’il a tété des seins de sa mère ». Pour le talmud l’ascèse spirituelle nécessite l’annulation du rapport maternel. S’élever spirituellement c’est rejeter l’amour que l’on a reçu de sa mère. La maternité étant considérée comme ce qui nie essentiellement le rapport au divin. Cette idée implicite dans le récit de la vie d’Ève, se retrouve à nouveau dans l’épisode du ligotage d’Isaac. Isaac est séparé de sa mère pour être consacré comme un holocauste, lorsqu’Isaac retourne du mont Moriah sa mère est morte d’une crise cardiaque. L’ascèse spirituelle d’Isaac ne pouvait pas advenir sans la mort de sa mère. Jacob est maudit et condamné à souffrir toute sa vie par ce qu’il a écouté sa mère et trompé son père. Ensuite, Josef est haï de ses frères par ce qu’il est considéré par son père comme le premier né, puisqu’il est le premier né de sa mère Rachel, alors qu’en fait il est un des derniers nés de son père. A travers toute la genèse, le lien à la mère est vu sous un jour négatif comme une source de malédiction et de calamité. Le rapport à la mère est vu comme un lien qu’il faut briser pour permettre à l’histoire de s’accomplir en se liant avec D.

2- La maternité dans l’exode : Bityah « la fille de D » comme l’anti thèse d’Ève.

Dans l’exode, la maternité n’est plus vue sous un jour négatif. L’exemple le plus marquant de ce retournement est « Bityah », la mère adoptive de Moshé, la fille de pharaon appelée dans le texte la « fille de D ». Le nom même « fille de D » montre bien que si Moshé va être affilié à D, il va l’être à travers sa mère et non plus en dépit de sa mère. A partir de l’exode, la judaïté d’un individu est définie par sa mère, le peuple d’Israël devient le premier né de D, par ce qu’il est capable de rétablir une harmonie entre le rapport à la mère et le rapport à D. Comment ce retournement a-t-il était possible ? Qu’est ce qui articule ce retournement ?

Juste après la sortie d’Égypte, la thora commande aux juifs d’accomplir la mitsvah du rachat des premiers nés. Ce texte est fondamental puisqu’il fait partie des textes que l’on porte dans les tefilines. Je me permets donc de le citer. "Lorsque l'Éternel t'aura introduit dans le pays du Cananéen, selon ce qu'il a juré à toi et à tes pères et qu'il te l'aura livré, 12 tu céderas à l'Éternel tout ce qui ouvre la matrice, tout premier-né des animaux qui t'appartiendront, s'il est mâle, sera à l'Éternel. 13 Le premier-né d'un âne, tu le rachèteras par un agneau, sinon tu lui briseras la nuque et le premier-né de l'homme, si c'est un de tes fils, tu le rachèteras. 14 Et lorsque ton fils, un jour, te questionnera en disant: "Qu'est-ce que cela?" tu lui répondras: "D'une main toute puissante, l'Éternel nous a fait sortir d'Égypte, d'une maison d'esclavage. 15 En effet, comme Pharaon faisait difficulté de nous laisser partir, l'Éternel fit mourir tous les premiers-nés du pays d'Égypte, depuis le premier-né de l'homme jusqu'à celui de l'animal. C'est pourquoi j'immole au Seigneur tout premier-né mâle et tout premier-né de mes fils je dois le racheter. 16 Et il sera écrit comme symbole sur ton bras et comme fronteau entre tes yeux, que d'une main puissante l'Éternel nous a fait sortir de l'Égypte."

Il est intéressant de remarquer que cette mitsvah du rachat des premiers nés est lié à la mère. C’est celui qui ouvre la matrice de sa mère qui doit être racheté. Cette idée peut paraitre étonnante, puisque la torah dit aussi qu’il faut racheter les premiers nés pour commémorer le fait que D a tué les premiers nés égyptiens. Or, chez les égyptiens ce ne sont pas uniquement les premiers nés maternelles qui ont été tués, se sont tous les premières nés. Il est donc difficile de comprendre pourquoi la thora limite la mitsvah de racheter les premiers nés aux premiers nés de la mère.

De plus, le midrash explique que si il faut racheter la premier né des ânes en donnant un agneau, c’est par ce que les égyptiens sont comparés à des ânes, alors que le peuple d’Israël est comparé à un agneau. Rashi dit en effet « Et toute ouverture de la matrice d’un âne : Et non celle de tout autre animal impur. Il s’agit ici d’une décision spéciale de la Tora, les premiers-nés des Égyptiens étant comparés à des ânes. » Dans le talmud, les égyptiens sont comparés à des ânes parce qu’ils n’ont pas de filiation par le père. L’âne n’a pas de partenaire exclusif contrairement a d’autres animaux. Le talmud (Yebamoth 98a) considère que les égyptiens ne sont affiliés qu’à leur mère, contrairement aux enfants d’Israël qui eux sont affiliés à leurs familles paternelles. Il semble donc qu’à travers le rachat du premier né de la mère, c’est la filiation paternelle qui doit être rétablie. Le rachat du premier né de la mère au Cohen permet de justifier l’affiliation au père. Il reste à comprendre pourquoi et comment.

Il semble que le mécanisme de la filiation fonctionne de la manière suivante. La mère doit donner son fils au Cohen, elle consacre son enfant au service divin. Cette consécration, (exemplifiée dans la bible par Hannah dédiant son fils Samuel au service du temple) est l’opposé de la réaction d’Ève qui avait dit « j’ai acquis un enfant à D ». Lorsque l’enfant est attribué au Cohen par la mère il est restitué à D. Cette consécration à D a pour effet de libérer l’enfant de la possession du père. Le père n’est plus le maitre naturel de l’enfant, c’est le Cohen qui devient le véritable maitre. Si le père veut rester le maitre de l’enfant, s’il veut créer une filiation paternelle, le père doit mériter sa place de père. Le père doit racheter son fils au Cohen pour montrer, qu’il se met à la hauteur du Cohen. Le père ne peut mériter sa place de père que si il se consacre lui-même au service divin et qu’il est capable de représenter l’exemple du Cohen pour son fils.  Dans la mitsvah du rachat du premier né, le père n’est plus le maitre de l’enfant « de fait » par sa paternité biologique. Le père doit mériter sa place de père en rachetant l’enfant au Cohen, il doit devenir un père.

Dans le droit romain, la mère déposait l’enfant au pied du père, et si le père voulait reconnaitre l’enfant il le prenait dans ses bras. Dans la torah, la mère va donner l’enfant au Cohen et si le père veut reconnaitre l’enfant il doit aller le racheter au Cohen. Par l’intermédiaire du Cohen, D devient une partie intégrante de la famille, il n’est plus opposé à la famille. C’est la consécration de la mère qui rend l’enfant juif, et c’est le fait que le père choisit de se mettre à la hauteur de cette consécration qui donne au père son droit paternelle. C’est ce qui explique que c’est le premier né de la mère qui doit être racheté et que paradoxalement ce rachat a pour but de justifier la filiation au père.

3- Le rapport maternel dans la halacha

Rashi (Troyes 1040-1105) pense que si un homme non juif a un enfant avec une femme juive, alors l’enfant est non juif. (Traitée de Kidouchin 68b). Cette décision de Rashi n’a rien d’étonnant, puisque le talmud n’est pas très explicite sur ce point. (L’avis de Rashi n’est pas retenu dans la halacha) ce qui est difficile à comprendre c’est la raison que Rashi donne à cette décision halachique. Rashi explique (dans le traité de Behoroth 46b,) que la raison pour laquelle l’enfant n’est pas juif, lorsque la mère est juive, c’est par ce que l’enfant n’est pas affilié à son père non juif. Rashi dit explicitement que si l’enfant d’une femme juive avec un non juif était affilié au père non juif, alors paradoxalement l’enfant serait considéré comme juif. Ce raisonnement de Rashi parait tout à fait surprenant, la logique voudrait que l’on dise au contraire, que si l’enfant n’est pas affilié à son père non juif, alors on devrait le considérer juif, puisqu’il est affilié par défaut à sa mère juive. Par contre si l’enfant est affilié au père non juif, alors on devrait le considérer comme non-juif. Comment Rashi peut il donc prétendre qu’au contraire, c’est une filiation paternelle non juive qui va attribuer la judaïté a l’enfant ?

Cette question est d’autant plus forte, puisqu’elle peut être posée aussi selon l’avis des Tossafot (France 1200-1300), avis retenu dans la halacha. Pour les Tossafot l’enfant d’une mère juive avec un père non juif est considéré comme juif, mais uniquement par ce qu’il est affilié à son père non juif. Pour Tossafot c’est la paternité non juive qui attribut à l’enfant la judaïté et pas la judaïté de la mère. Pour Tossafot si l’enfant d’une mère juive n’était pas affilié à son père non juif, non seulement, il ne serait pas un juif pur, mais il serait un « mamzer » un bâtard qui n’aurait pas le droit de se marier. (Traitée de Behoroth 47b). Comment comprendre donc, que selon tous les décisionnaires du moyen âge c’est la paternité non juive qui rend l’enfant juif et pas la filiation maternelle juive ?

De plus, nous avions vu plus haut que la torah considérait que les non juifs n’avaient pas de filiation paternelle à proprement parler, puisqu’ils sont comparés sur ce point à des ânes. Comment donc comprendre, que lorsqu’un non juif se marie avec une femme juive, le père non juif se verrait attribuer la capacité à créer un rapport de filiation paternelle ? Qui plus est un rapport de filiation judaïsant !

La réponse à ces questions tient dans ce que nous avons expliqué dans le paragraphe précédent. C’est la mère qui crée la filiation paternelle. C’est par ce que la mère va consacrer l’enfant à la torah, qu’automatiquement la filiation paternelle devient possible. Par ce que le père doit se montrer à la hauteur de cette consécration. Ainsi, une mère juive peut attribuer une paternité à un père non juif, même si dans l’absolu le père non juif n’a pas la capacité à créer une filiation paternelle. Bien que s’il est marié à une non juive, le non juif n’est pas capable d’avoir une filiation paternelle, il devient capable de créer cette filiation lorsqu’il est marié à une femme juive. 

D’autre part, les halahot que nous avons citées montrent bien que la consécration maternelle transmettant la judaïté n’est possible que si cette consécration permet l’épanouissement d’un nouveau rapport au père, même si ce père n’est pas juif. La consécration de l’enfant par la mère n’a de sens que si elle orientée dans l’intention de rétablir un lien avec le père. La consécration par la mère a pour effet premier de déposséder le père de son enfant, mais elle doit avoir pour effet second le rétablissement de cette possession dans une dimension plus élevée, et elle doit être faite dans l’ intention d’un rétablissement à venir du lien paternel. La mère consacre son fils au Cohen pour qu’il soit racheté par le père, pas pour qu’il reste chez le Cohen. Ainsi la mère juive peut arriver à créer un lien de paternité même a travers le père non juif. Et c’est par la création de ce lien paternelle que l’enfant devient juif.

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