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  • Rav Uriel Aviges

Pessah 5769


1- La matsah comme symbole du désir et la satisfaction du désir

La Mishna dans le traité de Pesahim consacre un chapitre entier à nous apprendre les lois du seder du soir de Pessah. La première loi concernant le seder que la Mishna nous apprend, c’est qu’il faut être affamé lorsque l’on mange la matsah, c’est pour cela que plusieurs heures avant le couché du soleil on n’a pas le droit de commencer un repas la veille de Pessah. Rashbam, un commentateur du talmud, explique que le fait d’être affamé avant de manger de la matsah c’est un “hidour mitswah”, c’est un embellissement de la mitswah. Plus on a faim quand on mange la matsah plus on en a envie plus on accomplie la mitswah dans sa plénitude. Parallèlement il faut noter que l’afikomen, le dernier bout de matsah que l’on mange dans la nuit du seder, lui doit être mangé lorsque l’on se sent rassasié. On constate donc que l’un des thèmes centrale de la matsah c’est le fait de sentir du désir et de savoir le satisfaire. En fait dans ce texte je vais essayer d’expliquer avec l’aide d’Hashem, que le matsah est un symbole de liberté et d’indépendance, et que l’homme devient libre à Pessah et il devient indépendant lorsqu’il apprend à posséder ses désirs lorsque ses désirs lui appartiennent. On peut envisager les désirs de deux manières, la première celle qui assure la liberté, c’est lorsque le désir vient du fait que l’on assume un manque. La deuxième manière d’envisager le désir qui est celle de l’esclavage c’est lorsque l’homme cherche à se fuir lui même, en courant après les désirs. On peut avoir envie de manger par ce que l’on éprouve la faim et que l’on assume ce sentiment de manque, c’est la manière rédemptrice d’envisager le désir, mais on peut aussi envisager le désir de manger comme étant une fuite de soi, on peut manger avant d’avoir faim, de manière préventive pour ne pas ressentir la douleur, cette deuxième manière d’envisager le désir c’est l’esclavage de l’addiction au désir, la fuite de soi même. Le but du seder est de nous faire passer du deuxième type de désir au premier.

2- Celui qui mange de la matsah la veille de Pessah c’est comme si il avait des rapports sexuels avec sa fiancée lorsqu’elle est chez ses parents.

Le talmud de Jérusalem (pour commenter la première Mishna que nous avons citée plus haut) dit cette phrase tout à fait étrange : “ Celui qui mange de la matsah la veille de Pessah c’est comme si il avait des rapports sexuels avec sa fiancée lorsqu’elle est chez ses parents”. Le Maharal se demande dans le gevouroth Hashem, quel est le sens de cette phrase du talmud, il se demande aussi pourquoi ne dit on pas qu’à soucoth également, si quelqu’un s’assoie dans la soucah la veille de soucoth c’est comme si il avait des rapports avec sa fiancée chez ses parents, quel est la différence entre la soucah la veille de Soucoth et la matsah la veille de Pessah?

Le Maharal répond que la veille de Pessah la libération avait déjà commencé, quand le 14 Nissan, la veille de Pessah, les juifs ont égorgé le D des égyptiens sous leurs yeux, on pouvait déjà considérer qu’ils étaient libres, même si physiquement les hébreux étaient encore en Egypte. C’est pour cela que les juifs sont considérés comme la fiancée de D à ce moment la. En effet, de la même manière que la fiancée reste pendant une période interdite à tout homme, même à son fiancée, avant d’être permise uniquement à son mari, de la même manière, il y a eu une période où les juifs étaient interdits de faire l’idolâtrie sans être concernés par le service de D.

Le Maharal explique que cette période est symbolisée par le fait que la veille de Pessah à partir de midi on n’a plus le droit de consommer du pain, c’est a dire que comme la fiancée on s’interdit aux autres nations, mais on n’a toujours pas le doit de consommer de la matsah, comme la fiancée qui reste interdite à son mari, jusqu’au mariage. Evidement le but de cette période de transition c’est de faire grandir le désir entre la fiancée et son fiancé.

3- Le désir de la fiancée

Le Tanna Devei Eliaou explique que la génération du désert avait un niveau supérieur à celui des générations postérieures, car cette génération est considérée par les prophètes comme la fiancée de D, le verset dit “ainsi a dit D je me souviendrai de l’amour de tes fiançailles le fait que tu sois allé derrière moi dans une terre non semée”. Pourtant un rabbin interroge le prophète Eliaou et lui demande “mais comment peux-tu dire cela on voit que les juifs de cette générations passent leurs temps à se révolter contre D, ils font le veau d’or, ils se plaignent de la manne etc.” et Eliaou répond à ce rav en disant “tu as raison, mais les juifs de cette époque voulait suivre D de tout leur cœur, comme une fiancée qui veut suivre son fiancée sans savoir où elle va.” Eliaou continue en disant “si la fiancée veut suivre son fiancé, c’est justement par ce qu’elle ne sait pas où elle va, c’est par ce qu’elle se fait des rêves le concernant qu’elle le désir, il est normal que plus elle découvre la réalité de son mari, plus elle cherche à se révolter contre lui,” en fait dit Eliaou, les juifs voulaient faire progresser D à travers leurs révoltes, comme une femme qui veut faire progresser son mari par ce qu’elle ne l’accepte pas tel qu’il est. Les générations postérieures dit Eliaou n’ont plus de rêve lorsqu’ils parlent à D. Eliaou explique que le désert où les juifs on suivit D, comme une fiancée suit son fiancé sans savoir où elle va, c’est un désert spirituel. Une fiancée sait ce qu’elle ne veut pas être, mais elle ne sait pas ce qu’elle veut devenir, les juifs savaient qu’ils ne voulaient plus être égyptiens, c’est pour cela qu’ils suivent D, mais ils ne savaient pas ce qu’ils voulaient devenir.

On peut rapprocher ces paroles d’Eliaou au passage du talmud dans Sanhedrin 22 qui dit “qu’une femme ne tranche une alliance qu’avec l’homme qui l’a transformée en ustensile”, le talmud dit que la femme avant d’avoir des rapports avec un homme, c’est comme une glaise sans forme, lorsqu’elle est depucelée, elle devient un ustensile, est elle ne fait une alliance qu’avec celui qui l’a rendu un ustensile. Le talmud veut dire que naturellement avant d’avoir des rapports sexuels une femme ne sait pas ce que c’est que le plaisir sexuel, elle sait simplement qu’elle va découvrir des sensations nouvelles, ce n’est qu’après l’expérience qu’elle peut avoir une conscience claire du désir. Le talmud met en parallèle ce rapport au désir de la femme qui est une découverte d’elle même, avec l’alliance et le mariage, la femme ne sait pas ce qu’elle va avoir du mariage elle sait simplement qu’elle va avoir des sensations nouvelles. La femme comme la fiancée va toujours à l’aventure.

La femme n’a pas une volonté de recommencer le passé, l’expérience se définit toujours dans le devenir, c’est pour cela qu’elle est toujours prête à rêver et qu’elle est toujours déçue. L’homme par contre c’est le “zahar”, le souvenir, (en hébreux male et souvenir sont le même mot) il a toujours une expérience passée à laquelle il veut revenir. La menace du désir de l’homme c’est la sclérose le renfermement sur soi, sans chercher une ouverture sur un futur à advenir, la menace du désir de la femme, c’est le fait de chercher toujours le nouveau sans jamais être satisfaite, c’est d’aller d’un rêve à un autre, d’une déception à une autre, c’est a dire d’un homme à un autre.

La manière d’assumer pleinement les désirs masculins ou féminins sans tomber dans l’addiction à ses désirs, vient par le fait que l’on assume ses désirs comme provenant d’un état de manque, que l’on comprenne que le désir ne doit pas être un fuite de soi pour ne pas souffrir, mais au contraire que le désir doive venir de la souffrance. C’est à travers cette acceptation du désir comme résultant de la souffrance du manque que la paix entre l’homme et la femme peut être atteinte de manière durable.

4- Des concepts érotiques pour expliquer des phénomènes sociologiques

Si la torah utilise des concepts érotiques pour expliquer des phénomènes psychologiques ou sociologiques ce n’est pas uniquement pour faire de la poésie. Ainsi, l’idée de prise en charge de ses désirs chez les parents, doit trouver un aboutissement à travers la création d’une famille.

La prise en charge qui est symbolisée par le seder de Pessah où l’homme et la femme assument leurs désirs et leurs manques implique pour les rabbins la création d’une famille d’un foyer spirituel où les parents enseignent la torah à leurs enfants, l’un et l’autre sont connectés, on ne peut pas être un bon père sans être un bon amant, ni une bonne mère sans être une bonne épouse. Cette idée qui apparait discutable mérite réflexion dans un autre discours Beezrat Hashem,

Ce qui est plus étonnant c’est que la dialectique du désir homme femme est vue comme constituante de l’identité nationale. Je vais donner rapidement un exemple de l’utilisation de ce concept érotique pour expliquer le développement des nations.

Pour expliquer le nazisme il y a deux courant principaux chez les penseurs juifs, le premier est celui de André Neher et Walter Benjamin et le deuxième celui de Levinas.

Neher pense que le nazisme est né chez les allemands par ce qu’ils se sentaient devant une vois sans issue. Les allemands pensaient que le renouveau n’était plus possible, ils pensaient qu’ils avaient épuisé toutes les possibilités de la culture, et que si il voulait un renouveau il fallait qu’ils vendent « leur âme au diable », comme le Werther de Faust. On retrouve dans cette interprétation de Neher la dialectique du rapport homme femme, renouveau versus sclérose, André Neher explique le mouvement social allemand en le comparant à une fiancée qui cherche à tromper son mari pour trouver un renouveau.

Levinas au contraire expliquait dans ses écrits de jeunesse, (que l’on peut lire dans le dernier livre de Bensoussan,) que le nazisme c’est une volonté de sclérose de persévérer dans l’être, le nazi veut purifier la race pour revenir à l’état premier, il veut être mâle, c’est le mari que se renferme dans sa caverne sans vouloir communiquer à sa femme. On voit bien à travers ces exemples que la perversion du désir sexuel est à la base des crises sociale ou nationale, les prophètes et le talmud comme le Zohar envisage le rapport identitaire social à travers l’érotisme.

5- La perversion ultime l’homosexualité

On sait que l’afikomen selon Chmouel cité dans le talmud de Pesahim 119 cela veut dire se mettre à nu “enlever ses habits”, en effet les grec après le repas avaient des rapports homosexuels, (comme on le voit dans Phèdre), Chmouel interprète la Mishna qui dit que l’on ne prend pas d’afikomen après le korban Pessah comme voulant dire “on ne se met pas à nu pour pratiquer l’homosexualité après le seder”. (Je dois cette interprétation au professeur Baruch Zal). Qu’est ce que l’homosexualité vient faire le soir du seder? En fait l’homosexuel c’est celui qui n’assume pas son désir par excellence, c’est celui qui fuit son manque naturel, l’homosexuel c’est l’homme qui veut être une femme, qui veut vivre par la sodomie la découverte de son corps, comme la fiancée découvre son corps le soir de la nuit de noce. Cette volonté d’être une femme pour un homme ou un homme pour une femme est vue par le talmud comme étant le comble de la non indépendance face à ses désirs. Car l’indépendance face à ses désirs vient du fait que l’on sache que la douleur est la racine du désir, et qu’il ne faut pas chercher à fuir la douleur, mais qu’au contraire il faut chercher la douleur et la faim pour ensuite pouvoir l’assouvir par la satisfaction. Assumer sa douleur et son manque c’est assumer son identité sexuelle et nationale, pour le talmud ces deux acceptations sont le fruit du même mouvement de la pensée.

6- Le korban todah et la mimounah

La parasha de la semaine nous parle du korban todah qui est le seul sacrifice qui comporte du hametz. Il fallait apporter ce sacrifice de remerciement à D pour quatre raisons : si on sort de prison, si on guérit d’une maladie, si on traverse une mer ou si on traverse un désert. Ces quatre événements sont mentionnés dans le Psaume 107 qu’on lit à Pessah, parce que les juifs ont été libérés de ces quatre fléaux. Alors comment comprendre qu’à Pessah on ne mange pas de hametz, pourquoi paradoxalement le korban de todah qui est lié à Pessah c’est le seule korban qui contenait du hametz?

On peut expliquer ce paradoxe, en cherchant le point commun qu’il y entre les quatre cas qui sont liés au sacrifice du todah. Dans les quatre situations la personne grâce aux souffrances passées apprécie mieux la vie de tous les jours. L’homme qui sort de prison apprécie le fait de pouvoir marcher dehors, alors qu’avant le fait même de sortir c’était une corvée. Le but du sacrifice todah c’est de transformer une expérience traumatisante qui pourrait briser l’envie de vivre en quelque chose qui nous donne encore plus envie de vivre, et qui nous rappelle la joie qu’il y a dans la vie de tous les jours. Le todah est là pour nous faire apprécier le fait de marcher librement dans la rue, le sens de la matsah c’est de nous faire apprécier de nouveau le pain levé que l’on mange tous les jours de l’année. La finalité de Pessah c’est la mimounah ou la seoudah du Mashiah ; par l’acceptation du manque on crée le désir.

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