• Rav Uriel Aviges

Bechala 5767

1 Le rapport de l'homme a la justice

Dans la parasha la torah nous rapporte le chant des hébreux après la sortie d'Egypte, ce chant vient spontanément aux coeurs de Moshé et des hébreux, c'est "un désir spontané" nous dit Rachi.

Quel est l'élément qui éveille ce désir de chanter?

La torah nous dit que c'est la vue des cadavres des égyptiens, une grande partie du chant est la description de la morts des égyptiens

Est-ce de la cruauté de la part des hébreux? Non, c'est la joie de voir la justice dans le monde, le midrash dit que les différentes morts que les égyptiens subissent sur la mer correspondent aux degrés de cruauté qu'ils avaient eu envers les juifs.

Le talmud dit dans Eruvin 19 que les mauvais lorsqu'ils sont jugés et punis en enfer sont heureux de voir la justice s'appliquer à eux même, si ils en sont les victimes. L’homme se réjouit plus de voir la justice que de voir son propre bonheur.

Cela revient à dire que la conscience de la justice est intrinsèque au coeur de l'homme plus que la conscience qu'il a de lui même, ou de sa propre souffrance et a plus forte raison de celle des autres, c'est pour cela que le juste se réjouit en voyant la vengeance (Psaume 58) il se lave les pieds dans le sang du mauvais.

La véritable joie c'est de voir la justice

C'est pour cela que le sacrifice de Isaac et par la même tout effort religieux n'est pas une pulsion de mort mais au contraire une fusion avec l'univers avec la rigueur de la justice objective que chacun porte en lui-même. Cela implique qu'il y ait une logique indépendante d'un pouvoir ou d'une subjectivité, la logique n'est pas la justification d'un pouvoir.

C’est comme nous l'avions déjà vu l'idée de loi qui existe avant même que le peuple existe. La loi existe avant l'homme et avec l'homme (Lacan Levinas).

Il y une autre raison de l'amour inné de la justice chez l'homme que Maimonide explique dans le guide des égarés en citant le Zohar qui dit que l'homme est un univers miniature, c'est que la justice est la régulation des forces de l'univers et que cette régulation existe dans l'homme lui même, car il est l'équilibre entre plusieurs forces contradictoires, c'est pour cela que l'amour de l'homme au monde n'est pas uniquement basé sur la justice mais sur l'amour de l'équilibre en général, c'est le rapport à l'esthétique etc..

2 Le rapport de D à la justice; et la justice comme ouverture du dialogue de l'homme avec D

Le rapport de D avec l'homme et à la justice est plus ambigu. D ne peut jamais être heureux de la souffrance de l’être, même quand c'est un coupable (rasha) talmud Megilah 10b, puisqu'il souffre aussi avec lui, (comme le dit le talmud dans Haguiga 15), dans la punition.

Il se trouve donc que l'homme a le droit de se réjouir de la souffrance du rasha et de par la même, même de celle de D, si la justice justifie cette souffrance.

C'est donc la justice qui permet a l'homme être en position de dialogue conflictuel face à D. Ce dialogue est aussi une originalité du judaïsme, dialogue dans la prière ou même dans l'interprétation de la loi.

Nous avons ici montré les deux points principaux qui différencient le judaïsme du christianisme

1- L'homme est justice avant être amour

2- Même si D est amour, l'homme n'est pas D, il est essentiellement une révolte face à D. Il est le non dieu. Entrer dans une union avec D dans l'amour n'a pas de sens pour l'homme.

3 Pourquoi D souffre de la mort du rasha?

Simone Weil le dit "D ne fait que créer le mal" car toute création de D est repli de lui même c'est a dire création de l'imperfection, c'est l’équilibre

Cette création du mal donne la possibilité à l'homme de créer le bien c'est le "lehetiv"de D qui veut que l'homme soit à son image c'est a dire créateur de bien (D aussi crée le bien puisque le but du mal est le bien que l'homme fait).

D est responsable pour le rasha car il l'a créé, mais l'homme ne l'est pas, si il a tout fait pour que l'autre change et que rien n'a servit, talmud Pesahim 113, dans ce cas il y a un commandement positif de haïr le rasha.

Il y a ici un rapport paradoxal de l'homme à la justice, il y a l'existence d'une justice universelle à laquelle l'homme a accès par essence. Mais d'un autre coté je ne suis qu'un point de vue dans cette justice, c'est de mon point de vue subjectif que je juge le monde.

Ici il y a une différence fondamentale entre le judaïsme et le christianisme, pour le chrétien l'homme souffre avec compassion pour toute l'humanité pécheresse en se sens il rentre en osmose avec D alors que pour le judaïsme D a une compassion pour l'humanité mais l'homme existe d'abord par son attribut de justice, l'amour de l'autre doit être mérité. Car encore une fois l'homme est loi en lui même et dans son rapport à l'autre. D par contre n'a pas de loi.

4- Qu'est ce qui chez l'homme dépasse la loi et la logique ?, quelle est la place du sentiment humain dans la torah?

Dans la parasha de la semaine on nous parle du chant des juifs après la punition des égyptiens, rien n'est plus subjectif qu'un chant, la shira vient de la joie, nous avons vu que la joie vient de la conscience de justice ou d’équilibre dans le monde, cependant le chant des hébreux n'est pas la réponse a un devoir dit le maharal, qui va même jusqu'a dire que l'acte forcé par le devoir est le contraire de l'acte heureux et du désir, or le bonheur et le désir sont les deux motivations du chant parfait nous dit ce maître. (Gour Aryeh).

Comment comprendre ce paradoxe, que bien que l'homme soit heureux à la vue de la loi et de la justice, sa joie vienne de la spontanéité qui est le contraire de la réponse a une loi.

Pourtant il y a une loi dans le chant, d'un coté c'est l'inexistence à l'état le plus brut de l'individualité; qu'est ce qu'une note séparée de la mélodie, le chant se différencie du discours par le fait que chaque son change de sens suivant sa place dans le groupe mélodique. Par le chant la torah nous montre qu'il y a une relation intime entre l'objectif et le subjectif, le rationnel et l'irrationnel.

Le talmud dit dans Eruvin et Berahot que le chant vient avec le vin, et que le vin fait sortir le secret, le talmud dit encore que le vin c'est la sagesse des 70 membres du sanhédrin, car yayin, vin en hébreux a la valeur numérique de 70 comme le mot "secret" sod. Qu'est ce que cela veut dire?

Pour en revenir a Simone Weil cela veut dire "que le non compris cache l'incompréhensible"

What ?! J'explique.

Nahamnide dit au début de son commentaire sur le talmud "les guerres de D": "sache que toutes les preuves que j'amène dans mon livre sont réfutables", "il n'y a pas de preuve sans réfutation" dit le hazon ish, dans une lettre, alors quel est le sens de l'argumentation logique dans le talmud et l'exégèse ?

En fait l'explication est la suivante

C'est vrai que je part d'une subjectivité dans l'argumentation quoi qu'il arrive mais je dois combattre et me heurter aux autres par la logique pour comprendre qu'est ce que c'est que ma subjectivité, mon moi, mon secret incompréhensible,

La joie de l'homme devant la justice et l’équilibre de l’univers c'est aussi la compréhension de sa subjectivité qui se révèle devant la compréhension de la justice objective et la subjectivité des autres, si je regarde un tableau je kiffe par ce qu'il me parle, pourquoi il me parle par ce que je me retrouve dedans, ce que je retrouve dedans c'est moi même c'est quelque chose de personnelle. C'est pour ce que l'art ou la littérature ce n'est pas n'importe quoi, le chef d'oeuvre doit atteindre un équilibre parfait pour révéler la subjectivité, il n'y pas eu de coupure radicale entre la conception du beau et du bien entre l'age moderne ou contemporain et les grecs, il ne peut pas y en avoir!

C'est ce que dit Rechlakish dans le traite de Avodah Zarah 3b "il n'y a pas de différences essentielles entre le paradis et l'enfer", ailleurs (Baba Batra 75 ) le talmud dit que "l'enfer c'est la lumière de l'autre qui me brûle", Rechlakish dit donc, il n'y a pas de différence essentielle entre la lumière de l'autre qui me brûle, la "houpah chel havero" et celle qui m'éclaire, (le Maharcha dans Baba Batra explique que chaque tsadick a une maalah," un niveau" que l'autre n'a pas, c'est pour cela qu'ils se brûlent les uns les autres dans leurs jugements).

Je veux illustrer le rôle de la logique dans le talmud par une comparaison avec la logique chez les grecs, chez les grecs la logique est née avec la démocratie et la politique le but du raisonnement est de convaincre pour agir, ou créer la logique est une logique du pouvoir (Foucault). Dans le talmud le but de la logique est d'expliquer et de décomposer pour remonter à la source, chez les grecs le recours au concept s'oppose à la ruse dans une négation de la subjectivité, alors que dans le talmud la logique sert à redécouvrir la subjectivité, puisque l'on connait déjà la conclusion.

5- Allons encore plus loin

La torah est une shira dit le talmud c'est à dire que c'est une plastie de langage qui peut être interprétée de différentes manières qui n'est pas univoque ce sont les couronnes que D a mis sur les lettres de la torah c'est à dire que le texte a une liberté comme une mélodie qui peut être interprétée de différentes manières (rav Moshe Feinstein, intro aux responsas).

En fait entre le moi et la loi il y a un mouvement de balancier d'abord je suis heureux de voir la justice et l’équilibre du monde car je sens dans cette équilibre un rapport à mon propre équilibre interne et aussi une conscience de moi séparé du reste, car équilibre et justice présuppose plusieurs composants.

Mais ensuite cette joie crée un mouvement de désir spontanée créatif qui est la shira c'est à dire ma lecture de la torah, qui est la découverte de ma subjectivité incompréhensible.

(La shirah est toujours insuffisante c'est un acte manquée par excellence dit Rashi dans qui gao gaah ou comme nous le disons dans le kaddish leela mikol bircatah, D est au dessus de tout ce que l'on dira, c'est pour cela que l'on recommence sans arrêt)

C'est un acte de lecture et d'interprétation car c'est la rencontre de ma subjectivité avec le monde objectif.

L'esclave a vu sur la mer plus que ce que Jezkiel a vu dans la vision de la merkavah, la vision de la merkavah c'est le point culminant que peut atteindre celui qui a une lecture passive de la torah, le talmud dit que la vision de la merkavah ne peut être que transmise de maître à élève, l'élève comme le maître ne peut être que passif dans le message, le talmud dit que tout celui qui chante la chanson des hébreux sur la mer avec joie on lui pardonne toutes ses fautes. Dans la chanson des chansons de Salomon, le chant débute avec les versets "qu'il m'embrasse des baisers de sa bouche", le talmud dans Avodah Zarah montre que tous les versets du chant des chants ont une double lecture, on ne sait pas vraiment si c'est D qui parle à l'homme ou l'homme à D, ce qui est sur c'est que le baiser dont Salomon parle, (le midrash) c'est le hidoush torah, c'est à dire la lecture personnel que l'homme a de la torah dans laquelle il se retrouve et par laquelle il est capable d'ouvrir un dialogue logique avec lui-même, D et les autres, il n'y a de baiser de D que par interprétation de la loi, plus un homme arrive à se retrouver dans son étude plus il est proche de D, moins il sentira la loi comme une obligation.

Si quelqu'un arrive à ce niveau il dépasse celui qui a une lecture passive de la loi et on lui pardonne toutes ses fautes.

©2018 by Uriel Aviges.