©2018 by Uriel Aviges.

  • Rav Uriel Aviges

Leh Leha 5769

Le rapport au gain dans la torah

1 Avraham et l’argent de Sodome Lorsque Avraham a libéré les gens de Sodome, après avoir battu les quatre rois ennemis, le roi de Sodome a proposé de l’argent à Avraham, Avraham refuse d’être payé pour le service qu’il a rendu, bien qu’il ait mis sa vie en danger dans cette guerre.  Le talmud considère cette action comme étant un exemple à suivre dans les générations à venir, la Mishna dans Pirkei Avoth considère même que celui qui ne cherche pas la richesse et qui ne cherche pas le gain est un élève d’Avraham avinou, et elle lui promet les deux mondes. Dans Hulin 89a le talmud dit que c’est par le mérite de ce refus d’Avraham de recevoir de l’argent pour son travail que les juifs ont mérite de recevoir la mitswah des tefillins et des tsitsits. 2 L’origine de la fortune d’Avraham Pourtant, la torah nous raconte l’origine de la richesse d’Avraham, à la première lecture, la source de la richesse d’Avraham n’a pas l’air très glorieuse, en effet, après être arrivé en Israël, il ne lui reste pas d’argent il est obligé d’habiter dans des hôtels qu’il prend a crédit, (Rashi), il descend en Egypte, mais, avant de partir il fait un plan avec Sarah. Il sait que Sarah est belle, selon le midrash elle a la peau plus claire que celle des habitants d’Egypte, il pense donc que si il se fait passer pour son frère, et qu’il la propose en mariage a un riche notable, il pourrait recevoir beaucoup d’argent, Sarah, accepte de jouer le jeux, et ils descendent en Egypte, Sarah est prise comme épouse par le roi d’Egypte qui comble Avraham de cadeaux, par la suite, Hashem intervient pour forcer pharaon à rendre Sarah à Avraham, et Avraham repart d’Egypte avec une fortune considérable. Si vous ne me croyez pas vous n’avez qu’à lire les versets.  Donc, une question se pose sur le comportement d’Avraham, pourquoi considère-t-il que le fait de recevoir de l’argent du roi de Sodome est immoral, alors qu’il considère normal de recevoir de l’argent de pharaon grâce à la beauté de sa femme? 3 Quel est l’éthique d’Avraham dans son rapport a l’argent?  Avraham donne une raison lorsqu’il refuse l’argent du roi de Sodome il dit au roi de Sodome “je ne veux pas que tu dises:” c’est moi qui a enrichi avram”, ce que Rashi commente en disant qu’”Avraham pensait que sa richesse devait venir de D, puisque D lui a promis de l’enrichir”. Alors, pourquoi Avraham n’a t il pas dit la même chose à pharaon? Le Maharal pose la question dans le chap. 14 verset 23, et il répond en substance que le roi de Sodome était prêt à payer Avraham uniquement par ce qu’il avait été capturé, c’est à dire qu’il avait été victime d’un malheur, Avraham ne voulait pas s’enrichir en tirant profit du malheur d’un autre, car, si non, la richesse d’Avraham aurait toujours été associée à la perte du roi de Sodome. Par contre, Avraham accepte l’argent de pharaon, par ce que pharaon donne de l’argent à Avraham pour profiter de la beauté de sa femme, Sarah, et ceci n’est pas vu comme immoral par Avraham du fait que pour pharaon la beauté de Sarah était une bénédiction. Il est évident que cette réponse du Maharal parait excessivement étonnante et qu’elle nécessite elle même un commentaire. 4 D ordonne à Avraham de s’enrichir en Israël On peut poser une autre question sur la parasha. Dans le premier verset, la parasha dit “lech lecha”, “part pour toi”, Rashi explique en citant le midrash “part dans ton intérêt, pour que tu deviennes riche et célèbre”. Nahamnide s’interroge sur ce midrash, pourquoi le midrash interprète-t-il ainsi le verset, en réalité a chaque fois que cette forme grammaticale est employée, on explique plutôt part si tu veux, comme dans “chelah leha” ou Rashi explique “envois si tu veux” ou même lorsque dans le ligotage d’Isaac la torah use la même expression de leh leha Rashi traduit “ part si tu veux” et il ne traduit pas part dans ton intérêt comme ici, le Maharal répond qu’ici nous savons par d’autre versets des prophètes que l’ordre donné à Avraham de quitter son pays était un impératif sans appel, il n’avait pas le choix, d’ forçait Avraham à sortir quoi qu’il arrive, c’est pour cela que Rashi a été forcé de traduire comme le midrash part dans ton intérêt pour devenir riche et célèbre. 5 Quel peut être le sens de cette mitswah?  Cependant une nouvelle question se pose si l’ordre d’ashem était sans appel alors pourquoi doit-il promettre à Avraham de l’argent et des bénédictions si il part, quoi qu’il arrive Avraham est oblige de partir pour accomplir la volonté de D. quel est donc le sens de cette injonction de partir pour s’enrichir? Pour comprendre se verset on est obligé de dire que le fait de s’enrichir et de devenir célèbre en allant en Israël faisait parti de la mitswah donnée par D à Avraham, il ne fallait pas simplement qu’il parte en Israël, il fallait qu’il parte de manière à ce que en y allant il arrive à devenir riche et célèbre. Si on explique les versets de cette manière on comprend mieux ce qui a motivé Avraham à faire son complot avec Sarah, car il arrive en Israël et c’est la famine, comment peut il devenir riche et célèbre ?, la seule possibilité qui s’offre à lui pour accomplir la mitswah d’ashem c’est la beauté de sa femme, il va utiliser cet atout pour s’enrichir et accomplir la volonté d’ashem. On comprend aussi pourquoi il refuse l’argent du roi de Sodome par ce que cette guerre Avraham l’avait lance de sa propre initiative elle n’était pas un ordre divin, il ne voulait donc pas s’enrichir à partir de quelque chose qui ne lui avait pas été commandé par D lui même, et c’est ce que Rashi veut dire en commentant les parole d’Avraham lorsqu’il dit au roi de Sodome je ne veux pas que cela soit toi qui m’enrichisse puisque je ne peux m’enrichir qu’à travers la promesse de hachem. Cependant toute cette histoire reste difficile pourquoi Hashem a-t-il demandé a Avraham de faire cela? Pourquoi Hashem demande-t-il à Avraham de s’enrichir en accomplissant cette mitswah? 6 La beraha tire sa source dans l’amour de l’effort créateur Il y a un verset dans le livre des proverbes qui dit “ne te fatigue pas pour t’enrichir, abandonne ton intelligence” (chap. 23) Le Maharal dans “les chemins éternels” explique, dans le chemin de la richesse, que ce verset est une double injonction, la première ne te fatigue pas trop à t’enrichir, la deuxième ne te fatigue pas trop à construire des réflexions pour comprendre la torah, si cette compréhension devient trop abstraite et trop théorique, ne réfléchis plus et repose toi sur la tradition que tu as reçu de tes maitres. Le Maharal explique que si le roi Salomon a mis en parallèle les deux injonctions, c’est par ce que dans les deux cas le problème sera le même, si un homme réfléchis trop et fournis trop d’effort pour comprendre la torah, alors même si il arrive à comprendre et à connaitre, cette connaissance lui restera trop étrangère trop abstraite trop théorique, elle n’aura aucun sens pour lui, (c’est un peu ce que Kierkegaard reprochait à Hegel), il en va de même avec la richesse, si un homme fournit trop d’effort pour s’enrichir même si il arrive à son but à la fin, il se sentira peu à l’aise dans le château qu’il aura construit, il préférera habiter dans une petite maison qui est à sa mesure.  A la fin, celui qui se fatigue trop, n’aura rien acquis ni dans la sagesse ni dans la richesse, car ses acquisition lui resteront étrangères. A priori cette interprétation du Maharal dans le verset des proverbes semble contredire partiellement un passage de la gemarah dans Hulin 44 b, la gemarah là bas dit “sur qui se rapporte de verset “celui qui haie les cadeaux vivra”? c’est sur celui qui a étudié la Mishna et le talmud et qui a servi les sages, et qui est capable de prendre une décision alahique sur l’animal qui lui appartient, et qui n’a pas besoin de demander l’avis d’un autre rav” il apparait de ce passage de la gemarah que celui qui se base sur son propre raisonnement pour interpréter la torah, est considéré comme plus indépendant et comme ayant un niveau d’acquisition de la torah supérieure à celui qui se repose sur la tradition, puisque celui qui se construit sa propre pensée n’a pas besoin des cadeaux des autres, sa torah semble donc plus lui appartenir que celui qui dépend de ses maitres, qui ne vit que grâce aux cadeaux. Ceci semble contredire le verset des proverbes qui pensait que le fruit de l’effort mental échappe à l’homme plus que ce qu’il reçoit passivement par la tradition. On peut répondre cette contradiction grâce à un autre passage du talmud dans berahot 8 le talmud qui dit que “celui qui profite du travaille de ses paumes a un niveau plus élevé que celui craint D’”, le Maharal explique que celui qui aime produire de ses paumes atteint presque automatiquement le niveau de l’amour d’ashem, par ce qu’il est reconnaissant à celui qui lui a donné la capacité de produire. C’est pour cela que le talmud oppose celui qui profite de son travail avantageusement à celui qui craint D. Celui qui aime produire de ses mains, ne se sent pas étranger au résultat de son travail, par contre celui qui aime uniquement le résultat de son travail restera étranger à sa production qu’elle soit intellectuelle ou qu’elle soit matérielle. C’est la sens même du talmud qui ne montre jamais une conclusion claire, mais qui s’évertue à montrer un cheminement, non pas que le cheminement ne doive pas avoir comme finalité une conclusion, mais ce que l’on doit aimer c’est le cheminement, pas la conclusion. La conclusion n’est là que pour encadrer le cheminement, ceci est valable pour la recherche de la sagesse, comme pour la recherche de la matérialité.  Par opposition on comprend que l’enseignement universitaire, qui cherche à rendre statique la pensée pour ne montrer que des conclusions, paraisse tout a fait abstrait et désincarné, complètement coupé de la réalité. Il en va de même le rapport à l’argent si on aime la manière que l’on utilise pour le gagner, alors, on a un rapport d’acquisition à son argent, si non cela reste un corps étranger. 7 L’amour d’ashem est lie a l’amour du travail Si Hashem avait demandé à Avraham de partir de son pays, et qu’il l’a éprouvé par des épreuves, et si il lui a demandé de s’enrichir, c’est par ce qu’il voulait qu’Avraham ait les moyens de participer a sa richesse spirituelle et matérielle, par ce que c’est lorsque l’on aime les moyens que D nous donne, que l’on arrive a l’amour d’ashem par reconnaissance envers lui de nous avoir donné ces moyens. C’est le sens de la Mishna dans pirkei avoth qui dit “pourquoi Avraham a-t-il été éprouvé par 10 épreuves? pour nous montrer à quel point D l’aime”, car il a voulu qu’Avraham soit le moins dépendant possible de la grâce d’ashem, et cette indépendance fait naitre l’amour de D. Avraham ne veut pas recevoir l’argent du roi de Sodome car il pense qu’il n’y aura pas de beraha dans cet argent, car le roi de Sodome est intéressé à payer uniquement par ce qu’il a vu un résultat, par ce qu’il a été libéré, par contre Avraham reçoit l’argent de pharaon, par ce que pharaon donne l’argent gratuitement à Avraham par ce qu’il est le frère d’une belle femme, et que dans son système de valeur, ce statut vaut des honneurs à Avraham, il ne reprend pas les cadeau lorsqu’il libère Sarah, il a donné les cadeaux à Avraham, pour l’honorer il lui donne de l’argent, pas pour recevoir une contre partie, ou pour voir des résultat, c’est ces cadeaux qu’Avraham peut recevoir, car c’est dans ce rapport à l’argent qu’il peut y avoir une beraha. 8 La morale et la kabbale chez le Maharal  Mon beau frère Franck Benhamou schlitta, a découvert une clef de lecture du livre des chemins éternels du Maharal. Le livre est constitué de 32 chemins, (plus celui de la torah,) ces trente deux chemins sont les trente deux chemins qui sont mentionnés dans le livre “sefer yetsirah”, (qui selon le kouzari correspondent au 22 lettres de l’alphabet et des 10 sphères).  Si on regarde l’arbre de vie qui est le diagramme super connu des 10 sphères de la kabbale, on se rend compte que toutes les sphères ne communiquent pas entre elles, il y a en tout trente deux chemins qui unissent les dix sphères. (Ici s’arrêtent les paroles du rav Franck Benhamou schlitta) En fait, le Maharal s’oppose à Maimonide qui pense que le chemin de D est le chemin du milieu, un tel chemin n’existe pas vraiment Il s’oppose aussi au kouzari qui pense que la morale n’existe pas dans la torah et que ce n’est qu’un mode de vie. Le Maharal pense que l’homme est en constant cheminement, l’âme humaine n’a pas une essence stable, l’âme n’est pas statique. C’est pour cela qu’il traduit les trente deux chemins en trente deux concepts moraux, qui sont chacun le cheminement qu’il y a entre deux sphères. Pour le Maharal tout concept cabalistique doit être matérialisé dans une conduite morale pour avoir un sens, puisque l’abstraction est absurde pour l’homme selon le Maharal comme nous l’avons vu plus haut. 9 Les trente deux chemins éternels Dans chacun des 32 chemins on se rend compte que le Maharal fait allusion à deux sphères. Le chemin de la richesse est pour le Maharal un concept moral, symbolisé par Avraham. Le Maharal fait naitre la richesse d’un lien entre la sphère de la sagesse “la hohmah” et celle de “l’amour et de la bonté”, ce lien c’est “l’amour de l’effort créateur”.  Aimer l’effort créateur c’est une possibilité de lier la sagesse à la bonté, et de faire naitre l’amour d’ashem, c’est ca l’essence du travail d’Avraham.  Il fallait qu’Avraham aime l’effort créateur (les épreuves, la mitswah de s’enrichir), et il fallait aussi que cet effort émane de la sagesse, c’est à dire de la prophétie, pour créer l’amour entre lui et D. Le Maharal montre aussi que l’on peut faire le chemin à l’envers, c’est à dire que pour faire naitre la sagesse et se l’approprier, il faut aimer l’effort créateur.  Dans une autre réciproque du chemin qui mène la sagesse à l’amour, le Maharal montre que de la même manière que l’amour de l’effort amène la richesse, et l’amour d’ashem, parallèlement, l’amour de l’effort créateur crée le lien entre l’amour de l’homme pour ashem et la bonté d’ashem, il ouvre la porte des deux mondes.  Ce sont ces trois attributs sagesse, amour d’ashem, bonté qui sont les attributs d’Avraham par excellence. L’essence d’Avraham c’est l’amour de l’effort créateur qui s’oppose à l’amour du résultat des gens de Sodome. 10 L’amour de l’effort et la féminité Pour conclure et m’amuser un peu, je veux simplement rajouter une implication possible de ce dvar torah.  C’est une nouvelle réponse à la question de la féminité chez les petites filles. Dolto a demandé à Lacan comment se faisait-il que les petites filles faisaient attention a comment elles s’habillaient plus que les garçons, et ceci depuis le plus jeune âge? Dolto rapporte la réponse de Lacan, elle dit que les garçons voient qu’ils ont un sexe donc, ils sentent qu’ils ont quelque chose à montrer, c’est pour cela qu’ils ne sentent pas le besoin de se mettre en valeur, par contre les filles ne sentent pas qu’elles ont quelque chose à montrer, mais elles sentent qu’elles sont elles aussi des objets de désirs, alors elles mettent en valeur leurs corps pour attirer l’attention. Cette interprétation a été fortement attaquée par les féministes (Badinter et autres), puisque cela voudrait dire que les femmes cherchent à devenir des objets, cependant elles n’ont pas réussit à répondre a la question de Dolto.  Selon le dvar torah du Maharal on peut répondre d’une autre manière, que l’acharnement que les femmes portent sur leurs corps est une manière de s’approprier leurs corps pour qu’il deviennent leurs créations, comme pour celui qui aime l’acte créateur de richesse ou de sagesse pour se l’approprier, pour ne pas se sentir étranger ou en trop par rapport à sa science ou à son corps. 11 Un rapport entre la parasha de la semaine et les élections La délégation à l’homme politique et à l’expert, découle de l’amour du résultat quantifiable, et rend absurde le quotidien, seul l’amour de l’effort peut rendre une substance à la théorie et rendre une place au vivant. (Henri Lefebvre) Aujourd’hui l’individu est exclu des décisions politiques, car c’est l’expert ou l’homme politique élu qui prend les décisions pour lui, il y a l’urbaniste, l’environnementaliste, les psychologues, toutes ces pseudosciences, sont des sciences axées sur le résultat quantifiable, qui s’oppose à la qualité qui n’est pas analysable par les statistiques. L’homme politique (comme l’expert) théorise à partir du résultat à produire. Il ne faut donc pas s’étonner que la production de ses experts soit toujours décalée face à la vie réelle, l’usager est comme le parasite qui use la ville ou le monde, on le tolère a peine, c’est aussi à mon avis la cause principale de l’exclusion des femmes du système politique, car les femmes sont plus sensibles à la qualité des choses que les hommes (aujourd’hui les urbanistes américains jugent de la qualité de vie d’un quartier en calculant le ratio de femme qui circulent dans les rues). Pour que la découverte théorique soit en phase avec la vie réelle, il faut que le cheminement soit valorisé plus que le résultat.  12 La morale des élections Nous avons élu un président noir. Il n’y a jamais eu de président juif. Je veux simplement citer une statistique qui en dit long, le taux de mariage mixte chez les femmes noires aux états unis est de 2 % celui des hommes noires 10 %, pour les juifs ce taux est de 70%. Moralité, si une minorité veut s’intégrer et être respectée elle n’a pas intérêt à s’assimiler.